‹ Bossuet orateurChapitre 177 sur 192 · llavrt, lit h d, .sur /es Pensées tli Pasral · texte numérisé non relu

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410 CARÊME DÎT LOÏ'VRK.

Entrons plus avant dans la pensée de Bossue t, et, du lieu « où se mesurent les périodes, » pénétrons avec lui dans les retraites plus cachées « où se tient le conseil du cœur, » où se prennent les résolutions.

Si Bossuet, dans ses prédications du Louvre, n'a point sacrifié au désir de plaire la gravité de son langage, encore moins le voyons-nous disposé à rabattre quelque chose de la sévérité ordinaire de sa doctrine. Pensait-on qu'il fût convenable de garder quelques ménagements avec la Cour ? Non seulement Bossuet avilirait son rôle s'il plaidait timidement la cause de la vérité devant les grands de la terre : il croirait encore manquer aux obligations de la charité chrétienne, s'il parlait avec moins de vigueur devant ceux qui ont le plus besoin qu'on les avertisse et qu'on les ramène, par une salutaire violence, au véritable esprit de la morale évangélique.

La Cour aime à se repaître d'illusions : elles sont funestes, et le commencement de la tâche de l'orateur, c'est de les détruire; c'est d'ouvrir des yeux aveuglés par des lumières trompeuses ou appesantis par le sommeil, pour leur faire voir à quel point Le riches, les grands, les princes même, ignorent leurs obligations, ou, s'ils les savent, combien ils y pen-

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sent peu, combien le fond <!.• leur cœur est peu touché des vérités qui effleurent « Ja surface de leur <sprit *. » Jamais Bossuet n'avait creusé avec tant de soin, ni retourné avec tant d'insistance sous tous ses aspects, l'idée de la pénitence, de ses conditions et de ses avantages, de son indispensable nécessité, du danger des conversions imparfaites, de colles qui ne durent pas, de celles qu'on promet el qu'on diffère, et qui ne viennent jamais.

Dès le second dimanche, il laisse Jésus-Christ « sur le Tbabor, dans les splendeurs de sa gloire *,» pour choisir celle fois dans le même Evangile « mm autre objet, moins agréable, » il en convient, mais qui peut faire une impression plus forte sur les pécheurs qui l'écoutent : c'est le tableau delà mort du mauvais riche 3. Or, ce mauvais riche, était-ce un grand criminel ? Avait-il commis des rapines, des violences, des adultères ? Non, la parabole se borne à parler de sa délicatesse et de sa bonne chère : offrant ainsi à la plupart des heureux de ce monde une image fidèle où elle les invite à se reconnaître et à méditer le péril de leur condition.

Le péril est attaché aux biens mêmes qu'ils poursuivent avec tant d'ardeur et dont ils sp. montrent si empressés de jouir. On commence par désirer [es

1. Sermon du premier dimanche (sur la Prédication érangélique). — 2. Cf. l'exorde du sermon sur la Parole de Dieu, prêchée l'année précédente aux Carmélites. — .">. lïossuct. renvoyant au Bermon**r VJmpénitence finale, le désigne par ces mots : le sermon du mauvais Riche*

richesses, parce qu'elles rendront l'âme a plus libre et plus dégagée. » Peu à peu, celui qui les possède se laisse captiver; il s'était flatté de n'aimer que les choses permises, mais l'attachement même aux choses permises n'est plus innocent, s'il est excessif; bientôt le cœur qui s'abandonne aux plaisirs ne sait plus donner de bornes à sa liberté; il s'étonne et il s'irrite « de ce que quelque chose lui soit défendu. » Tentation dangereuse surtout pour ceux qui peuvent davantage et se piquent de tout oser : les péchés des grands ne sont pas serviles et timides comme ceux qui naissent dans la miser»1 ; fiers de leur origine, soutenus dans les délicatesses de leur orgueil par les applaudissements du monde, ils s'accoutument d'abord à tirer gloire de tout le mal qu'ils ne font pas, puis à faire le mal sans scrupule. C'est ainsi que Tâme, insensiblement, se noie dans les affections sensuelles et devient, pour ainsi dire, corporelle, pétrie, comme le corps, de chair ei de sang.

Le jour viendra peut-être où l'âme, qui est si amoureuse de sa liberté, sentira qu'elle Ta perdue; èl]« voudra la ressaisir : aura-t-elle assez de force ? aura-t-elle assez de temps ? Bossuet fait aux hommes du monde la peinture la plus piquante el la plus vraie d'une vie où ils se plaignent eux-mêmes de ne trouver jamais aucun loisir :

... 0 hommes du monde, venez que je vous raconte votre destinée. Quelque charge que l'on vous donne, quelque

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établissement que l'on vous assure, jamais vous ue cesserez de prétendre : ce que vous croyez la fin de votre course, quand vous y serez arrivés, vous ouvrira inopinément Une nouvelle carrière. La raison . Messieurs, la voici : c'est que notre humeur est toujours la même , et que la facilité se trouve plus grande. Commencer , c'est le grand travail : à mesure que vous avancez, vous avez plus de moyen de vous avancer, et si vous couriez avec tant d'ardeur, lorsqu'il fallait grimper par des précipices, il est hors de la vraisemblance que vous vous arrêtiez tout à coup quand vous avez rencontré la plaine. Ainsi tous les présents de la fortune vous seront un engagement pour vous abandonner tout à fait à des prétentions infinies.

