Luc xix
Comme les magistrats., après avoir fait rouer quelques malfaiteurs, ordonnent que l'on exposera en plusieurs endroits, sur les grands chemins, leurs membres écartelés, pour faire frayeur aux autres scélérats : cette comparaison vous fait horreur ; tant y a que Dieu s'est coinporté à peu près de même. Après avoir exécuté sur les Juifs l'arrêt de mort que leurs propres prophètes leur avaient il y avait si longtemps prononcé, il les a épandus cà et là parmi le monde, portant de toutes [parts] imprimée sur eux la marque de sa vengeance...
La logique a ses emportements, hélas ! et son fanatisme. Une exaltation croissante amis ces tristes paroles sur les lèvres du prêtre, qui commençait son discours par une peinture attendrissante des bienfaits du « débonnaire Jésus » et de son infinie miséricorde. Il a pu les prononcer sans que son cœur se soit révolté, sans que sa raison même Tait averti qn'il se laissait entraîner au delà de ses prémisses. Parti de ce principe que Dieu a pour nous les bontés d'un père et les rigueurs d'un juge, mais qiiH les rigueurs sont imposées à sa justice, tandis que les bontés tiennent au fond même de sa nature, il a fini par nous montrer,, comme aux pages les plus sanglantes de la Bible, un Dieu capable de se passionner dans sa propre cause, et accessible, comme lun de nous, aux aveugles transports de la colère et aux cruelles joies de la vengeance assouvie.
La suite est peut-être plus dure encore, parce qu'il ne s'agit plus des victimes « couchées sur la
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place, » dont Bossuet et les auditeurs de son discours étaient séparés, après tout, par seize siècles, mais des restes de cet effroyable naufrage des Juifs que Dieu avait a jetés, pour ainsi dire, à leurs portes, » et des misères que les rues de Metz plaçaient chaque jour sous leurs yeux. Je sais Lien que le dessein de l'orateur ne lui permettait pas de s'apitoyer sur les destinées des Juifs : il n'en parle que pour avertir les pécheurs du danger de l'endurcissement et de l'impénitence ; il veut tirer quelque profit pour eux, pour lui-même (car il prend sa part des reproches et des conseils qu'il adresse aux autres), de l'exemple d'un châtiment si terrible.
S'il ne devait pas plaindre les infortunes des Juifs, encore moins voulait-il y insulter : « Xon, à Dieu iif plaise que j'oublie jusques à ce point la gravité de celte chaire... » Mais la prévention populaire Ta entraîné malgré lui, et il a paru quelque chose des lussions intolérantes du moyeu âge dans cette peinture du peuple abandonné de Dieu :
Peuple monstrueux, qui n'a ni feu ni lieu; sans pays, et de tout pays; autrefois le plus heureux du monde, maintenant la fable et la haine de tout le monde; misérable, sans être plaint de qui que ce soit; devenu dans ses misères, par une certaine malédiction , la risée des plus modérés...
Il est du nombre de ces « modérés, » et, comme eux, comme tout le monde, il ne peut parler des Juifs sans colère et sans mépris. C'est par l'effet d'un
pur hasard, évidemment, que nous ne lisons point sur l'enveloppe de ce sermon une indication répétée deux fois en tête du sermon sur Jésus-Christ objet de scandale : Prêché à Metz, contre les Juifs. Le mot est d'autant plus dur qu'il a été écrit sans réflexion ; il exprime naïvement le fond de la pensée de Bossuet.
Il est facile de reconnaître dans les passages que j'ai cités l'idée des chapitres si connus du Discours sur [Histoire universelle où Bossuet s'arrête à considérer la suite des erreurs des Juifs et le double châtiment qui, après avoir frappé la ville, pèse encore sur le peuple de tout son poids. Une feuille de notes prises par l'évèque de Condom, et qui s'est trouvée jointe au manuscrit du sermon.^?' les Bontés et les rigueurs de Dieu*, prouve que Bossuet, lorsqu'il écrivit ces chapitres, avait sous les yeux le discours composé à Metz vingt-cinq années auparavant. Il en a changé la forme et gardé le fond, du moins les traits essentiels : le rapprochement du récit de Josèphe avec les prophéties, les réflexions sur la dispersion des Juifs. Les Juifs de Metz sont nommés en passant 2, ils devaient l'être. C'est en voyant leurs misères, c'est en discutant avec eux le sens de leurs livres pour les convertir ou pour les confondre, que Bossuet avait réuni d'avance tous les éléments de cette partie de son Discours.