‹ Bossuet orateurChapitre 57 sur 192 · SERMONS CONTRE LES PROTESTANTS ET LES JUIFS. OO · texte numérisé non relu

SERMONS CONTRE LES PROTESTANTS ET LES JUIFS. OO

Le corps du discours » est h la fois plus vigoureux de pensée, plus châtié dans la forme, et mérite l'attention, parce qu'on y reconnaît, surplus d'un point, des arguments et quelquefois même des expressions dont Bossuet devait se servir dans cet ouvrage, le premier qu'il ait publié, le seul qu'il eût fait imprimer, avant Y Oraison funèbre de la reine d Angleterre. Or , dans la Réfutation du Catéchisme de Paul Femj, comme dans ce sermon inachevé, il tirait avantage des inconséquences de ses adversaires, il mettait Ferry en contradiction avec luimême, et surtout, pour achever de le confondre, il opposait à ces prétendues Eglises qui ne sauraient prouver leur mission, la seule Eglise véritable, celle qui fait remonter sans interruption jusque Jésus- Christ les traditions constantes de sa foi et de sa discipline :

En vain nos adversaires se glorifient-ils en toutes rencontres de la science des Écritures, qu'ils n'ont jamais bien étudiées selon la méthode des Pères... Nous enseignons, disaient-ils, ce que nous ont appris nos prédécesseurs; et nos prédécesseurs l'ont reçu des hommes apostoliques, et ceux-là des apôtres, et les apôtres de Jésus-Christ, et Jésus-Christ de son Père. C'est à peu près ce que veulent dire ces mots du grand Tertullien : Ecclesia ab apostolis, apostoli a Christo, Christ us a Deo tradidit 2. 0 la belle chaîne, ô la sainte concorde, ô la divine tissure que nos nouveaux docteurs ont rompue !...

1. l«r point du discours, tel que D. Déforis l'a composé. — 2. De prœscript., 37.

Bossuet avait mis tout d'abord la main sur son argument de prédilection, et déjà il faisait un premier essai de la méthode dont il devait faire usage avec tant de souplesse et de vigueur dans X Histoire des Variations.

Le Sermon sur le Caractère des Deux Alliances ! a été prononcé dans la même chapelle et s'adresse à de nouvelles converties, calvinistes pour la plupart, ainsi que l'indique une phrase de la péroraison où le prédicateur oppose à la « vanité d'une Cène imaginaire » les sacrements où l'Eglise distribue la propre chair et le propre sang de Jésus. Mais parmi ces jeunes filles que Bossuet exhorte assez sèchement à n'écouter ni les reproches, ni même les larmes de leurs parents, il y avait des juives, qui n'avaient pas été, on peut le croire, les moins difficiles à persuader. On en cite une dans le nombre qui prit ainsi le voile et voulut achever ses jours sous la règle austère du Carmel 2. Et tout le monde sait d'ailleurs l'histoire 'de ces frères Veil, longuement racontée par Bay'le, qui se laissèrent instruire par Bossuet, reçurent solennellement le baptême, et puis les ordres ; il est vrai qu'ils ne s'en tinrent point là et donnèrent à penser, par une série d'abjurations inattendues, qu'ils feraient « le tour du zodiaque3. » La nécessité de débattre, tantôt avee ces

rmoh pour le deuxième dimanche après l'Epiphanie. — 2. Floquet, t. I, p. 2!>7. — 3. Bayle, Nouvelle* de la RèpuM'ujue des Lettre*) décembre 1G84, art. xi.

SERMONS CONTRI U- PROTESTANTS il LES JUIFS. 57

néophytes, tantôt avec des Juifs plus atl : la

croyance de leurs pères, le véritable sens des Écritures, conduisit Bossuel à faire des livres de .Moïse une étude approfondie, à méditer sur la différence de la loi ancienne et de la loi nouvelle, sur le rapport caché qui l»>s unit; et de même qu'il s'attachait à démontrer aux Protestants la perpétuité des traditions de l'Église depuis les Apôtres, il voulait prouver aux Juifs que la suite de la religion a commencé avec le monde.

Le discours qui nous occupe ' est une des productions les plus médiocres de Bossue! : mais il intéressant de ressaisir, dans cette amplification (jui sent l'école, les premiers linéaments de l'œuvre la plus originale et la plus achevée de Bossuet, je parle de la seconde partie du Discours sur f Histoire universelle.

