Sermon pour le samedi apr — S ffmufôe de
Front (21,24 février). Floquet, t. II. p. »•— :'•• M&, t. XII. f. 68, au verso, et les feuilleta supplémentaires, Gl et 62.
pensé des pensées de paix. » Il faut qu'on bénisse la modération d'un jeune roi qui sait « s'arrêter au milieu de ses victoires, » et a donner des bornes à soncourage pour laisser croître sans mesure l'amour qu'il a pour ses sujets. » Il faut qu'on bénisse aussi la sagesse du cardinal Mazarin, et que les derniers ressentiments s'apaisent à la pensée de cette félicité qu'il assure à la France par une paix glorieuse :
Çà, çà, peuples, qu'on se réjouisse; et s'il y a encore quelque maudit reste de la malignité passée , qu'elle tombe aujourd'hui devant ces autels , et qu'on célèbre hautement ce sage ministre qui montre bien, en donnant la paix, qu'il fait son intérêt du bien de l'État et sa gloire du repos des peuples.
Un scrupule l'arrête : l'accusera-t-on d'avilir son ministère et de faire sa cour? Non, il remplit un devoir :
Je ne brigue point la faveur, je ne fais point ma cour dans la chaire ; à Dieu ne plaise ! Je suis Français et chrétien; je sens, je sens le bonheur public ; et je décharge mon cœur devant Dieu sur le sujet de cette paix bienheureuse, qui n'est pas moins le repos de l'Église que de l'État
D'ailleurs, Bossuet n'aurait garde de ne pas finir comme il a commencé, en réclamant pour Dieu « à qui appartient honneur et gloire, » les prémices de cette reconnaissance dont il paie le juste tribut à ceux qui ont été les instruments de ses desseins.
ÉPISODES. COMPLIMENT Aï" GRAND CONDÉ. 333
La conclusion du sermon sur les Démons est le travail rapide de la dernière heure plutôt qu'une improvisation véritable. Le jour des Rameaux, Bossuet n'eut pas le temps de jeter sur le papier même une esquisse, ni seulement de se recueillir. Tout à coup le prince de Gondé, sur lequel on ne comptait pas, entra et prit sa place dans l'auditoire. Il venait, après bien des vicissitudes, écouter dans la chaire celui qu'il avait eu la curiosité d'entendre argumen- Ler en Sorbonne , alors que le vainqueur de Lens était Je héros de la France, tandis que Bossuet n'était encore qu'un simple écolier. Que de choses étranges et tristes s'étaientpassées dans l'intervalle! Bossuet, qui en avait souffert et rougi (nous l'avons vu ') plus que personne, avait hâte de les oublier. Comment n'aurai t-il pas salué, d'une voix sincèrement émue, un retour qui terminait les malheurs du prince, et qui allait sans doute lui permettre de réparer ses forces?
Il le fit sur-le-champ, à deux endroits de son discours, par des paroles qui auraient péri, s'il n'en avait lui-même consacré le souvenir sur un feuille! séparé -, écrit, à ce qu'il me semble, quelques mois plus tard que le sermon 3. Bossuet y attachait donc quelque prix, car il est très rare qu'il ait pris ainsi la plume pour écrire ce qu'il avait dit \ Et, <n effet,
1. Liv. 1, chap. il. p. 17. - & Ma , t. XIII. f. 187, 188. - : le même temps que les sommaires, dont je fixerai plus loin la date et le caractère. — 4. C'est en tète du résumé d'une conférence faite à l'hôtel de Longueville, pendant la première semaine de l'Avent,
la réflexion ne l'eût pas mieux servi que son cœur et son génie n'avaient fait sur l'heure. Il prêchait s?/;' FHonneur du monde et venait d'énumérer les trois griefs dont j'ai parlé : n'était-il pas un peu difficile de traiter si mal la gloire devant ce victorieux? L'orateur avoue qu'il aurait éprouvé quelque embarras de cette rencontre, s'il ne savait qu'autant le prince avait de grandes qualités pour mériter sa gloire, « autant avait-il de lumières pour en connaître le faible. » Du reste, Bossuet reconnaîtra volontiers, a avec les autres, » toutes les grandeurs réunies en sa personne ; il ne peut s'empêcher de lui dire combien la France se réjouit de recevoir à la fois la paix et ce rempart invincible que la paix lui a rendu. Il serait tenté d'insister, et, malgré sa surprise, les paroles ne lui manqueraient pas ; mais il ne veut pas oublier combien les grandeurs du monde, sont peu de chose devant Dieu, et rentre facilement dans l'esprit de son sujet en les abattant aux pieds de Jésus-Christ.
