LES MANUSCRITS DES SERMONS. LI
en possession de son sujet et de sa pensée; il en gardait la substance et Tordre, e! même les traits principaux, mais sans s'astreindre au détail de l'expression ; autrement, et Ledieu le lui a entendu dire cent fois, « son action aurait langui et son discours se serait énervé1 ».
C'était donc un orateur très solidement préparé, très maître de lui. mais assez libre d'esprit pour suivre des yeux l'effet produit par sa parole, pour changer sur-lechamp et proportionner au besoin des âmes le discours renouvelé sur l'heure et animé incessamment par l'inspiration présente. Il lui arrivait très souvent (on peut l'en croire) d'oublier ce qu'il s'était proposé de dire; les yeux fixés sur ses auditeurs, entraîné par leur émotion qui redoublait la sienne, il sacrifiait, pour donner plus de place aux mouvements pathétiques ou à ces raisons familières qui frappent le simple bon sens, quelques-unes de ces subtilités scolastiques dont le théologien enfermé dans son cabinet avait peine à se défendre.
11 en faut nécessairement conclure que les notes que Bossuet avait jetées d'avance sur le papier ne donnent jamais une idée tout à fait exacte du discours que les fidèles pressés autour* de la chaire ont entendu; non seulement elles ne peuvent nous rendre le mystérieux effet produit par la parole vivante, l'action passionnée de l'orateur, et l'accent d'une voix que les contemporains trouvaient aussi flexible et aussi douce qu'elle était sonore, virile et ferme 2 : pour la pensée même et pour le style, il est de toute vraisemblance que Bossuet a dit en chaire mieux qu'il n'avait écrit, et, parmi les sermons qui sont parvenus jusqu'à nous, il est juste de croire