CHAPITRE II
SERMONS PRÊCHES A METZ (l6o2-l6o6)
Idée première de la Politique tirée de l'Ecriture sainte, de Y Histoire des Variations, du Discours sur l'Histoire universelle.
Premiers sermons proches à Met» (1652-1656) : ce qu'il en reste.
I. Doctrines politiques de Bossuet, conçues loin de la cour sous l'impression des désordres et des misères de la Fronde. — Sermon sur Jé.si<.s- Christ Roi et Pontife (1er janvier 1G54).
II. Les protestants et les juifs à Metz. — Maison fondée pour la propagation de la foi. — Sermon de vèture ; idée première de VHistoirc des Variations. — Sermon sur le Caractère des dru.r alliances : idée de la seconde partie du Discours sur V Histoire universelle.
III. Sermons prêches contre les Juifs : Sur Jésus-Christ ohjct de srandale. Sur les Bontés et les rigueurs de Dieu envers loi j><>eheurs. — Tableau du siège de Jérusalem, tiré de Flavius Josèphe. — Rapprochement avec le Discours sur V Histoire universelle et les Méditations sur V Évangile.
Les premières années du séjour de Bossu»*! à Metz ont exercé sur les progrès et sur le o&raotère de son éloquence une influence décisive. G'esl fe Metz que Bossuet devait trouver, entre la discipline
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de l'école et les exigences du monde, ce moment de trêve, presque toujours unique dans la vie, où Ja pensée, pleinement maîtresse d'elle-même, s'épanche ou peut se recueillir en liberté. Aussi paraîtil avoir passé d'abord près de quatre ans dans cette retraite sans aucun désir d'en sortir, même pour retourner à Paris (juin 1652 — avril 1656). Il faut lire le chapitre où M. Floquet est parvenu à ressaisir le souvenir presque effacé de l'époque qui nous occupe : c'est une des parties les plus neuves et les plus attachantes de son livre, une de celles qui jettent sur la suite obscure des premiers sermons de Bossuet le plus de lumière.
Ceux qui appartiennent à ces quatre années se reconnaissent à plusieurs indices : il en est qui renferment des apostrophes à la ville de Metz, des allusions aux misères du temps, à la disette, à la guerre, aux discordes civiles; des compliments à la duchesse de Schomberg, qui n'est venue habiter M»4z qu'en 1652, et au maréchal, qui est mort en 1056 ; des particularités relatives aux églises et aux couvents dans lesquels ils ont été prononcés. L'écriture et une étude attentive des formes du style permettent de compléter la liste. Elle aurait pu être longue, car Bossuet a beaucoup prêché à cette époque. Ainsi l'on peut conjecturer avec vraisemblance que le jeune archidiacre ne s'est point borné à prononcer des discours isolés pour les dimanches ordinaires ou les grandes fêtes de l'année, mais qu'il a prêché des Stations, un Avent, par exemple, en
1655, ou peut-èlre encore un Carême, soit dans le cours de la même année, soit en 1656, afin d'éprouver ses forces, au moment de quitter Metz pour aller se faire entendre dans la Sainte-Chapelle, à Dijon, et dans les églises de la capitale.
Il ne subsisterait de cet Avent, en dehors des sermons pour la Toussaint et pour Noël, qu'un sermon pour le deuxième dimanche sur Jésus-Christ objet de scandale, et de ce Carême qu'une première puisse du sermon sur les Démons et ud sermon pour le jour de Pâques. Le reste aura, selon toute apparence, servi pour les Stations prèchées à Paris quelques années plus tard. Malgré ces lacunes, nous avons entre les mains une vingtaine de discours : dans le nombre, les sermons sur Jésus-Christ Roi et Pontife, sur Jésus-Christ objet de scandale, sur le Caractère des deux alliances, sur les Bontés et les rigueurs de Dieu; les Panégyriques de saint Français de Paule, de saint François dWssise et de saint Bernard. C'est assez pour observer le premier essor du génie oratoire de Bossuet. et pour entrevoir déjà dans les essais de sa jeunesse le dessein de presque tous les grands ouvrages qui devaient illustrer son . ■ mùr.
