BOSSUET ET S. JEAN CHRYSOSTOME
vous que vous avez perdu tous vos biens par la violence de ce méchant homme ou par t'infidélitéde ce faux ami? Vous dites que vous n'avez plus de ressources, que votre fortune est ruinée de fond en comble, vous à qui il reste encore un royaume florissant, riche, glorieux, abondant en toutes sortes de biens: complacuit Patri vestro [dare vobis regnum]. Mes frères, entendez-vous ces promess Entendra i-je encore ces lâches paroles? « Ah ! si je quitte ce métier infâme, ces affaires dangereuses dont vous me parlez, je n'aurai plus de quoi vivre. » — Ecoutez Tertullien qui vous répond : « Eh ! quoi donc, mon ami. est-il nécessaire que tu vives ■ ? »
On se laisse facilement ravir par un tel lani Et de quoi s'agit-il donc? de sacrifier avec le superflu le nécessaire; de s'arracher au monde et de mourir à soi-même pour ne plus espérer qu'en Dieu. Mais le ton du prédicateur est si ferme,, il parle avec tant de conviction, si simplement, que sur l'heure il semble aisé à tous ceux qui ne sont pas des incrédules et des lâches d'élever à de tell -s hauteurs et d'y maintenir leurs attachements, leurs résolutions, leurs espérances.
Bossuet se plaint quelque part • de la retenue de
1. De ldôloUrtn no 5. Quatrième dimanche, 1*' point. Ifs., t. XII.
f. 30.*>. Les dernières lignes que j'ai cru devoir conserver dans citation ont été barrées après coup par Bossuet. — 2. Sur V Honneur du muntle, 1er point, à l'endroit où il compare la vaine gloire à une impudique «( qui s'abandonne à tous les passants.» Bossuet avait d'abord écrit (Ms., t. XIII, f. 179, verso) : « qui se prostitue à tous les passante. » Un scrupule l'arrête, il efface le mot, et c'est ainsi qu'il est conduit à exprimer le regret que je rappelle.
notre langue qui ne lui permet pas de traduire toutes les paroles de saint Chrysostome, ni déparier aussi fortement que lui ; il compte parmi les qualités de cet orateur incomparable la véhémence l et la vigueur2. Et pourtant, quelle que soit d'ailleurs la retenue ou la liberté des deux langues, les citations que je viens de faire suffisent bien pour nous montrer que, pour la véhémence et la vigueur, Bossuet l'emporte facilement sur son modèle. Il en relève les exhortations même les plus pressantes, les plus pathétiques, par je ne sais quel accent plus mâle et un ton d'autorité que nul avant lui n'avait eu, daïiS la chaire, au même degré. Il est moins fleuri, mais il s'élève plus naturellement au sublime; il l'emporte, même sur cette bouche d'or, par la noblesse de (a pensée, par la magnificence de l'expression ; déjà, par moments, il porte si haut la majesté du style et la plénitude du nombre oratoire, qu'on entend d'avance cette grande voix destinée à déplorer les calamités humaines sur le cercueil des deux Henriettes et du prince de Condé. A Saint-Lazare, on pressentait la manière sobre et forte des Élévations sur les mystères ; le Carême des Minimes, comme naguère le Panégyrique de saint Bernard, annonce le Bossuet des Oraisons funèbres.
1. Sur V Honneur du monde, etc. — 2. Écrit publié par M. Floquet. C'est la fin du parallèle entre les deux maîtres de Bossuet : «.... Dans saint Augustin, toute la doctrine; dans saint Chrysostome, l'exhortation, l'incrépation, la vigueur. ...»
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Il est assez inutile de dire que ce Carême de 1660 a été écrit saus effort; à aucun moment de sa vie, Bossuet ne paraît avoir compté davantage sur sa prodigieuse facilité naturelle. Les manuscrits en rendent témoignage, et, d'ailleurs, deux incidents mémorables, survenus pendant le cours de la station, nous laissent en quelque sorte surprendre, au moment même où elle jaillit de la source viw. cette éloquence qui déborde et se précipite comme un torrent. Bossuetdevait ouvrir le Carême le dimanche 15 février. Son sermon était écrit et avait dû l'être d'avance, puisque l'orateur parlait dans d'autres chaires la veille et l'avant-veille. Le samedi, tandis qu'il prêchait aux Nouveaux Convertis. sur ï$glise ', la paix conclue au pied des Pyrénées, le 7 novembre, fut enfin promulguée2 ; grand sujet de joie pour une nation qui n'avait pas déposé les armes un seul jour depuis plus de vingt-quatre ans. Bossuet écrivit en courant deux pages qui devaient remplacer les dernières lignes du sermon sur les Démons 3. C'est un cri de triomphe et un cantique d'actions de gr& ïl faut qu'on remercie la reine, cette grande reine, embrasée d'une i tendre piété, » et qui « a toujours