Epirt., T, 14. — 2. lbid
embarras du monde, que d'ouvrir à la lumière de l'immortalité nos yeux purifiés de la fange terrestre !
Ainsi parlait saint Cyprien, rappelant à un néophyte les avantages que Dieu lui a faits, l'exhortant, pour les conserver et pour en jouir, à lire, à prier, à s'entretenir avec Dieu, à peindre des couleurs de l'innocence, à éclairer du jour de la justice une âme dont Dieu n'a pas dédaigné de faire sa demeure et son sanctuaire. Puis il s'arrête; le soleil qui décline les invite à passer dans une douce joie les dernières heures du jour; bientôt on dressera la table pour le repas du soir, et Donat, dont la voix est belle, animera le sobre festin par le chant des Psaumes.
Bossuet n'a pu résister aux grâces un peu aftectées de cette ingénieuse composition ; il a repris cet « artifice» de saint Cyprien ( le mot est de lui *, et plus juste peut-être qu'il ne voulait), pour considérer à son tour les vanités du siècle. Du sommet de la montagne il découvre « la terre et les mers et tout ce qui se fait dans le monde. » Après un coup d'œil rapide sur « cette multitude infinie de peuples et de nations, avec leurs mœurs différentes et leurs humeurs incompatibles, a il descend au « détail de la vie humaine» et contemple les «divers emplois dans lesquels les hommes s'occupent. » Du reste, il a pris soin de mettre à la portée des bonnes
1, Sur lu Loi de Dieu, Exorde.
gens de Metz rénumération où il s'engage. Voici d'abord les occupations des villes :
Celui-ci s'échauffe dans un barreau, cet autre songe aux affaires publiques; les autres, dans leurs boutiques, débitent plus de mensonges que de marchandises.
Puis les occupations de la campagne :
Personne n'y est de loisir, chacun y est en action et en exercice, qui à bâtir, qui à faire remuer la terre, qui à l'agriculture, qui dans les jardins; celui-ci y travaille pour l'ornement et pour les délices, celui-là pour la nécessité ou pour le ménage
La mer offre un spectacle semblable :
La mer même, que la nature semblait n'avoir destinée que pour être l'empire des vents et la demeure des poissons, la mer est habitée par les hommes; la terre lui envoie dans des villes flottantes comme des colonies de peuples errants qui , sans autre rempart que d'un bois fragile, osent se commettre à la fureur des tempêtes sur le plus perfide des éléments.
Mais la diversité est moins grande dans les emplois de la vie que dansles inclinations des hommes. Ici Bossuet mêle à ses peintures des traits qui ont dû faire errer plus d'un sourire sur les lèvres de ses auditeurs :
J'en vois qui sont sans cesse à étudier de bons mots pour avoir l'applaudissement du beau monde. Tel aura
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son plaisir dans le jeu ; ce qui ne devrait être qu'un relâchement de l'esprit, ce lui est une affaire de conséquence, à laquelle il occupe dans un grand sérieux la meilleure partie de son temps; il donne tous les jours de nouveaux rendez-vous, il se passionne, il s'impatiente. VA d'autres qui passent toute leur vie dans une intrigue continuelle: ils veulent être de tous les secrets, ils s'empressent, ils se mêlent partout, ils ne songent qu'à faire toujours de nouvelles connaissances et de nouvelles amitiés. Celui-ci est possédé de folles amours, celui-là de haines cruelles et d'inimitiés implacables, et cet autre de jalousies furieuses. L'un amasse et l'autre dépense. Quelques-uns sont ambitieux et recherchent avec ardeur les emplois publics; les autres, plus retenus, se plaisent dans le repos et la douce oisiveté d'une vie privée. Chacun a la manie de ses inclinations différentes; les mœurs sont plus dissemblables que les visages.
Par ce ton de vérité familière et parfois d'innocente raillerie, Bossuet s'écarte des procédés d'amplification oratoire où saint Cyprien se complaisait, pour se rapprocher, un peu trop peut-être, de la comédie ou de la satire.
