‹ Bossuet orateurChapitre 187 sur 192 · BOSSUET ET LOUIS XIV. I · texte numérisé non relu

BOSSUET ET LOUIS XIV. I

tion? par droit de conquête? Toujours tient-il sa couronne de Dieu, puisque Dieu est le maître de la nature, puisque c'est lui qui préside à tous les conseils et qui décide delà victoire. Dieu, qui lui communique sa puissance, met sur son front une marque de divinité; alors même que l'homme meurt, il y a quelque chose en lui qui ne meurt pas, c'est le roi, image de Dieu, admis au partage de son immortalité. Dangereuse illusion, qui, pour affermir l' autorité, sacrifierait avec la liberté toute justice, et, pour entourer la personne des rois d'une majesté inviolable, rendrait Dieu lui-même, au scandale de la raison, fauteur de l'usurpation et complice de la tyrannie.

Bossuet n'ignorait pourtant aucun des périls qui résultent pour les peuples, pour les rois eux-mêmes, d'une doctrine qui met, d'un côté, la nécessité d'obéir toujours, de l'autre, la liberté de tout faire : « Que cette épreuve est difficile! dira-t-il sans hésitation; que ce combat est dangereux! qu'il est malaisé à l'homme de se retenir, quand il n'a d'obslacle que de lui-même! » Le bon sens demande que la loi vienne en aide à la royauté, que la royauté ellemême Be crée ou qu'elle accepte des obstacles salutaires qui l'empêcher oui de mal faire et de se perdre. Le temps viendra trop vite où chacun à sa manière sentira l'impérieux besoin d'une garantie pour les libellés publiques et d'un contrôle qui s'exerce même sur les actes du souverain, lîossuet poursuivait son rêve (Tune volonté toute-puissante pour Je bien,

qui saurait se contenir elle-même ; et il se flattait de faire assez en imprimant dans l'esprit des rois la majesté de Dieu, ou en suppliant celui qui arrête les flots de la mer d'arrêter les rois dans les bornes de la justice chrétienne, par la crainte de ses jugements et par l'autorité de son Evangile.

Après avoir donné aux princes une idée exagérée de leurs prérogatives, Bossuet leur donne, sur plus d'un point essentiel, une idée fausse de leurs devoirs. Parmi tant de nobles conseils sur l'emploi qu'ils doivent faire de leur puissance pour favoriser la vertu, pour soutenir et pour faire aimer la justice, il est triste, sans aucun doute, d'entendre l'orateur régler les conditions du contrat entre le pouvoir des rois et le pouvoir de l'Eglise d'où il faisait dépendre le salut de toutes choses. Les consciences ont trop à se plaindre de l'Eglise, lorsqu'elle offre aux rois de les leur livrer, en faisant d'une soumission aveugle aux ordres les plus iniques un article de sa foi, lorsqu'elle exige de leur reconnaissance qu'ils emploient les rigueurs du bras séculier,, non pas seulement à la protéger contre les outrages, mais à ployer tous les genoux et tous les cœurs sous le joug de sa discipline.

En vain Bossuet conseille-t-il un « sage tempérament de sévérité et de patience ; » en vain se flatte-t-il que les rois feront de l'exemple de leur vie, « loi vivante de probité, » le juste supplice de « tous 1rs pécheurs scandaleux : » lorsqu'il parle d'exterminer les blasphèmes par un rigoureux châtiment,

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lorsqu'il promet à Louis XIY la gloire d'éteindre dans tous ses Etats les « nouvelles partialités » et peut-être celle de guérir les blessures anciennes en « étouffant L'hérésie ', » il est impossible de se méprendre sur la portée d'un langage qui menaçait à la fois Port- Royal, les protestants, les philosophes; et on s'afflige de voir que ce théologien, si sûr de sa doctrine et de sa parole, souffre qu'on emploie pour faire régner Jésus-Christ d'autres moyens que la persuasion; que ce conseiller du prince, si jaloux de sa gloire, provoque imprudemment les plus grandes fautes de Louis XIV et les plus grands malheurs de son règne.

Soyons justes pour Bossuet : « on peut le combattre, mais îl faut l'estimer, » comme disait Voltaire (l'un philosophe 2 qui faisait à son gré trop de métaphysique ; le tort de Bossuet, c'était de vouloir trop résoudre en théologien les problèmes les plus délicats de la politique. L'histoire est là pour nous apprendre que son tort était, au dix-septième siècle, dans toutes les églises, celui des esprits les plus lumineux; leur sincérité et la sienne échappe au soupçon ; Bossuet parlait amsi devant Dieu sans aucun calcul, et j'ajoutejrai que les éloges qu'il accordait au jeune roi sont aussi exempts de flatterie, que son apologie delà royauté. Lorsqu'il le salue du beau nom de Louise Auguste, lorsqu'il compare les

