SERMONS PRÊCHES PENDANT CETTE STATION
Les sermons du quatrième et du cinquième dimanche existent; mais il ne suffisait plus ici de rétablir une date, il fallait restituer les discours euxmêmes, et j'espère y être parvenu1. Il manquera quelque chose au sermon sur F Ambition, que Bossuet a repris deux fois2 dans ses Carêmes du Louvre et de Saint- Germain. Mais le sermon sur les Motifs de la haine des hommes pour la vérité 3 sera aussi complet qu'authentique, et, rapproché du sermon sur la Parole de Dieu, il ne servira pas moins à déterminer le caractère de cette station qu'à en rehausser le prix. On sait, au surplus, qu'elle fut terminée par un sermon sur la Nécessité des souffrances 4, le second
1. Le hasard fait que ces deux discours figurent sur un programme récemment publié pour la licence es lettres. J'en fais imprimer le texte et les variantes pour mes jeunes auditeurs de la Sorbonne. — 2. M. Lâchât est le premier qui en ait donné à part deux rédactions distinctes. Il aurait dû parler de la troisième, ne pas coudre, par une inadvertance singulière, dans le sermon « sur V Amour des grandeurs humaines d (t. LX, p. 334), un exorde adressé à des religieuses avec un discours prêché devant Louis XIV, profiter enfin des indications formelles du Manuscrit (t. XII, f . 313, 330, CamiéL, Ambit.) pour conserver au sermon le titre que Bossuet lui a donné, et pour reconnaître que c'est aux Carmélites qu'il a été prêché d'abord, en 1G61, et non en 1663, au Val-de-Grâce. — 3. Il a été refait deux fois, non pas comme M. Lâchât le conjecture (t. LX, p. 416) « à peu près dans le même temps » (c'est-à-dire en 1663), mais en 1661, pour les Carmélites; puis en 1666, pour Saint-Germain. Toutes les éditions impriment à la suite d'un exorde et d'un premier point, qui appartiennent à la première rédaction, deux autres points composés cinq ans plus tard, et réciproquement. On voit qu'il reste encore quelque chose à faire. — 4. Deuxième sermon pour le dimanche des Rameaux. Sur l'enveloppe : Carm., 6 dim. (Ms..t. XIII, f. 190). Cf. Vaillant, p. 79. Floquet, t. II, p. 130. Lâchât, t. IX, p. 695.
sermon sur la Passion de Jésus-Christ et le troisième sermon pour le jour de Pâques1. Il nous reste ainsi neuf discours sur les dix ou onze que Bossuet aurait prononcés.
En attendant que les éditeurs aient pu enfin, d'après ces indications, rétablir l'ordre et restituer complètement le texte des sermons qui nous occupent, je désire qu'on soit tenté de les mettre à profit pour lire à part et de suite le Carême des Carmélites comme le Carême des Minimes. Il me paraît impossible qu'on ne soit pas frappé du changement accompli en si peu de temps dans le langage de Bossuet.
Ce n'est pas un pur caprice du hasard qui attache à l'un des souvenirs les plus mémorables de la vie de Bossuet le nom d'une maison qui peut revendiquer, aussi bien que la Sorbonne et que Saint- Lazare, une assezbelle place dans l'histoire des progrès de son esprit; et l'abbé Lediau a raison de « sauter plusieurs années, » comme il s'en accuse naïvement, pour indiquer, par exception, tout d'une suite, le titre et la date de nombreux discours que Bossuet a prêches aux Carmélites2. Les renseignements qu'il nous fournit ta ce sujet sont d'autant phi s précieux qu'il les tire d'un mémoire écrit par les religieuses elles-mêmes. Je les crois incomplets, et
1. Vaillant, Floquet, ibid. — 2. P. 91. « Il fallait voir à la fois (c'est-à-dire tout d'une suite) son union aux Carmélites.» La langue ne vaut rien, mais la réflexion est judicieuse.
AITUTOIRE M BOftfll ET. 3 V *J
pourtant je compte, dans rémunération de Lediëu, en dehors des sermons de notre Carême et des conférences particulières faites parBossuet, à plusieurs reprises, dans le parloir du couvent, trois Pan<- riques, une Oraison funèbre et six sermons de vêture*. Le Mémoire des Carmélites mentionne à l'oci i-ion les « applaudissements de toute sorte » que le prédicateur avait mérités et obtenus. Pour leur propre compte, elles parlaient de la beauté exquise ^ de la beauté enchantée des actions publiques ou des entretiens familiers qu'il leur avait été donné d'entendre, et ces expressions ingénues semblent Les seules qui conviennent à des discours tels qufj les Panégyriques de saint Joseph et de saint André, tes sermons de vêttire do M110 de Château-Thierry et de M " de la Yallière, ou l'oraison funèbre de la Princesse Palatine.