11 anime le lieu commun, il l'abrège aussi; et pourtant il est encore traînant et diffus. Tous ces détails où il s'amuse lui font oublier son but et la longueur de la route. Dante a exprimé quelque part, dans son Paradis, les mêmes idées avec une énergie et une concision singulières : tandis que, les yeux fixés sur Béatrix, il est ravi de sphère en sphère, tout à coup il se souvient de Ift terre, qu'il a quittée, qu'il ne voit plus ;
0 sagesse insensée des mortels ! qu'ils sont imparfaits les syllogismes qui te font battre des ailes si près de terre î
Des textes de lois, des aphorismes, et la poursuite du sacerdoce, et l'ambition de régner par le sophisme ou par la force !
Le vol, le négoce; l'un, pris dans les convoitises de la chair, y usait ses forces, et l'autre s'abandonnait à l'oisiveté î
Tandis que moi, délivré de toutes ces choses, je trouvais avec Béatrix, là-haut dans le ciel, un accueil si glorieux1 !...
Cette rudesse expressive , ce ton brusque et ces ellipses passionnées appartenaient à la poésie. Mais Bossuet, sans y vouloir atteindre, a très nettement senti lui-même tout ce qu'il y avait dans son exorde de longueurs inutiles. Il parait avoir repris une troisième fois le sermon sur la Loi de Dieu 2? et, si j'en jugepar l'écriture, ce fut vers 1661 2 ;les religieuses auxquelles il s'adresse peuvent être les Carmélites du faubourg Saint-Jacques ou les Bénédictines du Yal-de-Gràce. En relisant son manuscrit, de même qu'il avait naguère refait le premier et le deuxième points, il refait cette fois l'exorde presque en entier. Et qu'en a-t-il retranché? D'abord le nom de saint Cypiïen et Yartifice de la montagne :
Je me représente que, venu tout nouvellement
1. Parad., xi, 1-12. — 2. Ms. t. XI, f. 419-420. - 3. C'est l'opinion de l'abbé Vaillant (p. 77) et de M. Floquet (t. II, p. 131).
d'une terre inconnue et déserte, ignorant des choses humaines, je découvre d'une même vue tous les emplois, tous les exercices, toutes les occupations différentes qui partagent en tant de soins les enfants d'Adam dans ce laborieux pèlerinage.
11 laisse échapper, dans les mêmes termes, un cri de surprise :
0 Dieu éternel, quel tracas! quel mélange de choses! quelle confusion ! et qui pourrait ne s'étonner pas d'une diversité si prodigieuse !
Deux longues pages sont alors resserrées en quelques lignes. C'est assez pour que chacun reconnaisse sa folie, sans trop songer à la folie de son prochain, et se laisse aller, s'il en est capable, à des réflexions salutaires.
La guerre, le cabinet, le gouvernement, la judi-
cature et les lettres, le trafic et l'agriculture, en combien d'ouvrages divers ont-ils divisé les esprits !
Mais si je descends au détail, si je regarde de près les secrets ressorts qui font mouvoir les inclinations, c'est là qu'il se présente à mes yeux une variété bien plus étonnante. Celui-là est possédé de folles amours, celui-ci de haines cruelle* et d'inimitiés implacables, et cet autre de jalousies furieuses. L'un amasse, et Vautre dépense. Quelques-uns sont ambitieux et recherchent avec ardeur les emplois publics, et les autres, plus retenus, se plaisent dans le repos de la vie privée: l'un aime les exercices durs et violents, l'autre les secrètes intrigues; et quand aurais-je fini ce discours, si j'entreprenais de vous raconter toutes ces mœurs différentes et ces humeurs incompatibles?
L'orateur connaît maintenant le défaut des discours qui ne finissent point ; pour abréger le sien, il a supprimé les traits qui n'étaient point nécessaires, et, dans le nombre, tous ceux qui semblaient ne pas convenir à la gravité de la chaire. La fin seule est restée la même. Bossuet a pu s'en tenir à cette vive image, qui exprime avec tant de justesse et tant de force la multiplicité de nos occupations et l'inconstance de nos désirs :
Chacun veut être fou à sa fantaisie; les inclinations sont plus dissemblables que les visages ; et la mer n'a pas plus de vagues quand elle est agitée par les vents, qu'il ne naît de pensées différentes de cet abîme sans fond et de ce secret impénétrable du cœur de l'homme.