Bien plus, quand on cessera de vous donner, vous ne cesserez pas de prétendre. Le monde, pauvre en effets . est toujours magnifique en promesses ; et comme la source des biens se tarit bientôt, il serait tout à fait à sec, s'il ne savait distribuer des espérances. Et est-il homme . Messieurs, qui soit plus aisé à mener bien loin qu'un qui espère, parce qu'il aide lui-même à se tromper? Le inoindre jour dissipe toutes ses ténèbres1; et quand même il n'y a plus aucune espérance, la longue habitude d'attendre toujours, que l'on a contractée à la cour, fait que l'on vit toujours en attente, et que l'on ne peut se défaire du titre de poui>uivant sans lequel on croirai! n'être plus du monde. Ainsi nous allons toujours tirant après noog cette longue chaîne traînante de notre espérance - ....

Aux prétentions sans lin des courtisan- s'ajoute

1. Yar.,<jt le console de tous ses ennuis. —2. V* point. M.: t. XI I

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l'inquiétude naturelle à tous les hommes, ce besoin de nouveautés, cette impatience du repos qui ne cesse de remplir la vie de stériles agitations : surtout la vie dissipée des mondains, qui s'imagineraient ne plus agir et ne plus vivre, s'ils ne s'abîmaient dans un « commerce perpétuel d'intrigues et de visites. » Le tumulte finit parles étourdir; ils se plaignent de n'avoir plus un moment à eux. Pure moquerie ! Le grand loisir qu'ils affectent de souhaiter leur serait à charge ; la servitude leur pèse, et ils l'aiment, et jamais ils n'auront le courage de briser leurs chaînes. Au milieu de toutes ces affaires qui se pressent et qui se mêlent, comment ressaisir une heure pour s'occuper de son âme et penser à l'éternité ? Il faut entendre Bossuet lui-même gourmander ce grand personnage, dont les journées sont si remplies qu'il est obligé de toujours remettre la seule chose qui soit nécessaire :

Que faites-vous cependant, grand homme d'affaires, homme qui êtes de tous les secrets, et sans lequel cette grande comédie du monde manquerait d'un personnage nécessaire; que faites-vous pour la grande affaire, pour l'affaire de l'éternité? C'est à l'affaire de l'éternité que doivent céder tous les emplois, c'est à l'affaire de l'éternité que doivent servir tous les temps. Dites-moi , en quel état est donc cette affaire ? — « Ah ! pensons-y, » direz-vous. — Vous êtes donc averti que vous êtes malade dangereusement, puisque vous songez enfin à votre salut. Mais, hélas 1 que le temps est court pour démêler une affaire si enveloppée que celle de vos comptes et de

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votre vie 1 Je ne parle point en ce lieu , ni des douleurs qui vous pressent, ni de la crainte qui vous étonne, ni des vapeurs qui vous offusquent, je ne regarde que l'empressement.

Alors, sans aucune transition, Bossuet rompt la suite de cet entretien sérieux, mais paisible ; il secoue de la main ce pécheur qui pense nonchalamment aux préparatifs du départ suprême et il l'avertit qu'on .rappe à sa porte ; on y frappe à coups redoublés, et si fort qu'on va la rompre. Pourquoi le troubler ainsi? C'est pour lui remettre « sentence sur sentence, ajournement sur ajournement. » Tous les délais sont expirés ; Dieu l'appelle à comparaître «devant sa chambre de justice. » On aurait pu prendre ce mouvement oratoire de Bossuet pour une invention de son esprit; il se hâte de recourir à l'Écriture, il accumule les textes; ce n'est plus lui qui parle, c'est Ezéchiel, touché par le souffle de Dieu :

Écoutez avec quelle presse il vous parle par son Prophète : « La fin est venue, la fin est venue, maintenant la lin est sur toi; et j'enverrai ma fureur contre toi et je te jugerai selon tes voies : et tu sauras que je suis le Seigneur1 !» — aO Seigneur, que vous me pressez! » Encore une nouvelle recharge : • La fin est venue, la fin est venue ; la justice, que tu croyais endormie, éveillée contre toi ; la voilà qu'elle esta ta porte ' : a ecce

1. Finis rrnit, venit finit... nwnc finie tupcr te. et immittam furorem meum in te ; et judicabo te jvxta vias tuas... et scietis quia ego Dominus. (Ezreh., VII, 2-4.) — 8. Finis renit,venit finis, cvigilavit advermm te : cece venit. (lbid. 6.J

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venit. » t Le jour de la vengeance est proche4 ; » toutes les erreurs te semblaient vaines , et toutes les menaces trop éloignées; et • maintenant , dit le Seigneur, je te frapperai de près , et je mettrai tous tes crimes sur ta tête, et tu sauras que je suis le Seigneur qui frappe.... »

Tandis que le coupable essaye de fermer l'oreille à la voix qui le presse, tous les ajournements sont épuisés, il faut comparaître :

L'ange qui préside à la mort recule d'un moment à l'autre, pour étendre le temps de la pénitence, mais enfin il vient un ordre d'en haut : Fac conclusionem 2 : Pressez, concluez; l'audience est ouverte, le juge est assis : criminel, venez plaider votre cause.

