SERMON SUR LA PASSION DE JÉSUS-CHRIST
L'austérité de la doctrine demandait une simplicité de langage à laquelle Bossuetne parait pas avoir attaché moins de prix. Les manuscrits offrent à ce sujet plus d'un indice. Jl est sensible que les sermons destinés aux Carmélites ont été jetés sur le papier très vite. L'orateur cède au courant de sa pensée, comme s'il avait peur de s'arrêter trop longtemps à cueillir les fleurs de la rive. L'éloquence s'est rencontrée sur son passage, variée, abondante, souvent ornée de cette magnificence et de cet éclat dont il n'était occupé qu'à se défendre ; il ne l'avait point cherchée. Alors même que le premier effort de la composition a laissé ça et là des parties languissants, inachevées, Bossuet ne balance pas à passer outre ; il est très rare qu'il s'arrête, plus rare encore qu'il revienne sur ses pas; les correction^ indiquées entre les lignes, les additions et les variantes qui couvrent les marges, ont été presque Ion jours improvisées sur l'heure, aussi bien que tout le leste. Il n'est pas un de ces discours où Ton ne trouve tour à tour ces deux signes manifestes de la rapidité du travail : tantôt quelques mots, une seule phrase elliptique et inachevée, qui marque la place (l'un développement ; tantôt un»' amplification un peu diffuse, que l'orateur aurait assurément resserrée dans des bornes plus étroites, s'il avait pris « le temps d'être court. »
Il n'en eut pas coûté beaucoup à Bossue! pour effacer ces disparates, compléter l'expression de la pensée, Doter quelqu'une de ces négligences ou de
ces redites qu'un trait de plume fait disparaître. Mais on dirait qu'il s'est refusé, de parti pris, à mettre la dernière main à son ouvrage1. Accoutumé à compter, dans la chaire, sur l'inspiration présente, pour dire mieux qu'il n'avait écrit, il était loin de penser aux délicats qui chercheraient un jour dans les ébauches de ses discours les frivoles jouissances d'un goût raffiné : y eût-il pensé, j'affirme qu'il aurait rougi de changer un mot pour les satisfaire.
Si Bossuet réussit à se défendre des séductions de la rhétorique profane, il glisse, par une pente insensible, vers un autre écueil : c'est une forme nouvelle, ou, si l'on veut, un déguisement de la scolastique. Contre la scolastique ordinaire, il est sur ses gardes, et sent fort bien qu'aux Carmélites il ne conviendrait pas d'insister, comme devant une communauté de prêtres, sur les raisons invincibles, mais tout abstraites, des docteurs, ni de s'étudier à « conduire les esprits à la vérité » par un trop long « circuit de conclusions et de principes *. » En revanche , ces filles d'Élie 3 et de sainte Thérèse , étrangères à la science des livres et aux disputes de l'école, étaient entrées plus avant que les prêtres eux-mêmes dans les voies peu frayées de la mortification, du ravissement, de la prière; il n'était point,
1. C'est apparemment ce qui explique pourquoi les éditeurs qui ont publié des recueils de sermons choisis ont accordé , sans le savoir, si peu de place au Carême des Carmélites. — 2. Sermon du Vendredi saint. — 3. Sermon du jour de Pâques.