CHAPITRE PREMIER
I. B ssnet orateur à seize ans. Ses succès à l'hôtel de Rambouillet et en Sorbonne. — Les conférences du collège de Navarre et la confrérie du liosaire : Sermons sur le Pêche d'habitude,— sur la Joie des élus, — sur la Compassion de la Sainte-Vierge.
II. Panégyrique de saint Gorgon, prêché à Metz (9 septembre 1649). Imperfection de ce discours. — Premier essor du génie de Bossuet : Méditation sur la Brièveté de la vie.
Bossuet est né orateur ; dès son arrivée à Paris (il avait quinze ans et venait d'achever sa réthorique), la réputation de cet écolier extraordinaire se répandit, en dehors même des collèges, parmi les lettrés et les gens du monde.
On sait à quelle épreuve il fut soumis chez la marquise de Rambouillet, en présence de ces beaux esprits qui jugeaient en dernier ressort les talents et les renommées. L'anecdote rapportée par Talle-
mant des Réaux l et par l'abbé Ledieu 2 est authentique : Tallemant la tenait de la marquise ; Ledieu a pu l'entendre raconter par Bossue L L'adolescent fut donc amené dans le salon bleu; on lui donna un sujet et quelques instants pour se recueillir, sans le secours d'aucun livre ; il reparut au moment fixé et improvisa un discours qui justifia pleinement, de l'aveu des plus incrédules, les merveilles que l'on contait déjà sur la précocité de son éloquence. Il était près de minuit lorqu'il prononça ses dernières paroles ; Voiture s'écria qu'il n'avait jamais « ouï prêcher ni si tôt ni si tard ».
De tels succès obtenus avant le temps et sans effort offraient sans doute quelque danger. Bossuet en fut averti. Un jour qu'il venait de renouveler à l'hôtel de Vendôme une épreuve dont il était certain de sortir toujours h son honneur, il reçut de Févêque de Lisieux un conseil qui valait mieux que tous les éloges. Cospéan était un ami de Mme de Rambouillet et de Voiture. Ce fut pourtant, dès la fin du règne de Louis XIII, un des hommes qui avaient le plus fait, disait-on, pour bannir delà chaire la rhétorique profane 3. Il méritait de pressentir les destinées de Bossuet ; mais, jaloux pour la seule gloire de l'Église d'un talent que des applaudissements frivoles pouvaient détourner de sa voie, il l'exhorta
1. Historiettes, xcix. — 2. Mémoire touchant Messirc J.-B. Bossuet, èvêque de Meaux. éd. Guettée (Paris, Didier, 1855), p. 18- 19. — 3. Floquet. Vie de Bossuet, t. I, p. 99-104; Jacquinet, Des Prédicateurs du dix-septieme siècle avant Bossuet, p. 72-74.
paternellement à se laisser oublier, à étudier et à méditer beaucoup avant de paraître dans la chaire1. Bossuet n'eut pas de peine à comprendre que les plus heureuses dispositions naturelles ont besoin d'être cultivées par l'étude, et surtout qu'il ne convient pas de faire de la parole évangélique un amusement profane. Il manifesta par la suite une extrême répugnance pour ces gageures 2, qui devaient tenter la vanité d'un jeune homme. Dès ce jour, il cessa de prêchoter* ; on ne l'entendit plus qu'à Navarre et en Sorbonne, dans des argumentations théologiques, plus occupé en conséquence d'avoir raison que de bien dire, se préparant avec ardeur à la prédication, comme à la controverse, par la solidité de la doctrine et par la rigueur de la dialectique. Dans cette carrière nouvelle, il se fit remarquer par des actions d'éclat : le jour où il soutint sa tentative, pour devenir tout simplement bachelier , devait rester fameux dans les annales de Navarre (24 janvier 1648). Le grand Condé, auquel Bossuet avait dédié sa thèse *, vint aux flambeaux, avec son cortège habituel de petits-maitres, pour assister à la soutenance ; la lutte fut vive et si vaillamment soutenue, que le jeune héros, non moins ardent pour la dispute que pour le combat, fut tenté de se jeter dans la mêlée et de mesurer ses forces contre un adversaire digne de lui.