<>n voit avec quelle complaisance Bossuet n'a rcssé, pendant plus de trente années (16o9-1692j, (!<• se prêter aux pieux désirs des Carmélites; s*il a l'ait beaucoup pour elles, ne leur doit-il pas aussi quelque chose ? « Ce ne sont pas les prédicateurs qui se font eux-mêmes2, » leur disait-il un jour; c'est aux auditeurs de les faire tels qu'ils doiwni
1. Panégyriques de saint Joseph (16*9, 1661)et<fc saint André (1663). Oraison funèbre de la Princesse Palatine prononcés pour la têture de M dt ChâtâBM+Jniertf (1060)
)/ <UJù>chtfort(l66i),d4M~»deiaVmlkèri
1681 ) de V in Péray | L689), et enfin de M— de Viilers, parente de Boasaei : ce fut la dernière foi* que ce prélat prêcha aux Car^ molite»; (â mai 1692). - 3, Sëf la V >>eu. \m point.
être. Bossuet a dû sentir profondément la différence de l'auditoire auquel il tenait ce langage, et de cette foule confuse et bruyante qui se pressait autour de la chaire chez les Minimes de la place Royale. Ceux qui écoutent un sermon comme on écoute une comédie ' n'étaient là, s'ils y étaient, que clair-semés ; et si Bossuet parle encore de ces contenances de mépris, de ce murmure et de ce ris scandaleux qui déshonorent la présence de Jésus- Christ, tandis qu'on entend la sainte parole, quelques mots suffiront pour gourmander l'insolence de ces profanes ; l'orateur cette fois ne craint pas qu'on l'oblige à renouveler sa réprimande. Il s'adresse à des oreilles toutes chrétiennes, et peut librement faire parler Dieu comme il pensait que Dieu doit parler dans la chaire et si près de l'autel.
L'étroite alliance de la chaire et de l'autel, le secret rapport des œuvres qui s'accomplissent mystérieusement dans ces deux endroits du temple, également sacrés, où le prêtre parle à Dieu de la part du peuple et au peuple de ]a part de Dieu*, fait précisément le sujet d'un très beau sermon, où Bossuet reprend, avec plus de mesure et plus de force, les idées qu'il avait exprimées dans le Panégyrique de saint Paul3 sur la parole apostolique. Il faut voir
1 . Sur la Parole de Dieu, 2e point. — 2. Ibid., exordc. — 3. La
comparaison de plusieurs passages des deux discours où l'orateur se
lue des mêmes termes pour exprimer les mêmes pensées
suffirait pour me confirmer dans l'opinion que le Panégyrique de
$aint Paul, si beau qu'il soit, est antérieur à 1661.
SERMON SUH L \ PAROLE DE DIEU. ;!f7
d'abord de quel ton pénétré, dans ce langage simple et calme qui sied à la gravité d'une conviction austère, Bossuet rejette loin de lui cette pensée que les prédicateurs de l'Evangile montent dans les chaires «pour y faire de vains discours » qu'on court en tendre « pour se divertir. »
A Dieu ne plaise que nous le croyions I Ils y montent dans le même esprit qu'ils vont à l'autel ; ils y montent pour y célébrer un mystère, et un mystère semblable à celui de l'Eucharistie. Car le corps de Jésus-Christ n'est pas plus réellement dans le sacrement adorable, que la vérité de Jésus-Christ est dans la prédication évangélique. Dans le mystère de l'Eucharistie j les espèces que vous voyez sont des signes ; mais ce qui est entériné dedans, c'est le corps même de Jésus-Christ. Et dans les discours sacrés, les paroles que vous entendez sont des signes; mais la pensée qui les produit et celle qu'elle porte dans vos esprits, c'est la doctrine môme du Fils de Dieu1. »
Il faut donc assister à la prédication comme on s'approche de lasainte table, et craindre de laisserla parole de vérité tomber du cœur autant que délaisser tomber à terre l'hostie consacrée, profanation qui fait trembler l'église et remplit d'horreur tous les fidèles*. Aussi bien faut-il, après avoir écouté la saiiilc parole, comme lorsqu'on a reçu le corps du Sauveur, montrer par ses œuvres qu'on est de l'école de Jésus-Christ, enseigné et nourri par un Dieu :. Autrement on doit s'attendre à être jugé