Puis Bossuet se hâte d'entrer au cœur même de son sujet, en opposant à ces occupations qui sont <r ou serviles, ou vaines, ou folles, ou criminelles, d le seul parti qui soit « digne d'une créature faite à l'image de Dieu. » Il a donc rejeté tout hors-d'œuvre, pour arriver plus vite à l'explication de son texte. Là, il ne fait plus que transcrire; il se dispense même d'aller jusqu'à la fin. Tout ce qui suit pouvait être gardé, sans en retrancher un seul mot. Car s'il était nécessaire que Bossuet s'imposât une mesure dans 1 imitation des Pères, il n'avait pas à se restreindre, ni surtout à changer d'esprit dans le commentaire de l'Écriture.
De tous les écrivains ecclésiastiques, Tertullien
ÉTUDE DES PÈRES. N.l; ITI.U I V 93
est, à l'exception d'un seul (ai-je besoin de nommer saint Augustin?), celui dont le nom et les ouvrages tiennent le plus de place dans les sermons coinpoà Metz. Combien de fois le prédicateur na-t-il pas oité et nommé ce « célèbre prêtre de Carthagfe, » ce! excellent homme, » ce « grand homme, » le docte et surtout, en vingt endroits, le grave Tertullien ! Le respect de Bossuet pour les Pères l'exposait à fermer les yeux sur les inégalités qui les distinguent, en matière de goût, comme en matière de doctrine. Il est d'abord si résolu à les mettre tous a hors du pair » qu'il semble bien près de les mettre au mène' rang. Tertullien avait à ses yeux un titre à part : c'étail d'être l'un desplus anciens défenseurs de l'Eglise. Il est d'ailleurs assez naturel que ce nie aident el fougueux ait séduit la jeune imaginalion de Bossuet par ses emportements mêmes el par ce mélange de subtilité et de rudesse qui donne i SOU style une physionomie si saisissant.-.
Il serait injuste de ne pas dire que Bossuel doil à Tertullien plusieurs beaux passages de ses premiers discours; l'énergie en est le caractère ordinaire; quelques-uns ne sont pas dépourvus de délicatesse ai même de grâce. Telles sont ces paroles tirées d'un sermon de vèture prêché aux nou> velles catholiques de la rue Taison :
Dépouillez-vous généreusement de l'habit <lu siècle; laissez-lui sa pompe e1 ses vanités, ornez vjotrê. corpfe el votre âme des choses qui plaisent à votre époux ; que la
candeur de votre innocence soit colorée par l'ardeur du zèle et par la pudeur modeste et timide. Ce n'est que par le silence ou par des réponses d'humilité que votre bouche doit être embellie. Insérez à vos oreilles, c'est Tertullien qui vous y exhorte l, insérez à vos oreilles la sainte parole de Dieu; ayez votre âme élevée à Dieu; alors votre taille sera droite et votre contenance agréable. Que toutes vos actions soient animées de la charité, et tout ce que vous ferez aura bonne grâce. C'est la seule beauté que je vous souhaite...
Je choisis à dessein un morceau dont certaines expressions vieillies indiquent la date d'une manière assez sensible. Peut-être anticiperai-je de quelques années dans une autre citation qui donnera une idée "plus exacte du ton habituel que le commentaire de Tertullien donne à l'éloquence de Bossuet. Il s'agit des droits de Dieu au respect des hommes :
Qui pourrait nous dire, mes sœurs, le respect
que nous devons au Souverain Être? Il est seul en tout ce qu'il est; il est le seul sage, le seul bienheureux, Roi des rois, Seigneur des seigneurs, unique en sa majesté, inaccessible en son trône, incomparable en sa puissance. De là vient que Tertullien, tâchant d'exprimer magniliquement son excellence incommunicable, dit qu'il est le « Souverain grand, qui, ne souffrant rien qui s'égalo à lui, s'établit à lui-même une solitude par la singularité de sa perfection : Summum magnum, ex defcctione œmuli solitudinem quamdam de singularitate prœstantiœ suœpos- .snh'iis-. » Voilà une manière de parler étrange; mais cet