Lisez, disait l'orateur, les Écritures divines : vous verrez partout le Sauveur Jésus., . Il n'y a page où on ne le trouve. Il est dans le Paradis terrestre, il est dans le Déluge, il est sur la montagne, il est au passage de la mer Rouge, il est dans le Désert, il est dans la Terre- Promise, dans les cérémonies, dans les sacrifices, dans l'Arche, dans le Tabernacle; il est partout, mais il n'y 6Sl qvCên fiijnrt'... Ah! si nous avions les yeux, bien ouverts, combien doux serait ce spectacle, de voir qu'il n'y a page, il n'y a parole, il n'y a pour ainsi dire ni

1. C'est un <lcs plus anciens amrmnna de Bornai. Il peut avoir été pi 1653 ou 1654, et il l'a aucun doute, à Metz,

d.ia-i lu uuiison de la Propagation de la Fui.

trait ni virgule de la loi ancienne qui ne parle du Sauveur Jésus ! La loi est un Évangile caché. L'Évangile est la loi expliquée.

Bossuet va sans doute un peu plus loin que ne le demandait le besoin de sa cause, lorsqu'il dit que « l'histoire ancienne » est par elle-même « peu agréable et fade comme l'eau, » et qu'il faut, pour lui trouver la saveur du vin, distinguer toujours du sens littéral un sens figuré et prophétique, dont le mystère est expliqué et accompli par l'Evangile. Cette façon d'interpréter la loi ancienne devait paraître aux Juifs tout à la fois bien dédaigneuse et bien subtile. Bossuet était mieux inspiré lorsqu'il essayait de leur faire sentir la force pénétrante de la charité, qui est l'esprit de la loi nouvelle.

Tel est précisément le sujet d'un long discours en trois points sur Jésus-Christ objet de scandale, où il invite les Juifs, attachés aux prophéties, mais trompés « par Fécorce de la lettre et par les sentiments de la chair, » à reconnaître dans les récits de l'Évangile le Messie qu'ils s'obstinent à attendre encore.

Viens, 6 Juif incrédule! viens considérer le Messie; viens le reconnaître par les vrais marques que t'ont données tes propres prophètes. Tu crois qu'il manifestera son pouvoir, établissant en la terre un puissant

SERMON SUB JÉSUS-CHRIST OBJET DE SCANDALE. o9

empire, auquel il joindra toutes les nations, ou par la réputation de sa grandeur, ou par ses armes victorieuses : sache que sa puissance n'éclatera que par sa bonté, et par la tendre compassion qu'il aura de nos maladies. Tu te le représentes au milieu d'une cour superbe, environné de gloire et de majesté : apprends que sa simplicité ne lui permettra pas d'avoir d'autre compagnie que celle des pauvres. Enlin tu t'imagines voir couler sa vie dans un cours continuel de prospérités, au lieu qu'elle ne sera pas un moment sans être injustement traversée ' ...

L'apostrophe au Juif incrédule n'est, il faut le dire, qu'une forme oratoire ; longtemps les Juifs de .M riz avaient subi la dure condition de venir à certains jours dans les églises catholiques, écouler des sermons faits exprès pour eux, où l'on peut croire que le zèle indiscret des prédicateurs, surtout des moines, ne leur épargnait ni la scolastique ni les injures. On les avait affranchis tout récemment 2 de celle contrainte humiliante ; ce n'est donc pas aux Juifs que s'adresse en réalité le discours de Bossuet : ils ne sont pas au pied de la chaire, mais ils sont présents à la pensée de ceux qui écoutent, de celui qui parie; toute la suite de l'argumentation les met en cause. Gomment la miséricorde de Jésus, comment les bienfaits de ce médecin des corps et des aines et ces miracles inspirés par la comrassion ii'ont-ils pas louché leur cœur? Gomment n'ont-ils

1. Premier Bermoo pour le deuxième dimanche de l'Avent, Il A bel, Les Juifs à Mt :.

pas reconnu dans celui qui passait « en faisant le bien, » dans « l'Evangéliste des pauvres et des affligés, » l'oint du Seigneur qu'Isaïeleur avait promis? Comment ont-ils été scandalisés par ses paroles, par ses actions, par sa vie et par sa mort? Mais Jésus- Christ n'a pas été un scandale pour eux seulement; dans le sein même de l'Eglise, parmi ceux qui se pressent autour de la chaire, il est un scandale pour l'usurier, pour l'hypocrite, pour le superstitieux, pour tous ceux qui errent dans la doctrine et pour tous ceux qui sont dépravés dans leurs mœurs. Que les erreurs des Juifs les avertissent ; qu'ils les évitent et qu'ils les réparent ; n'est-ce pas aux Fidèles qu'il appartient de rendre à Jésus-Christ « l'honneur que ses ennemis lui ravissent » et de lui adresser avec Bossuet, « de toute l'affection de leur âme, » cette prière :