1. Ledien, Mémoire, p. 19. — 2. 1<L. ibid., p. 58. — 3. Tallemant des Kéaux, l, c. — 4. Sur la nature de JHen triple et I sur les Anges.
Même succès lors des épreuves de la licence, et lorsque Bossuet dut plaider en personne devant la grand1 chambre du parlement de Paris la validité de sa Sorbonique (26 avril 1651), et lorsque, dans la cérémonie des Paranymphes, désigné par ses condisciples pour prononcer les harangues d'usage, il développa en maître ce texte, qui n'était pas un lieu commun en pleine Fronde : « Craignez Dieu, honorez le Roi1 ».
A cette époque, il prêchait. Ce n'était plus dans les salons, mais dans la chapelle de Navarre, soit pendant les retraites et en présence des bacheliers qui se préparaient comme lui à prendre un nouveau grade, soit devant une confrérie du Rosaire que INicolas Cornet avait instituée dans son collège et dont il voulut que Bossuet fit partie. Il venait alors d'être ordonné sous-diacre à Langres (21 septembre 1648). Dès qu'il fut diacre (21 septembre 1649), il fut appelé par la haute estime de son maître à diriger les exercices de la Confrérie, et remplit cette charge jusque vers le moment où il reçut la prêtrise (16 mars) et le bonnet de docteur (9 avril 1652). Tous les samedis il y avait une assemblée, et le directeur prenait la parole ; les discours de Bossuet avaient laissé de grands souvenirs : on vantait notamment une ce docte et tendre exhortation » qu'il avait récitée le 24 octobre 1648, et un discours prononcé en 16o0, la veille de l'Assomption, où il avait représenté
1. Voyez, pour tous ces commencements, le Mémoire de Ledieu, et surtout le livre II des Études de M. Floquet.
le triomphe de la sainte Vierge d'une manière « pleine d'onction, de piété, de savoir et d'éloquence l ».
Avons-nous entre les mains quelques-uns de ces discours ? Déforis en a désigné trois d'une manière formelle * et croit que son recueil en contenait d'autres encore. Mais il aurait craint de se montrer plus explicite, et même il avait balancé d'abord à se prononcer « faute de lumière suffisante ». La question est, en effet, très difficile à résoudre. On a peu d'indices. On n'en a point qui soit absolument décisif. Il faut, comme l'éditeur, entrer plus d'une fois dans Fexamen des moindres détails, se délier des conjectures les plus spécieuses, et, alors même qu'on peut conclure, le faire avec une extrême circonspection. Le dessein de ce livre me commandait de l'essayer. J'y veux suivre avec le progrès des années le développement oratoire de Bossuet. Commençons par marquer son point de départ, et, comme il le dira un jour en parlant du vainqueur de Rocroy, le premier pas de sa course 3.
A en juger par le caractère de l'écriture, ce que nous avons de plus ancien parmi les papiers de Bossuet, c'est le précis d'un sermon sw* le Péché d habitude 4. La division est régulière : l'orateur, qui considère le péché d'habitude comme « la plus dan-
1. Ledieu, Mémoire, )>. 22-26. — 2. Préface placée en tète des sermons de Bossuet, t. IV, p. lxxviii. — 3. Oraison funèbre de J.miis de Bourbon. — 4. Abrège d'un sermon pour le vendredi de la première semaine Carême.