Ainsi encore, à la fin de son discours, il fait des vœux pour que la personne du prince et sa maison échappent à ces « changements précipités » qui menacent les fortunes les plus éminentes, et pour que la bénédiction de Dieu et des hommes soit fidèle à la postérité de saint Louis. Mais il veut
qu'on lit (Ms., t. XI, f. 124) ces mots : Écrit après avoir dit. Voyez aussi le troisième sermon ]>onr le jour de Noël, écrit par l'abbé i;eu, sous la dictée de l'évêque de Meaux, «en deux ou troia soirées. » (Janvier 1692.)
que la postérité de saint Louis suive ses exemples. Il veut que le prince de Condé y exhorte son fils, et qu'il lui apprenne que « les deux appuis des grands princes sont la piété et la justice. » S'il se tient « fortement lui-même à ces deux appuis, » Bossuet se plaît à augurer qu'il sera « désormais » le bras droit du roi, l'ornement de son siècle; puis, méditant en lui-même « la fragilité des choses humaines, *> il termine en lui souhaitant « une grandeur plus assurée que celle qui dépend de la fortune, une immortalité mieux établie que celle que promet l'histoire. » C'est ici surtout que les paroles ne pouvaient faire défaut à l'orateur. Mais on aura remarqué avant moi que, dans ce compliment improvisé, Bossuet traçait, sans le savoir, le cadre de l'éloge funèbre qu'il devait prononcer vingt-sept ans plus tard; il semblait indiquer d'avance à Condé lui-même la condition et lamesure des éloges qu'il prodiguera, d'ailleurs, sans scrupules et de toute l'effusion du cœur, à l'homme qui a toujours tenu la première place dans ses attachements et dans son admiration.
La station du Carême était régulièrement terminée, quand les Minimes prièrent Bossuet de leur accorder, par surcroît, le Panégyrique de saint François drPanle, fondateur <l<i leur ordre et patron <!»' leur église, dont il se trouva que la fête, fixée au 2 avril ',
1 . Puisque le Panégyrique de saint François de Poule fut, comme Bo&aet le dit en propres termes, sou dernier discours, sou adieu à la chaire où il avait prêché «(durant ce Carême, >.> il fout admettre
suivait, cette année-là, de très près le jour de Pâques (28 mars 1660). C'était un hommage rendu à son zèle et à son talent. Gomment Bossuet n'y aurait-il pas étésensible?Onlui fournissait, comme à souhait, pour ses discours une conclusion aussi naturelle que décisive : raconter à ses auditeurs la vie de saint François , faire paraître sous leurs yeux le saint luimême, c'était confirmer par un éclatant exemple les maximes qu'il venait de prêcher en les appuyant sur l'Evangile.
L'orateur d'ailleurs se demande s'il n'y aurait pas quelque injustice à tant parler dans les chaires du pécheur qui fait pénitence, du prodigue qui retourne dans la maison paternelle, sans jamais rien dire de ce fils qui n'a pas quitté son père, image fidèle du juste qui n'a pas failli. Il est vrai que cette partie de la parabole est courte, et qu'on en trouvera bien rarement l'application dans l'Eglise . Il convient pourtant que l'on sache que « cet aîné a un beau partage et garde bien sa place dans le cœur du père. » Et le commentaire de ces paroles du père à l'enfant fidèle : « Mon fils, vous êtes toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à vous ', » fournit à Bossuet le cadre nouveau où il fait entrer sans effort l'éloge de ce François de Paule, dont l'innocence est restée sans tache depuis la plus tendre
avec M. Floquet (t. II, p. 56) que la fête du saint, portée au calendrier le 2 avril, avait été différée cette fois, à cause de l'octave de Pâques, et rejetée au delà du dimanche de la Quasimodo (4 avril . 1 Luc, xv. 31.