rm<msw '■ ia» Rois, '2V point. — 2. Il s'agit de

Wolf, et c'est au prince royal de Prusse que Voltaire parlait ataL

premiers actes de son règne aux commencements du règne de Salomon, lorsqu'il célèbre sa grandeur d'âme, son zèle pour la réformation du royaume, sa compassion pour les misères du peuple, son amour pour la solide gloire, pour la vérité, pour la justice, Bossuet ne disait rien qui surprit alors personne, rien qui dépassât l'idée qu'on se faisait dans toute la France des intentions du souverain et des grandes choses qui s'accompliraient sous son règne. L'entraînement des esprits paraissait légitime, il était universel; jamais, depuis la mort de Henri IV, on n'avait vu un tel accord, une telle sécurité pour le présent, une telle confiance dans l'avenir.

Est-il possible de concilier le « respect du sujet,» l'admiration, la reconnaissance, avec la « liberté du prédicateur? » Oui, tout aussi bien que ces ménagements où la charité chrétienne s'accorde avec la prudence et qui n'adoucissent la parole de l'orateur que pour la rendre plus efficace. Telle était la maxime de Bossuet : il tenait à honneur de dire la vérité avec force, mais de la dire utilement, sans froisser l'orgueil du souverain et sans porter atteinte à la majesté du trône. Aussi avait-il soin d'éviter toute parole qui eût pu sembler arrogante sur ses lèvres ou mettre publiquement le roi en cause de\ Les gens de sa cour, comme un accusé devant ses juges. Il laissait à chacun le soin de tirer profit pour son compte des conseils ou des reproches adressés au nom de Jésus-Christ à tous les fidèles, sans qu'il prit sur lui d'y faire trop ouvertement ni la part du

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roi, ni celle de personne. A cette condition, il lui était permis de pénétrer au fond des cœurs, pour en sonder les plaies et pour y porter le glaive.

La haute idée que Bossuet s'était faite des droits de Louis XIV, de ses destinées et de son génie, ne radiait point à son ardente sollicitude les écueils où pouvaient se perdre et les vertus du prince et toutes les espérances attachées à sa personne. S'il avait prêché sur F Ambition même aux Carmélites, pour affermir dans leur vocation des femmes séparées du monde et détachées des biens de la fortune, c'était un sujet qu'il devait traiter de préférence devant les grands, et qu'il a repris dans chacun des deux Carêmes prêches en présence de Louis XIV1. L'application est tellement naturelle que, sur ce point, l'orateur pouvait adresser en toute simplicité au jeune roi les grandes leçons de l'Evangile sur la fragilité et le néant des grandeurs humaines. Il résumait toute sa politique en ces mots :

Sire, soyez le Dieu de vos peuples, c'est-à-dire faitesnous voir Dieu en votre personne sacrée. Faites-nous voir sa puissance, faites-nous voir sa justice, faites-nous voir sa miséricorde. Voilà le modèle des rois ;tous les autres sont défectueux et on y sent toujours quelque tache ■.

Pour parler de l'ambition, Bossue! n'éprouvait aucun embarras : il lui était permis de se tenir dans les généralités. Les circonstances voulaient qu'il insistât

1. Voyez mon édition du sermon sur V Ambition. — 2. Deuxième sermon sur l'Ambition. Ms., t. XII. f. 330.

davantage sur l'amour des plaisirs, et qu'il traitât ce sujet difficile tout à la fois avec plus de ménagements et plus de force. Les amours du roi pour Mlle de la Yallière n'avaient pas encore éclaté jusqu'au scandale ; il ne fallait pas que le prédicateur du haut de la chaire achevât de publier un secret qui n'était déjà que trop connu, ni qu'une allusion trop transparente provoquât un sourire sur les lèvres des familiers, ou un mouvement de dépit dans le cœur ombrageux que l'orateur voulait toucher. Reprenons de ce point de vue le Carême du Louvre,, et achevons de nous faire une idée exacte de la méthode de Bossuet et de tous les scrupules qui l'inspiraient dans l'accomplissement de sa tâche.

Dès le premier jour * , Bossuet trouve dans l'Évangile qu'on vient de lire, une occasion toute naturelle pour enseigner le mépris des voluptés. On présente Jésus au Temple ; autour de ce roi, qui « a toujours pensé au bien de ses peuples, » et qui, en ce jour solennel, s'engage à mourir pour eux, le prédicateur montre trois personnes qui se dévouent avec lui : le vieillard Siméon, après avoir vu celui qu'Israël attendait, fait volontiers le sacrifice de ia vie ; Marie, qui apprend que son âme « sera percée d'un glaive, » s'abandonne sans une plainte à tout ce que Dieu veut; Anne est avec eux, pénitente et mortifiée, pour nous apprendre, par son exemple,

1. Dans le sermon sur la Purification de la Sainte Vierge, prêché devant le roi le 2 février 1662.

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