.T»« commencerai par la Politique tirée des propres paroles de C Écriture sainte : c'est le principal grief
des hommes de notre temps contre la mémoire de Bossue t. Et comment ne s'effrayerait-on pas d'entendre un théologien invoquer le texte de la Bible et la volonté de la Providence pour mettre aux mains des rois, quels qu'ils soient, sans autre garantie contre l'enivrement de leur puisance que le sentiment de leurs devoirs, une autorité qui dispose des biens, se joue des personnes, et menace la liberté humaine jusque dans l'inviolable asile des consciences ? Ces tristes maximes ont fait leur temps ; mais ne suffisait-il pas d'y voir avec tristesse l'erreur profonde d'un grand esprit, sans rejeter ce qu'il y a d'excessif dans une telle apologie de la royauté sur les lâches complaisances d'une ambition servile ? La suite des sermons met facilement en évidence le principe désintéressé, aussi bien que la constance invariable des convictions de Bossuet.
Il était loin de pressentir que sa destinée rapprocherait un jour de la personne du prince, lorsqu'il sortit du collège de Navarre sans connaître la Cour autrement que par les peintures des historiens et des moralistes. A Metz, il entendit parler de ce « théâtre des passions » les plus violentes, les plus déguisées, par la maréchale de Schomberg, cette belle et vertueuse Marie de Hautefort, l'amie la plus loyale d'Anne d'Autriche, exilée d'abord par Richelieu, pour avoir servi la Reine avec une témérité chevaleresque, plus tard tombée en disgrâce auprès de la Reine elle-même, pour avoir trop cherché à lui ouvrir les yeux sur le scandale de son attache-
mont pour Mazarin. De telles déceptions étaient faitei pour inspirer le mépris du monde aune àme que sa fierté naturelle et l'ardeur de sa piété défendaient contre les vulgaires faiblesses. La leçon avait d'autant plus de force qu'au fond du cœur de cette noble femme, la sagacité pénétrante du jeune prêtre découvrait encore un reste d'amertume mêlé au souvenir d'une faveur si chèrement achetée et si étrangement perdue. Aussi ne craignait-il pas, après avoir loué du haut de la chaire sa piété, la sagesse de sa conduite et ses inclinations généreuses, de l'exhorter à chercher l'appui de sa gloire dans l'humilité chrétienne *. Il proposait en sa présence, comme le plus grand miracle de François de Paule, l'innocente simplicité qu'il avait gardée à la cour de Louis XI :
Doux attraits de la cour, s'écriait-il, combien
avez-vous corrompu d'innocents ! Ceux qui vous ont goûtés ne peuvent presque goûter autre chose. Combien avons-nous vu de personnes, je dis même des personnes pieuses, qui se laissaient comme entraîner à la cour sans dessein de s'y engager? Oh! non : ils se donneront bien de garde de se laisser ainsi captiver. Enfin l'occasion s'est présentée belle, le moment fatal est venu, la vague les a poussés et les a emportés ainsi que les autres, Ils n'étaient venus, disaient-ils, que pour être spectateurs de la comédie; à la fin, à force de la regarderais en ont trouvé l'intrigue si belle qu'ils ont voulu jouer leur per-
1. Troisième sermon pour la fête de la Nativité de la sainte Vit rjt .
sonnage. La piété même s'y glisse, souvent elle ouvre des entrées favorables, et, après que Ton a bu de cette eau, tout le monde le dit, les histoires le publient, l'Ame est toute changée par une espèce d'enchantement : c'est un breuvage charmé qui enivre les plus sobres '.
Telle est l'idée ingénue que Bossuet se faisait des séductions de la cour et de la faiblesse du cœur humain. Touché du saint exemple qu'il mettait avec cette délicatesse sous les yeux de Marie de Hautefort, comme un remède à ses défaillances,, il goûtait pleinement lui-même, on peut le croire, la douce retraite de sa solitude et la bienheureuse obscurité de sa vie, « sans aucune impatience d'être connu des grands de la terre, » ni exposé à la contagion de leurs exemples.