PANÉGYRIQUE DE S. FRANÇOIS DE PADLB. XM
enfance jusqu'à l'extrême caducité, et qui, après avoir vécu dans les mortifications de la pénitence, dans la sainte familiarité de Jésus-Christ, étroitement uni à lui paria prière et par la grâce, tendait tes bras à la mort comme à un ami : « 0 Mort, tu no me feras aucun mal, parce que tu ne m'ôteras rien de ce que j'aime... Tu me déchargeras de ce corps : ô Mort, je t'en remercie, il y a plus de quatre-vingts ans que je travaille moi-même à m'en déchar-
ger
La péroraison de ce beau discours est singulière : Bossuet ne veut pas quitter la chaire où il parle sans avertir je ne sais quels «particuliers audacieux » qui déshonoraient, paraît-il, l'église des Minimes par leurs insolences. Saint Chrysostome s'interrompait quelquefois ainsi pour gourmander des auditeurs qui cessaient de l'écouter parce qu'on allumait les lampes, ou qui transportaient devant l'autel le chant el les grimaces du théâtre. La réprimande de Bossuet n'est pas de ce ton ; il veut la faire avec tant de force que les cœurs les plus durs en soient tou-
1. Dai.rirmr Panégyrique rit saint Françoiê ri< Poule, l'-r point. On peut rapproche! ce discours, prêché aux Minimes en 1660, du premier Panégyrique rie saint François de Poule, prêché à Metz de 1653 à L665, | Voyez plus haut, p. 45.) Ici encore, on verra l'orateur remanier sa composition, et., tandis qu'il conserve les beaux morceau sur les dangereux attraits de la cour, sur les douceurs de ii, supprimer ou resserrer dans de plus justes limites les considérations générales, souvent arides et subtiles, qu'il avait empruntéea d'abord trop volontiers à cette belle, à cette divine, a cette profonde théologie.
chés. Peut-être va-t-il plus loin qu'il ne voulait : qu'était-ce donc que cette troupe scandaleuse, et ces actions et ces contenances impies, sur lesquelles il lance les foudres de sa parole au nom de saint François et de Jésus-Christ?
11 revient d'ailleurs, pour finir, aux fidèles qui l'ont écouté avec recueillement. Il les remercie, il leur dit adieu, en demandant pour eux ce que saint Paul souhaitait aux Romains1, la joie et la paix, l'espérance et la vertu que donne la foi. A leur tour, ils demanderont aussi quelque chose à Dieu pour lui : c'est qu'il puisse c< tous les jours apprendre à traiter saintement et fidèlement la parole de vérité, » et que non seulement il la traite, mais « qu'il s'en nourrisse et qu'il en vive. » Nobles paroles, d'une humilité toute chrétienne, et où se découvre, avec une entière sincérité, le fond du cœur de Bossuet. Les applaudissements n'avaient pas fait défaut à son éloquence l; il n'y voulait trouver ni le prix de ses peines, ni la trompeuse ivresse du succès ; et, tandis que les Minimes parlaient avec admiration des beaux discours qu'ils venaient d'entendre, déjà l'orateur méditait un nouvel effort pour remplir enfin, dans la pleine mesure de sa vocation, la haute idée qu'il s'était faite du ministère apostolique.
1. Rom., xv, 13. — 2. Ledieu dit, en particulier (Mém., p. 67) : que « le Panégyrique de saint François de Paule eut un succès merveilleux. »