DÉFAUTS DE JEUNESSE. 3 H
taine rudesse de langage contribue à en faire ressortir l'énergie. Mais que de traits Bossuety aurait par la suite effacés et adoucis ! Il semble qu'on l'entende parler à Metz, du haut de la chaire de la cathédrale, dans le voisinage de Saint-Féroy et des Juifs ; et lorsqu'il ajoute un peu plus loin, dans une paraphrase de YEcce Homo, ces mots : ■ Et qu'est-ce ? un homme ou un ver de terre ? Est-ce un homme ou une victime écorchée? » on se sent presque ramené au Panégyrique de saint Gorgon.
Gomment se peut-il, d'autre part, que Bossuet ait fait tant d'honneur à la rhétorique? L'inconséquence est manifeste chez celui qui tout à l'heure, aux Filles de la Providence, à l'Hôpital général et dans les Conférences de Saint-Lazare, pratiquait si exactement ou louait d'un accent si passionné la simplicité chrétienne. Elle est d'autant plus sensible qu'après avoir insisté alors plus qu'il n'était juste (nous l'avons dit) sur la nécessité de mortifier la parole évangélique, il tombait, presque sans transition, dans l'excès opposé.
Pour l'excuser, s'il en est besoin, n'oublions pas les conditions de l'épreuve nouvelle qui lui était imposée. Pour la première fois, il était mis en demeure de donner, dans une longue suite de discours, la mesure d'un talent qui avait éveillé de si bonne heure tant d'espérances. Il le faisait, non plus dans une simple paroisse de province, au milieu du m. assemblée de bonnes gens, ni dans la clia-
pelle d'une maison de charité ou au sein d'une communauté religieuse, mais dans un temple auguste, ainsi qu'il le dit avec emphase, et devant un auditoire qui offrait ce double caractère : au chœur, des religieux, connus par leur goût pour les études les plus sérieuses l ; dans la nef, les flots pressés de la foule, des courtisans, de grandes dames, toute la société élégante de la place Royale et du Marais ; et il suffit de certains passages des sermons de Bossuet pour voir que l'église des Minimes était une des églises les plus mondaines de Paris. Ne craignez pas que l'orateur épargne à ces voluptueux, à ces frivoles, la rudesse de ses réprimandes, ni la sévérité des maximes du Christianisme : « — Ah ! direzvous, que cela est dur! C'est l'Evangile ; le Fils de Dieu n'a dit que cela, n'en attendez pas davantage 2 ! y> Mais il se sent obligé d'orner son discours pour captiver l'attention d'esprits raffinés dont la délicatesse est telle qu'ils ne sauraient « goûter Jésus-Christ tout seul dans la simplicité de son Évangile s. » Et tandis qu'il élève un peu le ton pour s'accommoder à ce .brillant auditoire, il cesse de s'observer, de se contraindre, et s'abandonne à la fécondité naturelle de son imagination.
La fécondité va jusqu'à l'exubérance : c'est la sève qui fermente, livrée à elle-même ; le moment appro-
1. Il me suffira de rappeler le souvenir du P. Mersenne, si connu pour la familiarité de son commerce avec Descartes. — 2. Quatrième dimanche, 1er point. — 3, Cinquième dimanche, 3e point.
SERMON si B l'iionm.i i; m MONDE. 313
che où elle sera, encore une fois, contenue et dirigée. Mais cette prodigalité du génie et cette intempérance de Ii jeunesse ont, au milieu de leurs excès, un charme qui leur est propre. Laissons de côté la scolastique et la rhétorique, pour voira quel point, dans les plus belles parties du Carême des Minimes, la parole de Bossuet est uneparole vivante, ►nnée, dramatique, prompte à renouveler ses formes. Je pourrais prendre mes exemples presque au hasard, dans le sermon sur nos Dispositions à C égard des nécessités de la vie, dans le sermon sur les Vaines excuses des pécheurs. Si je choisis le - rmon sur l'Honneur du monde, ce n'e>i pas qu'il renferme de plus grandes beautés, mais il a le double avantage d?ètre plus simplement conçu et plus égal.
Bossuet met tout- d'abord sous les yeux une image saisissante ; il compare à ces victorieux de L'ancienne Rome, qui montaient au Gapitole environnés d'un si pompeux cortège, le <i pauvre équipage » de Jésus, qui entre h Jérusalem mont'- sur une ànesse. C'est le triomphe de l'humilité, et cinq jours seulement le séparaient de l'agonie du Calvaire. Pour honorer « lout ensemble et le triomphe et la croix de Jésus, » l'orateur médite de mettre à ses pieds une idole, grande et superbe, comme cette statue de Nabuchodonosor que tous les peuples adoraient. L'orateur s'exalte h cette pensée ; déjà, saisi d'enthousiasme, il s'écrie :
Je veux faire tomber sur cette idole la vérité évangélique ; je veux l'abattre de tout son long devant la croix de mon Sauveur; je veux la briser et la mettre en pièces, et en faire un sacrifice à Jésus-Christ crucifié.
Parais donc ici, ô honneur du monde , vain fantôme des ambitieux et chimère des esprits superbes ; je t'appelle à un tribunal où ta condamnation est inévitable. Ce n'est pas devant les Césars ni les princes, ce n'est pas devant les héros et les capitaines que je t'oblige de comparaître; comme ils ont été tes adorateurs, ils prononceraient à ton avantage. Je t'appelle à un jugement [où préside un Roi couronné d'épines , que l'on a revêtu de pourpre pour le tourner en ridicule , que l'on a attaché à une croix pour en faire un spectacle d'ignominie; c'est à ce tribunal que je te défère ; c'est devant ce Roi que je t'accuse1
L'orateur a trois griefs : le premier, c'est que l'honneur du monde travaille à corrompre la vertu chrétienne par la louange, comme cette fille pudique et modeste, élevée dans la maison paternelle avec un soin jaloux, qu'une impudente essayerait de faire sortir de sa retraite, pour lui apprendre à se farder et à rechercher les yeux des hommes. Le monde même estime qu'on cesse de mériter les louanges, dès qu'on les recherche ; l'Evangile ne permet pas qu'on désire ces « fausses douceurs, » ni seulement qu'on les accepte. Maxime rigoureuse, mais salutaire : car l'âme n'est qu'à ce prix assurée de son intégrité.