LES AUDITEURS DU DEHORS
concours extraordinaire. C'était l'élite de la société religieuse : d'un côté, les grands, partagés encore entre les obligations du monde et le désir de la pénitence, ceux qui habitaient le Luxembourg, l'hôtel de Coudé, le faubourg Saint-Germain, quelquefois une partie de la cour, amenée par la reine mère l ; de l'autre côté, les doctes, réunis alors en très grand nombre autour de la Sorbonne, dans les Collèges, dans les Couvents du faubourg Saint-Jacques et du faubourg Saint- Victor. Le mémoire des Carmélites, cité par Ledieu2, nous apprend qu'ils étaient venus avec empressement et qu'on les voyait, au sortir de la chapelle, s'attrouper dans la cour pour s'entretenir du sermon qu'ils venaient d'entendre.
Ledieu rapporte cette particularité que Bossuet a été « fort suivi » pendant cette station « par Messieurs de Port-Royal : cantonnés à tous les coins de son auditoire, ils étaient, ajoute-t-il, les plus vifs à exciter les applaudissements. » Ledieu ne fait sans doute que répéter en cet endroit ce qu'il avait entendu dire par l'évoque de Meaux, et il est permis de conjecturer que Bossuet avait été particulièrement sensible aux applaudissements de Port-Royal. Notre curiosité toutefois n'est qu'à demi satisfaite; les noms propres lui font défaut ; Ledieu n'en a cité
1. Nous avons vu que la reine mère avait entendu le sermon sur la Parole de Dieu et le Panèyyiquc de saint Joseph. La reine Marie* Thérèse avait entendu, comme sa belle-mère, le beau sewnon prononcé jwur la Vcturc de Mu* Château-Thierry (8 septembre 1660). — 2. Mèm., p. 73.
qu'un, très respectacle sans doute, mais redevenu obscur . celui de Noël de La Lane. Il faut savoir que La Lane habitait Navarre, oùBossuet l'avait vu dans sa jeunesse, et l'abbé Ledieu tenait à dire en passant que son maître, qui aimait à rendre hommage à la science de ce bon vieillard et à ses vertus, n'avait jamais été tenté de partager ses doctrines. Parmi ceux qui l'accompagnaient , Ledieu aurait-il pu nommer Saci, Antoine Arnauld, Arnauld d'Andillv, Nicole, les illustres de Port-Royal ? Bossuet les a-t-il vus de ses yeux au pied de la chaire ? son regard, en les cherchant, a-t-il rencontré celui de Pascal?
M. Floquet ne peut pas admettre qu'on en doute1 ; trop jaloux peut-être, en cet endroit, de la gloire de Bossuet, il se plaît à suivre le souvenir de ses prédications dans les Pensées de Pascal, comme s'il cédait au secret besoin de prendre une revanche de la vive et durable impression laissée dans l'esprit de Bossuet par la lecture des Provinciales 2.
Je ne sais pas bien si Pascal 3, à ce moment de sa vie, s'arrachait facilement de sa retraite, même pour aller où ses amis cherchaient à l'entraîner. Il suivait assidûment les églises, mais pour y dire ses Heures, ou pour y prendre sa part de quelque dévotion particulière ; quant au sermon, je me figure
1. T. II, p. 125 : « Pascal, lui aussi, n'en doutons point, Pascal était là, avec ses doctes amis, plus ému, plus étonné qu'eux encore... Et qu'on ne croie pas que ce sont ici des conjectures !... » — 2. Voyez le cinquième chapitre du liv. Ie' de ces Études. — 3. Ce doute a déjà été omis par M. Havet {Pascal a-t-il unité Bossuet î p. 1) ).
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qu'il se contentait du prône de sa paroisse, avec la ressource de suppléer à l'insuffisance de l'orateur par la lecture des Psaumes ou par une méditation plus longue sur 1 Evangile du jour.
Et cependaut il me plairait, comme à M. Floquet, de savoir qu'il a fait exception à la sévérité de ses habitudes, pour suivre le Carême prêché aux Carmélites par Bossuet. Je viens de relire, dans cette supposition, les beaux sermons sur la Pénitence , sur la Parole de Dieu, sur la Haine de la vérité, sur la mort et sur la résurrection de Jésus-Christ l : quelle satisfaction pour Pascal de secouer le poids de ses peines, d'échapper pendant quelques heures à l'étreinte de la maladie, au souci plus poignant encore des persécutions nouvelles dont Port-Royal était menacé, d'oublier tout pour prêter l'oreille au prédicateur invisible , tandis que parlait ce jeune prêtre, si profondément pénétré du texte des Écritures et de la doctrine des Pères ! Avec quelle joie silencieuse, austère, mais profonde, il aurait reconnu sur ces lèvres inspirées les pensées dont il aimait à se nourrir, celles qu'il avait exprimées lui-même , non seulement dans les Provinciales , mais dans la Prière pour demander le bon <<s<i</(>
1. Kn rétablissant cette suite, j'ai rendu la supposition plus séduisante et ajoute ^l'intérêt du rapprochement qu'on B'est plu à établir entre le sermon sur lu Parole de Dien et les idées de Port-Royal, celles de Pascal, en particulier, sur te caractère qui convient à l'élo-
que chrétienne. (Floquet, t. 11, p. 125; Jacquinet, Prédicateur*
de la maladie, dans le Mystère de Jésus ou dans ce qu'il avait pu écrire de son Apologie de la religion ! La parole de Bossuet aurait donc ému Pascal ; mais, en admettant qu'il ait pu jouir de cette consolation suprême accordée à son agonie, il faut renoDcer à en chercher le souvenir dans ses écrits : Pascal n'était plus attaché à la vie que par la souffrance, que par la recherche de la perfection morale et l'attente de l'éternité. Parfois, sous le coup d'une impression vive, il lui arrivait encore de jeter quelques mots sur le papier : ainsi la réflexion fameuse sur la mort de Cromwell et le rétablissement de la famille du roi en Angleterre ■ ; ou bien ces règles de conduite qu'il tenait à porter sur lui : « J'aime la pauvreté, parce que Jésus-Christ l'a aimée"2.... » — « Il est injuste qu'on s'attache à moi , je ne suis la fin de personne, et n'ai pas de quoi les satisfaire. Ne suis-je pas prêt à mourir3?.... » ; ou encore ces plaintes secrètes venues des plus intimes profondeurs de rame : a Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraye '.... » — « C'est une chose horrible de sentir s'écouler tout ce qu'on possède5.» Mais il y avait plus de. deux ans que, trahi par ses forces,