‹ Bossuet orateurChapitre 82 sur 192 · PANÉGYRIQUE DE S. FRANÇOIS D'ASSISE · texte numérisé non relu

PANÉGYRIQUE DE S. FRANÇOIS D'ASSISE

peindre la Pauvreté sous les traits d'une veuve et d'une fiancée, il prend d'abord le loisir d'en parler sans aucune figure ; pour la définir, il n'avait garde d'invoquer le témoignage des poètes profanes; il n'a pas même besoin de recourir à une interprétation symbolique de l'Évangile : chacun de ceux qui l'écoutent peut interroger sa propre expérience. La pauvreté, ce n'est pas un mal, « séparé des autres, » pins grand ou moindre ; c'est un abîme de toits les mauxt c'est F assemblage de toutes les misères qui affligent la vie humaine. Tous les biens sont du côté de la richesse : « la joie, l'affluence, l'applaudissement, la faveur ; il ne reste à la pauvreté que la tristesse et le désespoir, et l'extrême nécessité. » Encore y joint-on l'opprobre et l'ignominie :

Dans toutes les autres disgrâces, nous voyons que chacun prend plaisir de conter ses maux et ses infortunes; la seule pauvreté a cela de commun avec le vice qu'elle nous fait rougir, de même que si être pauvre c'était être extrêmement criminel.

Et ces pauvres qui sont le rebut du monde, que chacun abandonne et renvoie à Dieu, pour servir les grands, François est tellement insensé qu'il les cherche; à Rome, le fils de ce riche marchand d'Assise s'entretient avec l'un d'eux, « au milieu des rues; » il prétend faire avec lui un marché :

Hé Dieu I qu'a de commun le négoce avec cette sorte de gens ? (Juel marché veut-il faire avec ce pauvre

112 BOSSTET A METZ.

homme ? Ah ! l'admirable trafic, le riche et précieux échange ! il veut avoir l'habit de ce pauvre, et pour cela il lui donne le sien.

Puis, ravi de ce bel échange, plus dépouillé que saint Martin, qui garde la moitié de son manteau, habillé à la façon de Jésus-Christ, il se mêle parmi ceux qu'il sait être « les frères et les bien-aimés du Sauveur. » Il connaît, lui, et la dignité des pauvres, et la noblesse de la pauvreté :

a Ma chère Pauvreté, disait-il, si basse que soit ton extraction selon le jugement des hommes, je ne puis que je ne t'estime, depuis que mon maître t'a épousée. » Et certes, il avait raison, chrétiens. Si un roi épouse une tille de basse extraction, elle devient reine : on en murmure quelque temps, mais enfin on la reconnaît; elle est ennoblie par le mariage du prince, sa noblesse passe à sa maison, ses parents ordinairement sont appelés aux plus belles charges et ses enfants sont les héritiers du royaume. Ainsi, après que le fils de Dieu a épousé la Pauvreté, bien qu'on y résiste, bien qu'on en murmure, elle est noble et considérablepar cette alliance. Les pauvres, depuis ce temps-là, sont les confidents du Sauveur et les premiers ministres de ce royaume spirituel sur la terre !.

Après ce commentaire, tout à la fois naïf et subtil, Bossuet arrive à la grande scène, si souvent décrite

1. Cf. liv. II, chap. 1er, l'analyse du sermon sur Véminente dignité des pauvre* dans V EijUsc.

Page 1