MATURITÉ , PERFECTION
Je serais tenté de poursuivre, et aussi de multiplier ces rapprochements : qu'il me suffise de Jes signaler comme un curieux et utile sujet d'étude non seulement aux jeunes gens qui s'exercent, mais ;l tous ceux qui ont quelque souci de la dignité de l'art d'écrire et de ses conditions essentielles.
On voit assez d'après quelles maximes Bossuet a fait ses corrections ; il ne cherche point à embellir son discours en y semant des ornements superflus, il en efface seulement les taches, de telle façon que les détails de la forme ne fournissent plus de matière ni aux petites remarques d'une critique scrupuleuse, ni aux frivoles complaisances d'une admiration indiscrète; l'attention recueillie peut se porter tout entière sur le développement plus rigoureux et sur l'expression plus exacte de Ja pensée.
Ce qu'on peut admirer encore dans ce travail, c'est la pleine liberté d'esprit qui y préside : l'effort de la réflexion ne s'y fait pas sentir ; Bossuet peut tour à tour reproduire le texte qu'il a sous les yeux ou le transformer, sans que le regard le plus pénétrant discerne, comme dans les pièces rapportées d'une mosaïque, la part du souvenir et celle de l'inspiration présente. Le style est châtié, mais facile, précis, mais abondant et souple : que l'orateur peigne les angoisses du jugement et l'agonie du mauvais riche, ou qu'il parle des lois de la Providence et des obligations de la royauté, il tiendra facilement son langage à la hauteur des plus grands sujets ; il retrouvera, s'il lui plaît, comme aux Minimes,
la vigueur et l'éclat, le pathétique et 1<> sublime, mais avec un sentiment plus juste de la place qui leur convient, et sans être tenté de dépasser la limite délicate où la fécondité retombe dans l'exubérance, et où la voix qui s'élève se perd dans l'emphase.
De ce jour, il ne lui restait plus de progrès à faire et l'éducation de l'orateur était terminée. Nous en avons suivi presque jour par jour les vicissitudes. Du Panégyrique de saint Victor au Panégyrique de saint Paul, du sermon sur ï Honneur du inonde au sermon sur la Parole de Dieu, nous en avons observé, pour ainsi dire, les dernières oscillations. Tantôt, c'est le penchant de Bossuet qui l'emporte : il livre au vent toutes ses voiles avec l'heureuse confiance de la jeunesse ; mais tandis qu'il trouve un secret plaisir à étaler les ressources de son génie, les applaudissements mêmes l'avertissent qu'il était sur le point d'en être trop fier ou d'en abuser. Alors il se replie sur lui-même, il fait violence à sa nature, il affecte pour les beautés de la forme et pour les règles de l'art un mépris qui peut tourner au préjudice de la pensée. Ces alternatives touchent à leur terme ; il est parvenu à corriger l'un et l'autre excès, à concilier des qualités qui semblaient s'exclure, à unir ainsi, dans une heureuse harmonie et sans aucune contrainte apparente, le naturel et l'élégance, la force et la grâce, la sobriété et la plénitude. Ainsi le Carême du Louvre marque pour lui, et, d'une façon plus générale, pour l'éloquence religieuse en France an dix-septième siècle,