D'autres images obsédaient alors sa pensée. De Paris, où il avait traversé les plus mauvais jours de la Fronde, le hasard, comme à point nommé pour étaler à ses yeux toutes les suites des discordes civiles et de la guerre, l'amenait sur l'extrême frontière, dans une ville « exposée en proie, » que les lourdes exigences des gens du roi ne dispensaient pas de débattre sans cesse, avec les officiers du prince de Condé, comme avec les Lorrains et les Espagnols, le prix de sauvegardes presque toujours inutiles 2. Les gémissements du pauvre peuple, accablé
1. Premier panégyrique de saint François de Panle. — 2. Voyez à ce sujet les Registres de V Assemblée des Trois- Ordres.
par l'excès de ses misères, remuèrent ses entrailles et troublèrent sa conscience. Déjà le licencié de Navarre, appelé à prendre la parole dans les solennités de la Sorbonne, avait choisi pour le texte de son discours ces mots qui avaient été la devise de tous les siens, au temps de la Ligue : Craignez Dieu, honorez le roi. Dans la confrérie du Rosaire, il avait parlé du malheur des divisions intestines et de l'extrême danger des séditions populaires *. A Metz, il peignait de couleurs plus vives l'effroi des villes, la désolation des bourgs et des campagnes, les fleuves teints de sang chrétien -. Aux horreurs du carnage et de la famine s'ajoute l'infamie des trahisons. Dans le lugubre récit du siège de Jérusalem, l'orateur s'interrompt pour laisser échapper cette plaint»' :
Ne remarquez-vous pas que Dieu a laissé tomber
les mêmes fléaux sur nos têtes? La France, hélas ! notre commune patrie, agitée depuis si longtemps par une guerre étrangère, achève de se désoler par ses divisions intestines. Encore, parmi les Juifs, tous les deux partis conspiraient à repousser l'ennemi commun ; bien loin de se vouloir fortifier par son secours, ou y entretenir quelque intelligence, le moindre soupçon en était puni de mort, sans rémission. Et nous, au contraire... Ah! lidèles, n'achevons pas, épargnons un peu notre honte 3.
1. Deuxième sermon sur la Compassion de la sainte Vu • 2. Panèg. de saint François d'Assise et de saint Bernard. — 3. Sur les Bontés et les rigueurs de Dieu, 2° point. — Ailleurs, Bossuet parle d'un soldat défiguré par les blessures qu'il a reçues pour le
Il s'afflige de ces atteintes portées à l'honneur, qui mettent le comble aux calamités publiques, et sa raison oppose naturellement à cette licence de la rébellion, qui ruine et corrompt les peuples, la paisible majesté du trône et les bienfaits de la royauté.
Certes, je ne craindrai pas de le dire, ce ne sont ni les trônes, ni les palais, ni la pourpre, ni les richesses, ni les gardes qui environnent le prince, ni cette longue suite de grands seigneurs, ni la foule des courtisans qui s'empressent autour de sa personne, non, non, ce ne sont pas ces choses que j'admire le plus dans les rois. Mais quand je considère cette infinie multitude de peuples qui attend de leur protection son salut et sa liberté; quand je vois que, dans un État policé, si la terre est bien cultivée, si les mers sont libres, si le commerce est riche et fidèle, si chacun vit dans sa maison doucement et en assurance, c'est un effet des conseils et de la vigilance du prince; quand je vois que, comme un soleil, sa munificence porte sa vertu jusque dans les provinces les plus reculées, que ses sujets lui doivent les uns leurs honneurs et leurs charges, les autres leur fortune ou leur vie, tous la sûreté pub ligue et la paix, de sorte qu'il n'y en a pas un seul qui ne doive le chérir comme un père : c'est ce qui me ravit, chrétiens ; c'est en quoi la majesté des rois me semble entièrement admirable ; c'est en cela que je les reconnais pour les ripante* image* de qui se plaît de remplir le ciel et la terre des niai -
service du prince : œ Ce sont de belles marques j ce sont des
'cicatrices honorables, que la fidélité pour son roi et l'amour de la patrie embellit. » (Sermon sur Jésus- Christ Roi et Pontife. Premier sermon pour la Circoncision.)