Ps ., xxxviii, 7. — 2. Ms., f
SERMON SUR LA MORT. 42'j
« Il ne faut pas, dira-t-il un jour, après avoir commenté près du cercueil d'une princesse les paroles de l'Ecclésiaste sur la vanité des vanités1, il ne faut pas permettre à l'homme de se mépriser tout entier, de peur que, croyant avec les impies que notre vie n'est qu'un jeu où règne le hasard, il ne marche sans règle et sans conduite au gré de ses aveugles désirs. » Tel est déjcà l'esprit du sermon sur l<i Mort : Bossuet y évoque la mort pour qu'elle avertisse Fhomme desa bassesse, mais surtout pour qu'elle lui rappelle sa dignité; s'il veut qu'elle réprime son orgueil, il veut plus encore qu'elle relève son courage. C'est l'objet de la seconde partie du discours, où l'on aime à voir ce moraliste sévère, qui ne se pique pas de faire « grand état des connaissances humaines, » contempler avec admiration les découvertes merveilleuses de la science et de l'art, et ce miracle d'une règle des mœurs, posée par la raison, violée à toute heure, et qui pourtant ne saurait être abolie; enfin ce miracle plus grand encore qui permet à notiv nature imparfaite et limitée de concevoir Dieu dans son éternité, dans son infinité, dans sa perfection. En vain la matière épaissit-elle ces belles idées; en vain faitelle retomber noir»' âme de ces hauteurs dans les bassesses les plus honteuses : toutes ces langueurs et toutes ces chutes ne sauraient empêcher de re-
1. Dans l'cxonle de V Orofaon funèbre >?<■ Henriette d'Angleterre,
dont le plan est le môme que celui du sermon tur la Mort.
connaître en elle une force supérieure à toute la nature, un écoulement de cet « esprit ouvrier qui a fait le monde, » quelque chose qui peut braver le néant et trouver du bonheur même dans la mort. Telle est la méthode de Bossuet, et il est aisé maintenant de saisir le double caractère de la morale qu'il prêche à la cour : exempte à la fois de complaisance et d'exagération, elle s'inspire des maximes les plus sévères de l'Evangile, mais non sans tenir compte des conditions d'une existence qui n'est pas celle du cloître; en cherchant à rompre les liens où les mondains s'enveloppent, elle ne confond avec les vanités du monde ni les intérêts sérieux qui ont leur part de ses soucis, ni les obligations véritables qui sont la tâche de chaque jour. Pour lui, ce qui fait la vie, c'est l'action; Descartes et Pascal luimême ont pu en mettre toute la dignité dans la pensée : Bossuet place au-dessus de la pensée elle-même, parmi les prérogatives de la nature humaine, le libre arbitre ; jamais il ne perd de vue que la grande affaire, c'est moins encore la recherche du vrai que la pratique du bien; à ce titre, il veille avec un soin jaloux sur la volonté ; il prétend bien la régler, mais non l'abattre, ou l'engourdir; son dessein, lorsqu'il prêche le détachement, n'est pas de comprimer les forces vives de l'âme, c'esl d'en renouveler l'ardeur et l'élan pour les tourner sans partage à l'accomplissement du devoir.
C'était une des maximes de Bossuet que, dans
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la chaire chrétienne, l'analyse des passions ne doit pas faire négliger l'explication des mystères ; et M. Nisard a très bien montré ' que cette préoccupation constante de chercher dans le dogme le fondement et la sanction de la morale est un des traits essentiels qui distinguent Bossuet, comme sermonnaire, non seulement de Massillon, mais de Bourdaloue. Il suffirait, pour s'en convaincre, de jeter un coup d'œil sur le Carême du Louvre.
Avant tout, il faut rapporter au dogme trois sermons qui lui appartiennent en propre : un sermon prêché le jour de l'Annonciation, dont le sujet n'est rien moins que l'Incarnation du Verbe, c'est-à-dire le fondement même du christianisme : un sermon pour la fête de la Purification et un sermon pour le Vendredi saint, où Bossuet propose aux méditations de son auditoire la Présentation au Temple et l'agonie du Calvaire, c'est-à-dire le commencement et la lin de la mission de Jésus-Christ. Il s'est trouvé que ces trois discours faisaient aussi le commencement, le milieu et la fin de la station du Carême.
