PLAN DE L OR VTKT'R
$ Le Carême des Minimes, restitué ainsi d'une manière, je pourrais le dire, authentique, nous fournit d'abord une occasion toute naturelle et des moyens qui, jusqu'à présent, faisaient défaut, pour juger de la méthode que Bossuet suivait en préparant une station. Avait-il, dès le principe, un plan d'ensemble? par quelles raisons l'avail-il choisi? l'observait-il avec une fidélité rigoureuse? Ces questions ont leur importance ; désormais, il est permis d'y répondre.
A première vue, on est frappé du soin particulier que prenait le prédicateur pour qu'il y eût toujours un rapport plus qu'apparent, un rapport intime entre ses paroles et le mystère qui se célébrait à l'autel. C'est la pensée qui préside au choix de sou texte : (( il a bien pu prendre dans Isaïe, pour le Vendredi Saint, une prophétie de la Passion, et, pour le jour de Pâques, dans saint Paul une réflexion sur la Vie nouvelle du chrétien qui ressuscite avec le Sauveur ; mais pour les sept autres dimanches il n'a point voulu sortir de l'Évangile du jour, et il y a trouvé sans peine, non seulement les premières paroles de son exorde, mais le fondement de son discours, et la suite aussi bien que les points essentiels de son raisonnement [. Puisque c'est l'Evangile qui fait toute la foire du prédicateur2, Bossue! a raison de penser que cette force sera plus entière
1. Voyez surtout les exordea 'les sermous pour le premier dimanche, pour le quatrième et pou la Qaasmodo. — 2. ExorJerta
sermon *«>• les Rechutes.
s'il la puise directement dans l'Evangile qu'on vient de lire ; et il pourra dire aux fidèles avec une autorité plus sensible que ce n'est pas sa voix qu'ils entendent, mais la voix de Jésus-Christ lui-même '. Plus le sermon fait corps avec le mystère et avec l'Evangile de la journée, moins il aurait été facile, et moins Bossuet s'estimait tenu de le rattacher par des liens aussi étroits au sermon qui avait précédé et à celui qui devait suivre. Ainsi l'Evangile du premier dimanche raconte le séjour de Jésus-Christ au désert et les vains efforts du diable pour le tenter - : Bossuet parle des Démons, il montre combien les Démons sont puissants, combien ils sont rusés, et combien ils sont pourtant faciles à vaincre pour le fidèle qui veille et se règle sur l'exemple de Jésus- Christ3. Puis, c'est la voix de Dieu qui se fait entendre et commande à la terre d'écouter le fils bien-aimé dans lequel il s'est complu * : alors Bossuet mène les Chrétiens au Thabor, pour qu'ils y apprennent à croire à Jésus-Christ sur sa parole « sans examiner davantage, » alors môme que sa doctrine paraîtrait obscure et ses commandements difficiles, ou l'effet de ses promesses trop éloigné 5.
Rien n'était plus aisé, on en conviendra, que d'imaginer une transition entre deux discours où le prédicateur tour à tour enseigne qu'il faut se dé-
1. Sermon sur V Honneur du Monde— "2. Matth., IV, 1. — 3. Deuxième sermon .sur les Démons. — Voyez lu fin du chapitre précédent. — 4. Matth., xvn, 5. — ô. Sermon sur la Sûuwiétiem due à la parole de Jésus- Christ.
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fendre contre les Démons et se soumettre à Jésus- Christ. Mais là même où la transition s'offrirait d'elle-même àl'esprit, Bossuet néglige de l'exprimer,
A plus forte raison ne s'ingéniera- t-il point à la trouver, lorsqu'on ne pourrait le faire sans beaucoup de subtilité. La suite des Evangiles est un cadre commode où il fait entrer, avec le commentaire de tel verset ou de tel autre, des points de morale chrétienne qui ne sauraient manquer d'à-propos, quels que soient d'ailleurs la semaine et le jour où ils sont traités. Peu importe en effet, quand il avertit du danger des rechutes1, quand il exhorte à rechercher sans empressement le nécessaire et à ne pas dissiper inutilement le superflu8, que les deux sujets soient intervertis ou qu'il plaise un jour à l'orateur de traiter à cette place d'autres sujets de la même nature 3.
Cependant on peut remarquer que, pour le quatrième dimanche de Carême, Bossuet tourne à peu près dans le même cercle : il traite ou de nos Dispositions à l égard des nécessités de la vie (1660), ou, par trois fois, de ^Ambition (1661, 1662, 1666). Il a, de même, un sujet déterminé d'avance pour le dimanche de la Passion. En voyant approcher le terme de ses labeurs, le prédicateur se demande quel en aura été le fruit : on vient en foule s'asseoir
l. Sermon tur les Rechutes, prêché le troisième dimanche. — 2. Sermon tur not Dispositions à V égard des nécessités de la rie, prêché le quatrième dimanche. —3. Voye», par exemple, le Sermon tur V Amour des plaisirst prêche le troisième dimanche, en I
au pied de la chaire, on écoute avec empressement ses discours; mais en aura-t-on profité? Au moment même où il s'interroge avec inquiétude, l'Evangile met sous ses yeux ces paroles de Jésus-Christ : « Si je vous dis la vérité, pourquoi ne me croyezvous pas1? Et il est conduit naturellement .à sonder les cœurs irrésolus ou endurcis pour y démêler les vaines excuses qui arrêtent les pécheurs sur le seuil de la Pénitence : aux uns, il prouve que les maximes du christianisme ne sont pas au-dessus des forces humaines 2 ; il fait rougir les autres de rejeter la doctrine de Jésus-Christ, parce qu'elle choque leurs coupables inclinations3 ; il ferme la bouche à ceiix qui rejettent la responsabilité de leurs erreurs sur les prédicateurs qui ne prêchent pas comme il faut, ou qui ne vivent pas comme ils prêchent 4.
Le sermon sur les Vaines excuses des pécheurs, comme plus tard et à la même place un sermon sur les Motifs de la haine des hommes pour la vérité, divise le Carême en deux parties. Après avoir fait justice des subterfuges de ] 'amour-propre ou de la passion, et resserré, pour ainsi dire, l'enceinte où sa dialectique enferme les pécheurs qui cherchaient encore à se dérober, Bossuet veut achever, par un dernier coup, de briser sous leurs yeux les
1. Joan., vin, 46. — 2. Sermon sur les Vaincs excuses des pécht ur.s, 1er point. — 3. Ihid., 2e point. Cf. les deux sermons sur les Motifs de la haine des hommes pour la vérité, prêches le dimanche delà Passion, en 16G1 et 1666. J'établirai ces dates et restituerai ces deux discours. — 4. Jbld., ?>'- point.