Quoique le Juif enrage, que le Gentil raille, que l'hérétique s'écarte, que le mauvais catholique se joigne au parti de vos ennemis, nous confessons, ô Seigneur Jésus, que vous êtes celui qui devez venir; vous êtes ce grand Sauveur qui nous est promis depuis l'origine du monde; vous êtes le médecin des malades, vous êtes l'évangéliste des pauvres, et, en cela que vous paraissez comme le scandale des orgueilleux, vous êtes l'amour des simples et la consolation des fidèles.

L'exemple des Juifs fournit à Bossuet plus d'un moyen de persuasion; si le souvenir de leurs erreurs ne suffit point à ranimer le zèle des tièdes,

SIÈGE DE JÉRUSALEM. f>l

le récit de leur châtiment portera du moins l'épouvante dans le cœur des endurcis; les plus rebelles sentiront combien il est terrible de lasser la miséricorde du Seigneur, quand ils s'imagineront voir de leurs yeux « les ruines de Jérusalem encore toutes fumantes du feu de la colère divine. » C'est le sujet du second point d'un sermon sur les Bontés et les rigueurs de Dieu envers les pécheurs ; et l'épisode tient dans les préoccupations de l'orateur, comme dans l'ensemble de la composition, une si grande place, qu'en tète du sommaire jeté à la hâte sur l'enveloppe du manuscrit, il a mis lui-même pour titre ces simples mots : Siège de Jérusalem l.

Ce n'est point ici, disait-il, une histoire qui se soit passée dans quelque coin inconnu de la terre, ou qui soit venue à nous par quelques bruits incertains : cela s'est fait à la face du monde. Josèphe, historien juif, témoin oculaire, également estimé et des nôtres et de ceux de sa nation, nous Ta raconté tout au long.

Trois pages de notes, que le hasard nous a conservées *, permettent de suivre l'orateur âans ta préparation de son discours, et montrent qu'il tenait de lire attentivement les trois livres de l'Histoire de la guerre «b-s Juifs .ontre les Romains, où Josèphe raconte en effel tout au long les péripéties d'un siège auquel il avait assisté. Bossuet les lisait dans la vieille traduction latine attribuée à Rufin. M",e de Sévigné

1. Hs. de Bossuet, t. XIV. f. 226. — 2. Ibid. f. 227-8. (Voy. mon édition de Vingt sermons de Bossuet.)

les a lus vingt ans plus tard dans une traduction française faite avec grand soin par Arnauld d'Andilly, qui fut populaire et acheva de mettre Josèphe en estime c< parmi les nôtres » un peu plus, je dois le dire, qu'il ne l'a jamais été parmi ceux de sa nation.

Mme de Sévigné, prévenue, d'ailleurs, pour le traducteur qui venait de mourir et dont la perte était sensible à son amitié, parle de Josèphe avec enthousiasme : elle a peur que sa fille ne finisse pas « un si beau livre » et l'avertit que ce serait « une honte » dont elle ne pourrait se laver *. Le siège de Jérusalem est un des morceaux qu'elle cite pour aiguillonner sa curiosité et son amour-propre :

Je suis ravie que vous aimiez Josèphe, et Hérode, et Aristobule; continuez, je vous prie; voyez le siège de Jérusalem et de Jotapat. Prenez courage : tout est beau, tout est grand ; cette lecture est magnifique et digne de vous 2...

Et encore :

Il faut que vous avouiez qu'il y a une grandeur et une dignité dans cette histoire, qui ne se trouve en nulle autre 3...

Mme de Grignan a donné un des motifs de ses répugnances : elle n'aimait pas la vie de Josèphe * ; aurait-elle aimé sa façon d'écrire ? Admirait-elle

1. Lettre à Mme de Grignan (3 novembre 1675). — 2. Ibid. (6 novembre). — 3. Ibid. (5 janvier 1G7G). — 4. Ibid. (9 janvier).

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