Au sein du recueillement, l'angoisse commence à poindre, lorsque l'orateur laisse échapper ces réflexions, où un reste d'ironie se mêle encore à la pitié :

Mais que vous avez peu de temps pour vous préparer! Ah! que vous jetterez de cris superflus I Ah I que vous soupirerez amèrement après tant d'années perdues! Yainement, inutilement, il n'y a plus de temps pour vous; vous êtes au séjour de l'éternité. Yoy£z qu'il n'y a plus de soleil visible qui commence et qui finisse les jours, les saisons, les années. Rien ne finit en cette contrée ; c'est le Seigneur lui-même qui va commencer de mesurer toutes choses par sa propre infinité *.

1. Nunc de propinquo effundam iram meam super te... et important tibi omnia seelera tua... et seietis quia ego snm Dominas percutiens. (Liech. vu. 8, 9.) — 2. Jbid., 2, 3.— 3. Fin du 2e point. Ms., f . 204-5. Bossuet reprend sur la marge : a 0 Dieu I que le tempe

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fi y a dans cette imag-e d'une éternité DÛ l'on m* connaîtra plus d'autre mesure que l'infinité tlé Sais quelle grandeur vague où l'on reconnaît la poésie de la Bible, hardie, sublime, mais souvent empreinte d'une solennelle tristesse, et qui se plaît à inspirer l'épouvante. Je suis heureux que Bossuet n'ait pas laissé ses auditeurs sous l'impression de ces terrible menaces. Toute la dernière partie du discours est employée à exciter dans les âmes un sentiment moins pénible et moins stérile que la frayeur. Voici donc l'heure de la mort, plus cruelle pour le riche, entouré de ses amis, de ses serviteurs, de ses médecins, que pour le pauvre, abandonné sur son grabat; les anges qui veillaient sur le mourant se lamentent en voyant qu'il va mourir sans avoir mérité la miséricorde < L'arrêt pourtant n'est pas prononcé; le coupable pourrait reconnaître, il pourrait encore racheter ses fautes. Les pauvres sont là qui attendent ; ils tiennent entre leurs mains la sentence et le pardon. Au jugement, celui qui les aura fait périr, en ne les faisant pas vivre, succombera sous le poids de leurs reproches ; celui qui les aura vêtus et

est court, pour dénouer une affaire si enveloppée que celle de vos comptes et de votre vie ! j On a vu cette phrase un peu plus haut : l'orateur songeait à la déplacer en prononçant son discours. Puis il ajoutait : ce Ah! que vous jette n: de cris .superflu*! ah ! que verni soupirerez a iiierement après tant d'années perdues ! Vainement, inutilement, il n ij a phu de temps pour vous, roui êtes au séjour de V éternité. .Te vous vois étonnés et éperdus... » Pressé de conclure. -net avait le courage de sacrifier la belle image que je n'ai paa craint d'emprunter à son travail, pour la signaler à l'admiration.

chauffés, celui qui aura nourri leur corps et sauvé leur âme, obtiendra sa grâce. On voit comment Bossuet a pris soin de tempérer la crainte par une espérance et de la faire tourner au profit de la charité.

L'avocat des pauvres se surpassa ce jour-là; il étonna ces gens de plaisir dont les paroles sont si douces, l'humeur si enjouée et l'accueil si engageant, en leur apprenant à quel point ils sont cruels sans le savoir ; il les fit frémir en peignant leurs passions, comme autant de pauvres affamés, insatiables, qui sans cesse demandent F aumône, et qui l'exigent avec impudeur, et qui l'arrachent par la violence; par ses cris furieux, cette troupe mutine et emportée les a empêchés d'entendre la voix languissante des pauvres de Jésus-Christ, qui s'approchent en tremblant, qui meurent de faim plutôt que de découvrir leurs misères.

L'année 1662 était encore une de ces années d'affreuse disette qui désolèrent la France au milieu du dix-septième siècle. Bossuet pouvait montrer aux mauvais riches Lazare attendant l'aumône à la porte de leurs hôtels, Lazare expirant dans leurs terres, près de leurs châteaux. Il étale à leurs yeux l'horrible spectacle : c'est un grand sujet de pitié pour des chrétiens de voir souffrir ainsi leurs frères; c'est une honte et c'est un crime de donner à ses sens, à curiosité, à son luxe, ce que réclament si hauteni'iii la faim et le désespoir. Mais si le riche se laisse toucher, s'il satisfait au reproche de sa conscience,

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