C'était donc une partie très essentielle du travail de Bossuet; et nous aurions plus d'une raison pour affirmer que lui-même eu jugeait ainsi. Je relèverai en passant cette circonstance que, pour le sermon -nr la Passion*, le brouillon autographe est remplacé par
1. Hirt. ie la Littér. franc., t. IV, chap. vu. — 2. M., t. XIII, f. 311-34G.
une copie faite sous les yeux de Bossuet, apparemment par quelqu'un de ses commensaux du doyenné de Saint-Thomas, et revue par lui ; quelques mots de sa main, ajoutés çà et là entre les lignes et sur les marges, donnent à cette copie la valeur d'une épreuve corrigée ; c'est une exception digne de remarque dans les manuscrits des sermons. Bossuet avait-il songé un instant à satisfaire les amis qui ont dû le presser sans aucun doute de revoir et de faire imprimer son Carême du Louvre? Cette copie restée entre ses mains n'a-t-elle été faite que pour lui? A-t-elle été faite à la prière de quelque personne pieuse qui, n'ayant pu entendre le sermon, avait désiré le lire ? Laissons là les conjectures ; ce qui paraît certain, c'est que l'orateur attachait à cette composition une importance particulière. Nous qui écoutons la parole de Bossuet du dehors, en quelque sorte, avec plus de respect que de foi, et qui sommes plus touchés des peintures du moraliste que des raisonnements du théologien, nous pouvons donner la préférence au sermon sur la Mort ou sur la Providence ; le prédicateur chrétien, prenant pour mesure l'élévation ou la profondeur de la doctrine, n'hésitait pas à mettre au premier rang un sermon sur la Purification de la sainte Vierge ou sur la Passion de Notre-Seig?ieur Jésus- Christ.
Mais dans les sermons même que la morale | parait remplir, le dogme a sa part: le souvenir de
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l'Evangile n'apparaît pas seulement au début de l'exorde, ou çà et là, par accident, comme impur hommage rendu dans la forme à la coutume de l'Eglise. Jésus-Christ est partout dans le discours ; il en a fourni le sujet, le plan, les preuves, la conclusion ; tout y est réglé par sa parole, appuyé sur son exemple et rempli de son esprit.
Le prédicateur avertit lui-même que, dans le cours de cette station, il a « battu toutes les voies par lesquelles on peut entrer dans les âmes1 ; mais il est sensible que, sans négliger aucun de sesmoyens ordinaires, il en a ménagé autrement l'emploi, et qu'il a cru, par exemple, observer, dans l'ordre de ses discours, une gradation plus conforme à l'esprit du christianisme, en laissant derrière lui la crainte, la forcir c'est-à-dire la mort du mauvais riche, le -rabat et le tombeau de Lazare, pour s'épancher ensuite plus. librement dans le commentaire des pages touchantes où le Sauveur des hommes fait oublier ses menaces en admettant au partage de ses miséricordes des pécheresses telles que la femme adultère ou Marie-Madeleine -.
Eu faisant ainsi, Bossuet ne sera pas plus soupçonné que son divin maître, «l'une complaisance dangereuse pour les souillures des âmes déchues. Il ne prendra pas le parti de l'adultère en blâmant l'orgueilleuse sévérité des Pharisiens ; en pardon-
1. Sur V Ardeur rfr la Pénitence, 1er point. — 2. Sermons sur ÇJSfficae\tè\ tur Vardeur, tur Vintégrité de la Pénitence, J'ai cru pouvoir en rapprocher le beau sermon sur les Jugements humain*.
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liant à Madeleine, il n'aura pas fait grâce à ses fautes. La voie du salut est toujours une voie étroite, ardue, d'où Bossuet a soin d'écarter, non seulement 1rs hypocrites, qui n'y veulent entrer que par politique et sous le masque d'une piété contrefaite, mais les habiles qui font des distinctions, des réserves, et marchandent les conditions de leur retour ; les superbes, résignés àtoutle reste, qui refusentde s'humilier; les indolents, qui se traînent, au lieu de courir; les téméraires, qui se contentent du pardon accordé à un repentir de quelques heures, sans prendre les précautions nécessaires contre les périls de l'avenir. Il retourne au fond du cœur des coupables le sentiment de leurs crimes comme un fer brûlant. Il leur montre, « dans toute sa force, dans toute sa pureté, dans toute sa sévérité, cette vérité évangélique, qui condamne toute perfidie, toute injustice, toute violence, tout attachement impudique ', » et dont la beauté se ternirait si elle cessait d'être incorruptible. Ainsi la pénitence porte avec elle la nécessité de l'effort et du sacrifice ; Bossuet la veut rigoureuse, entière; il la veut prompte, efficace, durable. Mais ce qu'il se plaît à montrer surtout, c'est qu'elle est délicieuse aussi bien que salutaire, et réserve à tous ceux qui n'auront pas fermé le cœur à ses attraits une « amertume plus douce que tous les plaisirs. »
Jésus-Christ exprimera lui-même dans la parabole