gereuse maladie des chrétiens, » et voudrait guérir cette maladie, s'étudie d'abord à en connaître les principes et la nature, puis à en marquer les funestes suites ; il finit par eu indiquer les remèdes. L'analyse des mœurs et des passions, qui fait le fond des premiers points, ne manque pas de vérité, ni de finesse ; le troisième, qui est très court, se termine par un mouvement pathétique ; l'Ecriture y est paraphrasée avec cette familiarité hardie dont Bossuet, par la suite, a su faire un merveilleux usage. Il vient un moment où l'âme, trop longtemps asservie par le péché, n'a plus la force de se dégager elle-même des liens qui pourtant lui pèsent ; alors il n'y a plus qu'un remède : c'est la grâce ; il faut implorer la miséricorde de Dieu :
....petite S demandez avec instance: et s'il rejette vos demandes, quœrïte, cherchez les moyens de l'a .aiser; employez les justes, employez les bienheureux, employez la mort de Dieu, employez Jésus-Christ même; puisât e, frappez à sa justice et dites-lui : « Ah! justice de mon Dieu, vous ne punissez pas nos fautes à la rigueur en ce monde! » Frappez à sa sagesse, et dites-lui : « Ah ! sagesse de mon Dieu, vous savez tant de moyens de vaincre mon vice ! » Criez à Dieu, mais criez du fond de l'Ame : Deprofuudis -, et Dieu écoutera à la tin votre oraison.
M. Jacquinet s a remarqué en tête de ce morceau, dans le manuscrit 4 , ces mots , écrits de la même
1. Matth., vu, 7. — 2. Ps. LXXIX. 1. — 3. Prédicateurs du dix-septième siècle, p. 255-6. — 2. T. XII, fo 110.
main, effacés plus tard ( peut-être par 1rs éditeurs) : M. de Sarlat. Et il s'est demandé si nous n'aurions point là un résumé fait de mémoire au sortir d'un sermon prêché par Jean de Lingendes , qui fut évèque à Sarlat avant de l'être à Mâcon.
La conjecture est des plus spécieuses. De 1643 à 1648, alors que Bossuet ne préchotait plus et ne prêchait pas encore, il a nécessairement entendu les orateurs de ce temps-là ; chacun d'eux aura tenu dans son estime une place mesurée à son mérite. M. de Sarlat était un de ceux qui devaient fixer son attention, et parmi ses discours, alors très vantés, l'écolier de Navarre n'aurait point mal choisi en accordant au sermon sur le Péché d habitude une place à part dans ses souvenirs.
Un tel hommage , rendu même en secret à Jean de Lingendes, serait une singularité dans ce qui nous reste de Bossuet et dans ce que nous savons de ses entretiens. Ses familiers l'ont entendu parler du conseil que M. de Lisieux lui avait donné, de l'ascendant salutaire que M. Vincent avait exercé sur son esprit '. 11 a exprimé publiquement - sa reconnaissance pour Nicolas Cornet, qui lui enseigna la doctrine, mais non Tari de bien dire. Dans l'oraison funèbre du P. Bourgoing % il a trouvé des termes magnifiques pour définir L'éloquence de ce général de l'Oratoire; mais on sent qu'il est entraîne par
l. Ledieu, Mémoire, p. 30. — l'. Unihon funèbre de Xieolas Cornet (1003). — 3. Prononcée en IGG4.
son imagination et trace involontairement le portrait d'un orateur idéal, un portrait qui ne ressemblait alors à personne, si ce n'est à Bossuet luimême *.
La conclusion très formelle de M. Jacquinet, au terme de ses belles études sur les prédicateurs de la première moitié du dix-septième siècle, ceux que Bossuet a pu connaître, ceux qu'il a connus très certainement , c'est qu'aucun d'eux n'a exercé sur lui une influence directe et sensible. Ils ont contribué pour une part plus ou moins grande au progrès général du goût, de la langue, des idées qui ont prévalu sur les véritables caractères de la parole évangélique. A ce titre, Bossuet a profité, comme tout le mode, ou, si l'on veut, mieux que personne, du résultat de leurs efforts. Ils ont d'ailleurs pu faire école autour de lui ; M. Jacquinet a montré combien Bourdaloue s'était nourri des sermons de Claude de Lingendes; très souvent, il se borne presque à le traduire. Rien de pareil chez Bossuet : les meilleurs même et les plus illustres parmi les contemporains de sa jeunesse ne lui ont jamais servi de modèles.
11 remontait plus haut pour chercher des leçons et des exemples. A Dijon, chez les jésuites du col- <les Godrans, il n'avait eu d'abord entre les mains (selon les règles de ce temps-là) que les chefsd'œuvre de l'antiquité classique, les Latins plus que