Précis du Panégyrique de saint Gorgon
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nos cœurs les mouvements généreux du christianisme? Jusques à quand porterons-nous à crédit le titre de chrétiens, pour faire blasphémer par les infidèles le saint nom qui a été invoqué sur nous?...
Ces réflexions sortent très naturellement du fond même du sujet ; elles sont exprimées avec une véhémence que relèvent encore des traits d'une familiarité énergique.
Bossuet est moins heureux daus la peinture du supplice; obligé de suppléer à la sécheresse delà légende par une amplification oratoire, il est prolixe, souvent emphatique, et quelquefois aussi trivial. Le saint a refusé de sacrifier aux idoles : on Ta saisi, dépouillé, élevé en l'air avec des cordes, pour que le peuple vit bien le supplice, battu de verges, à ce point que le sang ruisselait « sur la face des bourreaux. »
Le tyran ordonne qu'on le descende, et ce pauvre corps déchiré, à qui les plus doux onguents auraient causé des douleurs insupportables, est trotté de sel et de vinaigre... Mais ce n'est pas tout : la cruauté cherche de nouveaux artifices, et si elle ne peut le vaincre par la grandeur des tourments, elle tâche au moins de l'étonner par la nouveauté. Ce sel et ce vinaigre n'ont fait que de lui éveiller l 'appétit; il lui faut pour la rassasier quelques assaitonnementê plus barbares. Je vous demande un moment de patience pour ne pas laisser notre narration imparfaite.Le tyran fait coucher le saint martyr sur un gril de fer déjà tout rougi par la véhémence de la chaleur qui aussitôt rétrécit ses nerfs dépouillés avec une douleur
que je ne vous puis exprimer. Quel horrible spectacle! Gorgon gisait sur un lit de charbons ardents, fondant de tous côtes par la force du feu, et nourrissant de ses entrailles une flamme pâle qui le dévorait.
Un premier brouillon1 portait ces mots :
0 spectacle horrible! Et cependant, au milieu de
ces exhalaisons infectes qui sortaient de la graisse de son corps rôti, Gorgon ne cessait de louer Jésus-Christ. Les prières qu'il faisait monter au ciel cJiangeaient cette famée noire en encens.
Bossuet efface et reprend :
Il s'élevait à l'entour de lui une vapeur noire
que le tyran humait pour contenter son avidité, jusqu'à tant que, ne pouvant plus ni voir sa constance, ni supporter ses reproches, ni écouter les louanges qu'il donnait à Jésus-Christ d'une voix mourante, il lui fit promptement arracher le peu qui lui restait de vie, et envoya sa belle âme jouir à jamais des embrassements du bienaimé.
Ce dernier trait est probablement le seul que Bossuet aurait gardé, en y changeant quelque chose,
1. Tel est, selon moi, le caractère d'un commencement de discours que les éditeurs donnent pour un oc premier panégyrique de saint Gorgon, » prêché avant celui de 1650, selon l'abbé Vaillant (p. 53), en 1654, selon M. Lâchât. Bossuet n'aurait guère pu, même à deux ou quatre ans d'intervalle dans la même paroisse, en présence du même auditoire, répéter si souvent les mêmes termes. On ne peut pas non plus supposer qu'il eût déjà prêché un Panégyrique de saint Gorgon avant l'année 1649. Malheureusement le manuscrit de ce fragment a disparu.
MÉDITATION SUR LÀ BRIÈVETÉ DE LA VïE. 3o
s'il eût raconté le supplice de saint Gorgon dix ans plus tard.
Replacé à sa véritable date, le Panégyrique de saint Gorgon suffirait pour nous montrer tous les défauts dont Bossuet avait encore à dégager son éloquence. Un autre morceau beaucoup plus connu, mais dont personne jusqu'à présent ne s'était avisé de déterminer le véritable caractère, ni la place, même approximative, dans la suite chronologique des œuvres de Bossuet, donnait déjà pleinement la mesure de ce que l'Eglise et les lettres pouvaient attendre de son génie. Je parle du morceau sur la Brièveté de la vie, placé ordinairement, comme un appendice, à la suite du sermon sur la Mort.
Ce n'est pas un fragment, comme Déforis le dit et comme après lui tous les éditeurs l'ont répété. Ce n'est pas non plus un sermon, comme il est facile de s'en convaincre, mais une méditation ou une élévation, pour me servir de deux titres que Bossuet a employés plus tard. Il y en avait apparemment plusieurs de même sorte sur un petit cahier dont les deux derniers feuillets ont seuls été conservés. On lit, en tète de la première page, vingt et une lignes (encore inédites) où Bossuet s'humilie dans le sentiment de son imperfection. « Il n'y a, dit-il, que la foi et l'espérance qui me demeurent. Encore sont-elles mortes, car elles n'ont leur vie que par la charité. » Et il implore l'intercession de la sainte Vierge : « Souffrez que j'aie recours à
votre intercession, et que je vous prie de faire en sorte auprès de votre Fils qu'il anime ce reste de vie spirituelle que lepéché m'a laissé, malgré sa malice, parla grâce de Dieu, et que je puisse ensuite vivre à Jésus et JéBus en moi. Et cela à jamais !. »
Ces Méditations paraissent avoir été composées pendant une des retraites qui précédèrent chacune des trois ordinations de Bossuet. <l Je louerai Dieu, dit-il, de m'avoir retiré ici pour songer à la pénitence *. » Ainsi le lieu qu'il désigne vaguement pourrait étreLàngres, où il fut ordonné sous-diacre (19 septembre 1649), Saint-Lazare, où il fut ordonné prêtre (16 mars 1632), aussi bien que Metz; mais l'analogie de l'écriture me dispose à croire que ce fut Metz, et qu'en fixant la date du Panégyrique de saint Gorgon, j'aurais eu la bonne fortune de trouver celle de la Méditation sur la Brièveté de la vie,
C'est donc à lui-même que Bossuet parlait, dans le silence de la retraite, au pied de Jésus crucifié. 11 se demandait ce que c'est que l'homme, ce que c'est que la vie :
Ma vie est de quatre-vingts ans, tout au plus, prenons-en cent; qu'il y a eu de temps où je n'étais pas, qu'il y en a où je ne serai point ! et que j'occupe peu de place dans ce grand abîme des ans! Je ne suis rien, ce petit intervalle n'est pas capable de me distinguer du néant où il faut que j'aille. Je ne suis venu que pour
1. BiBl imp., Ma., t. XII; fo 370 (inédit). — 2. Ibid., f° 371.