XLVI INTRODUCTION
un éditeur et fixée avec plus de soin, cette classification offrirait aux lecteurs de Bossuet un utile et magnifique sujet d'études, en leur permettant de suivre avec le cours des années le développement de sa pensée et les progrès de son éloquence.
« Un Bossuet naît tout entier », s'écriait ingénument le P. de Neuville : à ce compte, placé en dehors de la loi commune, il n'aurait pas eu de progrès à faire. Mais voyez comme ce naïf enthousiasme, en même temps qu'il s'écarte de la vérité, sert mal la renommée du grand orateur. Les inégalités de ses discours choquent les puristes; il leur paraît heurté, bizarre, sauvage, aussi peu sûr de son goût que d'une inspiration capricieuse, qui, tour à tour, l'emporte et le trahit, à la façon du grand Corneille.
Que de préventions auraient été dissipées d'avance, si le premier éditeur avait pu mettre à part, dès le principe, ce qui appartient aux jeunes années de Bossuet! Alors comment s'étonner de rencontrer quelques traces de scolastique, des subtilités, des longueurs, des écarts de goût, des expressions surannées ou triviales, dans des compositions jetées presque toujours en grande hâte sur le papier, celles-ci à Navarre, par un écolier, les autres à Metz, par un jeune prêtre qui faisait l'épreuve de son talent à une époque où la langue n'était pas encore entièrement lixée? Tout s'explique, et cette rouille, qui est pour Dussault le défaut ordinaire des sermons de Bossuet, n'est plus qu'un signe du temps dans des essais de jeunesse.
Mais déjà, parmi ces taches, étincellent les vives beautés qui sont le gage de l'avenir : les Panégyriques de suint Bernard, de suinte Thérèse, desaint Paul, annoncent à la Franceetà lÉgliseune éloquence inconnue. Bientôt
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ce puissant génie, mûri par l'étude plus que par les années, dépasse l'attente qu'il avait fait naître; on le voit, par un môme effort, déployer de nouvelles ressources et se corriger de ses excès; il est dans l'épanouissement de sa forée, lorsqu'il prêche devant le grand Condé sur Y Honneur du monde ; il touche à la perfection, lorsqu'il prononce au Louvre, en présence de Louis XIV, ses beaux sermons sur la Mort et sur la Providence. Après avoir effacé tous ses rivaux, surpassé ses maîtres, il lui reste à se surpasser lui-même en méditant sur le cercueil des deux Henriettes les grandes leçons que Dieu donne aux rois ou le néant de notre nature et sa dignité.
Puis, quand il s'est élevé, dans le Discours sur TUniÙ de l'Église et dans Y Oraison funèbre du Prince de Condé, a des hauteurs où il n'a été donné à la parole humaine d'atteindre que deux ou trois fois dans la durée des siècles, alors qu'il ne peut plus grandir, par un dernier coup de surprise, il se renouvelle, et ce vieillard en cheveux blancs, accoutumé à traiter dans son magnifique langage les vérités les plus hautes devant la plus illustre assemblée de l'univers, trouve sa joie à se faire petit avec les simples d'esprit et les humbles de cœur: il verse le lait sur les lèvres des enfants comme il a distribué le pain aux forts, et rappelle dans l'homélie la familiarité et l'onction des docteurs de la primitive Église.
Telle est la carrière que remplit, depuis la lin de l'adolescence jusque sous les premières atteintes de la mort et pendant une durée d'un demi-siècle, le plus sublime des prédicateurs, « le plus éloquent des Français «.ainsi que l'a nommé Voltaire, et l'orateur le plusaccompliqui eût paru dans le monde depuis Démosthène.
Mais s'il est utile et je dirais presque indispensable de