‹ Bossuet orateurChapitre 71 sur 192 · Disoowrê de réception à V Académie française · texte numérisé non relu

Disoowrê de réception à V Académie française

trame unie et serrée de son discours ce qu'il emprunte de ce qu'il a tiré de son propre fonds : tant la liberté de l'inspiration s'accorde heureusement chez lui avec la fidélité des souvenirs! tant Bossuet est dans son naturel lorsqu'il reprend la pensée des Pères, et renoue, à travers les siècles, la chaîne de la tradition !

Il n'en était pas tout à fait ainsi dès le principe ; à Metz, le prédicateur écrit sous l'impression de la lecture de la veille ; il en est tellement rempli qu'elle déborde sans qu'il essaye de la contenir; il faut qu'il répète ce qu'il vient de lire, pour la première fois, avec une émotion singulière ; l'enthousiasme ne lui a pas sur l'heure laissé l'esprit assez libre pour faire un choix ; il invoque la parole de ses maîtres quelquefois hors de propos et très souvent hors de mesure ; il a l'intempérance de la jeunesse et l'emphase qui convient aux premiers élans d'une admiration juvénile.

On jugera mieux de ces entraînements de la pensée de Bossuet par des exemples. Sous ce rapport, le sermon sur la Loi de Dieu offre un sujet d'étude curieux à plus d'un titre. Le corps du discours, sur lequel je reviendrai l, a pu être écrit vers I606. Mais le sermon a deux exordes, qui ne sont ni l'un

1 . Voy. liv. II, chap. ni. — Pour tout ce qui touche au texte du Sermon sur la Loi de Dieu, il me sera permis de renvoyer à l'édition que je prépare de Vingt sermons de Bossuet.

ni l'autre, ainsi que l'autographe en fait foi, de cette même époque 4.

Le premier des deux, le plus ancien, est tout ce qui reste d'une rédaction primitive et remonte sans aucun doute aux commencements du séjour de Bossuet à Metz. L'orateur y développait un verset des Psaumes parfaitement approprié à son sujet, où David se félicite d'avoir trouvé enfin dans la loi de Dieu ce qu'il avait demandé vainement aux fausses maximes du monde : « une lumière pour ses erreurs, une règle pour ses désordres, un repos assuré pour ses inconstances. » Bossuet exhorte les fidèles à suivre l'exemple du prophète et à écouter la voix de Jésus-Christ :

J'entends le Sauveur Jésus qui, avec sa charité ordinaire : « Je suis, dit-il, la voie, la vérité et la vie 2; » je suis la voie assurée qui vous conduit sans incertitude; je suis la vérité infaillible, invariable, sans aucun défaut, qui vous règle ; je suis la vraie vie de vos âmes, qui leur donne un repos sans trouble. Pourquoi délibérer davantage? Loin de moi, doutes et inquiétudes! loin de moi, fâcheuses irrésolutions ! « J'ai étudié mes voies, et enfin j'ai tourné mes pas, o Seigneur, du coté de vos témoignages : Cogitavi vias meas, et converti pedes meos in

tcstimonia tua 3 »

Le développement du verset de David et de la

1. On peut s'étonner que cette remarque n'ait pas encore été faite, pas même dans la thèse de l'abbé Vaillant, où les deux morceaux ont été l'objet d'une comparaison attentive et intéressante (p. 16- 18). — 2. Joann., xiv, 6.-3. Ps. cvm, 60.

parole de Jésus-Christ, rapportée par saint Jean, suffisait pour remplir l'exorde. Mais c'était surtout à l'entrée de la carrière que Bossuet n'avait pas encore appris à se contenir, et l'exorde de chacun de ses discours formait alors par lui-même un discours complet. Ce jour-là, c'est le souvenir mal digéré d'une épître de saint Cyprien qui le sollicite et lui fait rompre la justesse des proportions.

L'épître a la forme d'une homélie, et, par les détails de la mise en scène, rappelle les dialogues de Cicéron. Saint Cyprien * décrit avec complaisance le berceau de vignes pendantes enlacées aux roseaux ou , par une belle journée d'automne , il achève « à son fidèle ami Donat 2 » un discours qu'il lui avait promis. Aussitôt le disciple oublie les beautés du paysage et les joies de la vendange; les yeux fixés sur le maître qu'il aime, suspendu à ses lèvres, il se livre à lui tout entier, les oreilles et l'esprit comme le cœur 3.

Et saint Cyprien prend l'engagement d'être simple ; les ressources du sujet suppléeront assez à la stérilité dp son génie. D'ailleurs, il faut laisser aux orateurs profanes cette élégance affectée qui cherche les applaudissements de la foule ; lorsqu'on parle de Dieu et dp sa bonté, il est juste de parler sans artifice et de chercher sa force, non dans les ressources ordinaires de l'éloquence, mais dans la

1. Epist., i. — 2. Bossuet, sur la Loi de Dicn, 1er exorde. — 3. Tarn aure quam mente totus auditor es, et hoc amore quo diligis.

seule vérité, rudiveritate stmpiicia. On ne songe guère à prendre de tels engagements que lorsqu'on est incapable de les tenir, et saint Augustin était choqué, non sans raison, de trouver tant de rhétorique dans des discours où la rhétorique est traitée avec tant de dédain *.

Après avoir rappelé à Donat quelles étaient ses incertitudes alors qu'il errait encore en chancelant dans les ténèbres du siècle, «ignorant de sa vie, privé des lumières de la vérité, » et le merveilleux changement que la grâce a fait en lui, depuis qu'il a été renouvelé par le baptême, saint Cyprien veut le détaehef entièrement du monde , en le lui montrant tel qu'il est, dépouillé du voile dont nos illusions l'enveloppent :

Pour un instant, figure-toi que tu es ravi sur la cime la plus élevée d'une haute montagne; de là, examine la face des choses qui se déroulent au-dessous de toi ; libre et sans contact toi-même avec le monde , porte tes regards de tous côtés et observe cette mer aux Ilots agités. Aussitôt tu prendras le siècle en pitié, et, faisant un retour sur toi-même, transporté de reconnaissance envers Dieu, tu te féliciteras avec plus de joie d'avoir échappé à tant de maux.

Un tel cadre ne se prêtait que trop à tous 1rs procédés ordinaires de l'amplification; saint Cyprien n'a pas résisté à la tentation de le remplir. Il a pris plaisir à étaler les scandales de ce temps- là,

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