JUGEMENTS PORTÉS SUR LES SERMONS DE ROSSUET. XXV
drait avoir reçu de la nature le même génie. LeP.de Neuville méritait d'être cru sur parole : il ne le fut pas. Lorsqu'il se décida enfin à publier ses sermons (1777), l'édition fut épuisée sur-le-champ; on traduisit les sermons de Neuville en allemand, en italien, en espagnol ; trente ans s'écoulèrent, sans qu'on eût songé à réimprimer ceux de Bossuet, ni à les traduire.
Dans les journaux du temps, le seul arlicle qui offre de l'intérêt est celui du Journal des Savants *, rédigé évidemment sur des notes fournies par les Blancs-Manteaux : on y donne en termes fort convenables des indications précises sur la méthode suivie par les éditeurs et sur l'étendue « des services qu'ils rendent à la religion et à la littérature ». Le temps manquait pour parler de Bossuet lui-même et de son éloquence; on promettait d'y revenir : la promesse n'a pas été tenue. Le Nouvelliste ecclésiastique 2 et le Mercure de France^ s'étaient occupés de Bossuet beaucoup moins que de l'abbé Maury ; il est aisé de voir que, pour le recueil mondain, il s'agit surtout de célébrer les talents d'un jeune orateur à la mode, comme pour la feuille janséniste le point essentiel était de dévoiler la noirceur de son procédé et le vide de sa rhétorique4. L'Année littéraire 5 ne dit qu'un mot des sermons : encore était-ce après coup, et par hasard. On sent percer, chez les profanes, l'indifférence, et, dans le sein de l'Église même, on se heurte à des préventions qui ne pouvaient être dissipées que par le temps.
1. Avril 1773, p. 204. — 2. 7 mai 1772. — 3. Novembre 1772. — 4. On peut aussi jeter un coup d'oeil sur un pamphlet attribué à l'abbé Rive, dont voici le titre : Éloge à V allemande des Réflexions sur les serinons nouveaux de Bossuet, à Eleuthèropolis,chez N. Aléthophile, l'an des préjugés littéraires, 1773, pet. in-80.— 6. 1773. i. III, p. 312.
xxvi Introduction.
En effet , comment ouvrir les yeux à des gens qui auraient craint, par exemple, de taire tort à Bourdaloue en rendant justice à Bossuet, ou pour qui Bossuet lui-même devenait suspect , jusqu'en matière de doctrine, parce que les sermons étaient publiés par des religieux accusés de jansénisme 4? Des mains perfides n'y avaient-elles point glissé le venin de YAugustinus et du Cas de conscience? Les sermons n'eurent donc pas la vogue comme livre de dévotion.
Mais, pour le plus grand nombre, dans l'Église aussi bien que dans le monde, le fond arrêtait moins que la forme. Il y avait au dix-huitième siècle, même pour ceux qui se piquaient le moins de soumission et d'exactitude en fait de doctrine, une sorte d'orthodoxie littéraire. Alors même qu'on ne jugeait de l'éloquence de Bossuet que par les Oraisons funèbres, c'était une opinion reçue que Bossuet le cédait à d'autres, non seulement pour l'harmonie, pour l'élégance, pour les « grâces légères du discours, » mais encore pour la pureté du langage, pour la régularité et la parfaite justesse de l'expression. Ceux qui professaient pour le génie de l'incomparable orateur l'admiration la plus sincère étaient réduits à faire des concessions qui nous étonnent aujourd'hui. Le bon Rollin avoue que Bossuet « ne se soutient pas » et veut seulement qu'on lui accorde que l'inégalité est proprement le « caractère du style sublime *». C'étaitpresque une témérité de soutenir, comme TrubletJ, que Bossuet ne manque pas de goût.
] . Il a passé quelque chose de ces préventions, si déraisonnables, jusque dans les jugements du comte Joseph de Maistre, pour qui Bossuet avait, du reste, le tort plus grave d'être l'oracle des Gallicans.— 2. Traité des Études, liv. IV, chap. n. — 3. Réflexion* sur Vèloquence de la chaire (1749, in-12). p. 45.