De cultufeuùn., il, 13. — 2. Adv. Marc, I
homme accoutumé aux expressions fortes semble chercher des termes nouveaux pour parler d'une grandeur qui n'a point d'exemple. Et surtout n'admirez-vous pas cette solitude de Dieu, solitudinem de singularitate prœstantiœ? Solitude vraiment auguste, et qui doit inspirer de profonds respects... Toutes les grandeurs ont leur faible : grand en puissance , petit en courage*; grand courage et petit esprit; grand esprit dans un corps inlirme, qui empêche ses fonctions. Qui peut se vanter d'être grand en tout?... Il n'y a que vous, ô Souverain grand, Dieu éternel, qui êtes singulier en toutes choses, inaccessible en toutes choses, seul en toutes choses : Solitudinem quamdam de singularitate prœstantiœ. Vous êtes le seul auquel on peut dire : « 0 Seigneur, qui est semblable à vous l, profond en vos conseils , terrible en vos jugements, absolu en vos volontés, magnifique et admirable en vos œuvres 2? » Que si vous êtes si grand, si majestueux, malheur à qui se fait grand devant vous; malheur, malheur aux têtes superbes qui vont hautes et levées devant votre face 3 !...
Si heureux que soit l'emprunt fait à Tertullien dans ce magnifique développement, on y sent l'écueil où Bossuet devait se heurter plus d'une fois. Il ne craint point chez Tertullien les façons de
1. Ps. XXXIV, 10. — 2. Exod., xv, 11. — 3. Premier sermon pour la Visitation, l6* point. Le 3e point de ce sermon a été refait pour être prêché à Chaillot, devant la reine d'Angleterre, le 2 juillet 1660 : ce qui permet de croire que le corps du sermon est d'une époque un peu antérieure. Le passage que j'ai cité se retrouve d'ailleurs avec quelques variantes (qui paraissent être des corrections) dans un sermon pour V Annonciation, prêché vraisemblablement le 2ô mars 1000. Il peut donc avoir été écrit en 1050.
9fi BOSSUET A METZ.
parler singulières ; au contraire, il les excuse : ne fallait-il pas imaginer des termes nouveaux pour parler de choses sans exemple? et, non content de les expliquer, il essaye, sans grande nécessité et d'une manière assez indiscrète, de les faire passer dans notre langue. L'aura-t-il vraiment enrichie lorsqu'il aura nommé Dieu le souverain grand, et Jésus Y illuminateur des antiquités l, et le chaste corps de sa mère une chair angélisée - ?
Mais ce que Bossuet aime à s'approprier plus encore que les fortes expressions de Tertullien, ce sont les savants principes 3 d'où il a tiré de si belles conclusions, et des paroles que le docteur du second siècle a semble n'avoir dites que pour confirmer » son propre raisonnement 4. Il puise à son gré dans toute la suite de ses écrits, et accumule dans le même discours, dans la même page, des textes tirés de quatre ou cinq traités différents. Il est des moments où tel de ces ouvrages, les livres contre Marcion, par exemple, obsèdent la mémoire du jeune orateur comme l'avait pu faire l'épître à Donat. Veut-il montrer que les rigueurs de Dieu ne sont pas incompatibles avec sa bonté 5 ? Après avoir tiré de l'évangile de saint Luc un texte qui résume
1. Deuxième sermon pour la Visitation, Exorde. Troisième sermon pour la Purification, 1er point. — 2. Premier sermon pour V Assomption, 2e point. — 3. Premier sermon pour la Conception d la Sainte Vierge, 1er point. — 4. Premier sermon pour la Vèture d'v ni postulante Bernardine, Ie* point. — o. Sur les Bontés et 1rs Rigueurs de Dieu envers les pêcheurs. — Voy. le ebap. il de ces Études.
ÉTUDE DES PÈRES. ! I.l; I I ILLIEN. 97
d'avance les deux points de son discours (c'est •■•• moment pathétique où Jésus s'arrête à la vue de Jérusalem et prédit sa ruine en pleurant), Bossuet se souvient d'un passage de Tertullien qui se rapporte à son sujet, et il lui emprunte fort à propos cette réflexion, que des deux attributs que la raison a tant de peine à concilier dans la personue de Dieu, celui (jue Dieu tient de sa nature, c'est la bonté ; il est bon de son propre fonds ; il n'était que bon à l'origine des choses : ce sont nos fautes qui l'ont contraint à être sé\ ère pour être juste. Mais Bossuet rencontre ainsile souvenir d'une très ancienne controverse théologique, et il ne peut résister à la tentation de montrer avec quelle force Tertullien a terrassé les hérétiques extravagants, qui, divisant « L'indivisible essence de Dieu, » ont séparé le Dieu bon d'avec le Dieu juste, établi deux premiers principes, et, « pour achever cette fable, » donné à chacun d'eux un « Christ à sa mode et formé selon son génie. » Peu à peu Bossuet s'anime au souvenir des querelles qui avaient agité l'Eglise naissante ; pour ne rien perdre des arguments de Tertullien, il entre dans les détails de la doctrine de Marcion et se charge d'apprendre luimême aux simples qui l'écoutent ce que c'était qu'un homme dont ils auraient ignoré toujours et le nom et les erreurs. Marcion tinit par lui tenir a cœur presque autant que Luther, H cela esl vrai à la lettre, puisque ce passade de l'exorde du sermon sur les Bontés et les Rigueurs de Dieu, reproduit trois fois dans 1rs manuscrits qui nous restent, se re-
trouve jusque daus le sermon sur les Démons, prêché à Paris, en 1660.
Six ans plus tard, Bossuet peut encore rappeler le livre d'où il Fa tiré et le donner pour un « vrai chef-d'œuvre de doctrine et d'éloquence *; » et de même il ne cessera pas de louer la science de Tertullien, ni sa gravité. Il lui empruntera des sentences, qui ne le sait ? jusque dans les Oraisons funèbres. Mais il le fera désormais sobrement et avec choix, sachant bien qu'il faut laisser au dur Africain les étrangetés de son style, les maximes outrées 2 où il incline et ce que Tévêque de Meaux appelle d'un mot, dans le sermon sur limité de l'Église, les excès de Tertullien. Ces excès ne lui avaient pas déplu dans sa jeunesse, et peu s'en était fallu que Bossuet, à vingt-cinq ans, ne donnât par surprise à Tertullien la place que Lucain a usurpée dans les préférences du grand Corneille.
Lalecture'des Pères grecs fut une des causes de ce progrès du goût de Bossuet. Ceux-ci ont eu naturellement leur tour après les autres. Il les cite d'abord très rarement; encore prend-il, selon toute apparence, ses citations de seconde main. Puis il aborde les ouvrages des grands docteurs de l'Eglise d'Orient, comme nous l'avons vu prendre ses notes sur Josèphe dans les versions latines qui avaient
1. Deuxième sermon pour la Purification (2 février 1666). 2. Avertissements aux Protestants, pass.