‹ Bossuet orateurChapitre 51 sur 192 · MÉDITATION STR LÀ PRIKVFTÉ DE LA VIF · texte numérisé non relu

MÉDITATION STR LÀ PRIKVFTÉ DE LA VIF

faire nombre; encore n'avait-on que taire de moi, et la comédie ne se serait pas moins bien jouée, quand je serais demeuré derrière le théâtre...

Ma carrière est de quatre-vingts ans tout au

plus; et pour aller là, par combien de périls faut-il passer? A quoi tient- il que le cours ne s'en arrête à chaque moment? Ne l'ai-je pas reconnu quantité de t'ois? J'ai échappé à la mort à telles et telles rencontres; c'est mal parler : «J'ai échappé à la mort; » j'ai évité ce péril, mais non pas la mort. La mort nous dresse diverses embûches; si nous échappons l'une, nous tombons en une autre : à la fin il faut venir entre ses mains. Il me semble que je vois un arbre battu des vents : il y a des feuilles qui tombent à chaque moment; les unes résistent plus, les autres moins. Que s'il y en a qui échappent de l'orage, toujours l'hiver viendra, qui les flétrira et les fera tomber...

Ma carrière est de quatre-vingts ans tout au

plus, et de ces quatre-vingts ans, combien y en a-t-il que je compte dans ma vie ? Le sommeil est plus semblable à la mort; l'enfance est la vie d'une bète. Combien de temps voudrais-je avoir effacé de mon adolescence? Et quand je serai plus âgé, combien encore0 Voyotia à quoi tout cela se réduit. Qu'est-ce que je compterai donc? car tout cela n'en est déjà pas. Le temps où j'ai eu quelque contentement, où j'ai eu quelque honneur! Mais combien ce temps est-il clair->emé dâirs ma vie! C'est comme des clous attachés à une longue muraille dans quelque distance; vous diriez que cela occupe de la place ; amassez-les, il n'y en a pas pour emplir la main...

Le jmim' chrétien, saisi d'épouvante, s'abitne

dans cette pensée que ces jours qui passent si vite et vont se perdre d'avance dans le néant demeurent devant la justice de Dieu, qu'il rendra compte du temps qu'il ne possède pas. Mais cette pensée, loin d'abattre son courage, l'a retrempé; il reprend par ces vives paroles, qui rappellent certains monologues de Corneille :

Eh bien ! mon âme, est-ce donc si grande chose que cette vie? Et si cette vie est si peu de chose parce qu'elle passe, qu'est-ce que les plaisirs qui ne tiennent pas toute la vie et qui passent en un moment? Cela vaut-il bien la peine de se damner? Cela vaut-il bien la peine de se donner tant de peines, d'avoir tant de vanité?

Et toutes ces réflexions se terminent par un élan de cœur vers Dieu, par une solennelle promesse de penser toujours, « non pas à ce qui passe, mais à ce qui demeure. »

Il est curieux que ces belles pages soient aussi anciennes que les sermons imparfaits dont j'ai parlé jusqu'à présent. C'est que les sermons sont les coups d'essai d'un orateur qui n'est pas encore passé maître dans son art. La méditation est écrite sans étude, sous l'inspiration d'un sentiment naïf et puissant. C'est le cri des entrailles du jeune prêtre qui s'interroge au pied de l'autel avant de prononcer l'irrévocable serment qui le sépare à jamais du monde. On y saisit non pas la trace d'une lutte, mais pourtant je ne sais quel trouble involontaire. On y surprend, même dans l'âme toujours si se-

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