‹ Bossuet orateurChapitre 140 sur 192 · BOSSUET ET S. JEAN CHBYSOSTOME · texte numérisé non relu

BOSSUET ET S. JEAN CHBYSOSTOME

sommeil tranquille, ni goûter quelque repos, ayant le cœur ulcéré contre son frère. Il appréhende les ténèbres de la nuit. Durant le jour, dit saint Chrysostome ' , l'esprit, diverti ailleurs, ne s'occupe pas si fortement de la pensée de cette injure ; mais la nuit, l'obscurité , le secret de la solitude, le laissant tout seul, rappellent toutes les images fâcheuses : « Il l'a dite, cette injure, il l'a dite d'un ton aigre et méprisant. » Les ondes de la colère s'élèvent plus fort, et l'inflammation se met dans la plaie. Ainsi, tandis que le soleil luit, calmez ces mouvements impétueux, et ne goûtez point le sommeil que vous n'ayez donné la paix à votre âme2.

Ailleurs, c'est une peinture des ruses de Satan pour attiser le feu de la convoitise et mener insensiblement aune infamie qui, d'abord, aurait inspiré une horreur invincible :

.... Il vous y faut mener pas à pas; c'est pourquoi il se rabaisse , dit saint Chrysostome5, il s'accommode à votre faiblesse, il use avec vous de condescendance. « Ah! ce ne sera, dit-il, qu'un regard : après, tout au plus qu'une complaisance et un agrément innocent. » Prenez garde, le serpent s'avance ; vous le laissez faire, il va mordre. Un feu passe de veine en veine et se répand par tout le corps. « Il faut l'avoir, il faut la gagner. > — C'est un adultère. — «N'importe. Eh bien ! je la possède. • — Est-ce pas assez ? «Il faut la posséder sans trouble. Elle a un mari, qu'il meure. » Vous ne pouvezle faire tout seul: a Engageons-en d'autres dans notre crime; employons la

1. //oui!., xvt. fa Mai th. — 2. Sermon pour le Vendredi après h y Cendre»^ 1 r point. Ms., f. 18. —3. Homil., Lxxxvu.in Matth.

fraude et la perfidie. » David ! David ! le malheureux David et qui ne sait pas son histoire? —Judas et l'avarice: « Il y a donné. il est à nous. Poussons, poussons, de l'avance au larcin, du larcin à la trahison , à la corde et au désespoir l »

Prenons aussi, dans le sermon sur t Honneur du mo?ide, la peinture de cette courtisane effrontée et de cette jjeune fille pudique auxquelles Bossuet se plaît à comparer la vertu mondaine et la vertu chrétienne. Ces divers passages ont tous, à peu près, le même caractère . quelque chose de facile et d'aimable, une familiarité insinuante, la grâce unie à Fonction, et, au besoin, cette véhémence qui décide et qui entraîne la persuasion. Bossuet, du reste, expliquera lui-même un jour très clairement le genre de beautés dont il avait appris le secret de saint Chrysostome : « Je voudrais, a-t-il dit, joindre ensemble saint Augustin et saint Chrysostome. L'un élève l'esprit aux grandes et subtiles considérations, et l'autre le ramène et le mesure à la capacité du peuple. Le premier, ajoute-t-il, ferait peut-être une manitiv de dire trop abstraite, et l'autre, trop simple et trop populaire . » Bossuet n'a pu éviter toujours ni l'un ni l'autre de ces excès. Mais il est heureux que saint (.hrysostome l'ait aidé à se détacher du souvenir de Jfcole, et accoutumé, sans perdre de vue les « grandes et subtiles considérations, » aies exprimer d'une

1. 8w les Démons, 2e point. Ms., t. XJJ, f. 67. — 2. Dans l'écrit déjà cité. (Floquet, Études, t. II, p. 521.)

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manière moins abstraite et plus accessible même à des esprits ordinaires. Il lui fut alors permis de promettre le lait aux petits comme il donnait le pain aux forts *.

La manière de saint Jean Chrysostome se retrouve, <'ii dehors de toute imitation littérale, dans ces formes insinuantes que Bossuet aimera désormais à employer pour persuader, pour émouvoir :

Imaginez-vous, chrétiens, mais que dis-je. imaginezvous ? croyez que vous avez toujours Jésu> près de vous qui vous dit à l'oreille tout ce qu'il faut croire de ce qui se présente à vos yeux -.

Bossuet s'approche ainsi de son auditeur , car il l'isole de la foule, comme fera plus tard Bourdaloue; c'est à lui seul qu'il s'adresse, il lui dit à l'oreille ce qu'il doit croire, il le presse par des exhortations où la douceur par moments fait place h la rudesse, mais à une rudesse toute cordiale, qui secouera la léthargie du cœur sans le froisser :

Mon frère, certainement vous avez grand tort de dire que Dieu vous demande l'impossibilité ; bien loin d'exiger l'impossible, il ne vous demande que ce que vous faites... Encore se réduira- t-il beaucoup au-dessous. Car, quoi que VOUS fassiez pour son service, quand aurez-vous égalé les peines de ceux que la nécessité engage au travail, l'ambition aux intrigues de la cour , l'amour au service d'une maîtresse, l'honneur aux emplois de la

1. • inquième dimanche, fin du 3« point. — 2. Deuxième dimanche, 1er point.

guerre, l'avarice à des voyages immenses et à un exil perpétuel de leur patrie, et, pour passer aux choses de nulle importance, le divertissement , la chasse, le jeu , à des veilles, à des fatigues, à des inquiétudes incroyables? Et quand je vous parle de Dieu, vous commencez à ne rien pouvoir ; vous m'alléguez sans cesse ce tempérament et cette complexion délicate. Où était-elle dans ce carnaval ? Où est-elle, lorsque vous passez les jours et les nuits à jouer votre bien et celui des pauvres? Elle est revenue dans le carême ; il n'y a que ce qui regarde l'intérêt de Dieu que vous appelez impossible. Ah ! j'atteste le ciel et la terre que vous vous moquez de lui, lorsque vous parlez de la sorte *...•

Parfois, Bossuet paraît céder la parole à son auditeur, qui entend bien ce qu'il va dire, et, avant même qu'il n'ait tout dit, se récrie :

« Quoi ! vous me dites, ô Prédicateur, qu'il ne la faut plus voir qu'avec crainte, ni lui parler qu'avec réserve , ni l'aimer autrement qu'en Notre -Seigneur ! Et que deviendront toutes ces douceurs, toutes ces aimables familiarités 2 ? »

Pourquoi troubler la paix profonde que le pécheur goûtait dans la jouissance de ses plaisirs, depuis qu'il a réussi à tenir sa conscience enchaînée ?

Comme un homme qu'on éveille en sursaut dans son premier somme où il est assoupi profondément, il se lève en murmurant : « 0 homme fâcheux, quel importun vous

1. Cinquième dimanche, 1er point. Ms., t. XIII, f. 7. — 2. Ibid., 2e point, f. 9.

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