SIÈGE DE JÉR1 SALEM
mière. Ètes-vous moins hardis qu'une femme, et avezvous plus de compassion qu'une mère? »...
Que pouvait penser Mmo de Sévigné de cette antithèse?
Du verbiage de Josèphe et de toute cette rhétorique, Bnssuet a tiré une peinture sobre et saisissante. L'armée romaine entoure la ville ; des factions ennemies se la disputent.
Ne les considérez pas comme des soldats destinés contre les Romains ; ce sont des bourreaux que Dieu a armés les uns contre les autres. Chose incroyable, et néanmoins très certaine! à peine retournaient-ils d'un assaut soutenu contre les Romains, qu'ils se livraient dans leur ville de plus cruelles batailles; leurs mains n'étaient pas encore essuyées du sang de leurs ennemis, et ils les venaient tremper dans celui de leurs citoyens. Tite les pressait si vivement qu'à peine pouvaient-ils respirer: et ils se disputaient encore les armes à la main à qui commanderait dans cette ville réduite aux abois, qu'eux-mêmes avaient désolée parleurs pilleries. et qui n'était presque plus qu'un champ couvert de corps morts...
Après les Romains qui pressent la ville et la division qui la déchire, voici le dernier, le pire ennemi :
C'est la faim, qui, suivie de ses deux satellites,
la rage et le désespoir, va mettre aux mains non plus les citoyens contre les citoyens, mais le mari contre la femme, et le père contre les entants... jusque-là qu'une femme dénaturée, qui avait un enfant dans le berceau
(ô mères, détournez vos oreilles !), eut bien la rage de le massacrer, de le faire bouillir et de le manger. Action abominable et qui fait dresser les cheveux...
Là où les cheveux se dressent, les fleurs de rhétorique ne sont pas de saison. Les détails vulgaires y sont déplacés aussi; et Bossuet sentit plus tard qu'il fallait s'écarter encore plus du texte de Josèphe pour trouver une digne image de « cette horrible famine,, funeste aux enfants, funeste aux mères, qui voyaient sécher leurs mamelles, qui n'avaient plus que des larmes à donner à leurs enfants, et qui mangèrent le fruit de leurs entrailles. » Dans cette phrase du Discours sur THistoire universelle^ il n'est pas un mot qui n'exprime un sentiment, et c'est en quoi consiste la véritable noblesse du style.
On voit que le spectacle des misères de Jérusalem arrache parfois à Bossuet un cri d'horreur ; j'aurais voulu surprendre aussi sur ses lèvres l'expression d'une pitié involontaire. Mais la préoccupation de son esprit est telle que les faits lamentables dont il parle avec tant d'énergie ont insensiblement perdu pour lui leur caractère. Chacun de ses faits a la valeur et tient place d'un argument ; plus il est terrible et semblerait propre à inspirer la compassion, mieux il sert à prouver cette thèse développée avec une étrange subtilité, que les moindres circonstances i du récit de Josèphe s'accordent, même dans le détail