‹ Bossuet orateurChapitre 84 sur 192 · PANÉGYRIQUE DE S. FRANÇOIS D'ASSISE · texte numérisé non relu

PANÉGYRIQUE DE S. FRANÇOIS D'ASSISE

importe et l'opinion du siècle et les répugnances de la nature : la charité suit d'autres voies; celui qui aime veut faire « une généreuse épreuve de son affection parmi les souffrances ; » il met sa gloire et sa joie à aimer « jusqu'à mourir. » Et de même que saint François méprisait les richesses, il méprise la vie ; il « court au martyre comme un insensé. »

.. ..Ni les fleuves, ni les montagnes, ni les vastes espaces des mers ne peuvent arrêter son ardeur.— Il passe en Asie, en Afrique, partout où il pense que la haine soit la plus échauffée contre le nom de Jésus. 11 prêche hautement à ces peuples la gloire de l'Évangile.

Au fond, que cherche-t-il parmi les infidèles? Est-ce leur conversion? Non, c'est la mort. Lorsqu'ils l'entourent et qu'ils l'admirent et le comblent d'honneur, ce n'est pas leur attachement à l'erreur qu'il déplore, c'est la mansuétude où ils s' obstinent qui l'irrite et le désespère.

François, indigné de se voir ainsi respecté par les ennemis de son maître, recommence ses invectives contre leur religion monstrueuse; mais, étrange et merveilleuse insensibilité ! ils ne lui témoignent pas moins de déférence, et le brave athlète de Jésus-Christ, voyant qu'il ne pouvait mériter qu'ils lui donnassent la mort : « Sortons d'ici, mon frère, disait-il à son compagnon; fuyons, fuyons bien loin de ces barbares trop humains pour nous , puisque nous ne les pouvons obliger ni à adorer notre maître, ni à nous persécuter, nous qui sommes serviteurs. 0 Dieu, quand mériterons-nous le triomphe

du martyre, si nous trouvons des honneurs, même parmi les peuples les plus infidèles ? Puisque Dieu ne nous juge pas dignes de la grâce du martyre, ni de participer à ses glorieux opprobres, allons-nous-en, mon frère, allons achever notre vie dans le martyre de la pénitence, ou cherchons quelque endroit de la terre où nous puissions boire à longs traits l'ignominie de la croix....

Quel mouvement et quelle couleur dans ce récit ! Le langage de l'orateur, comme les actions du saint, porte le signe d'une exaltation croissante. Les paroles débordent comme les pensées ; il les jette sur le papier, à la hâte. De tous les discours de la jeunesse de Bossuet, il n'en est aucun peut-être où se fasse plus vivement sentir la fièvre de l'improvisation. Il va où l'esprit le mène, sans effort et sans calcul ; qu'on ne lui parle point de la suite du raisonnement, des délicatesses de l'expression : il fait profession de rejeter la vaine rhétorique de l'école aussi bien que la fausse prudence du monde.

Il est vrai qu'il avait formé un plan ; mais à peine l'a-t-il indiqué, selon la coutume, qu'il confesse naïvement la difficulté de dégager complètement sa promesse, ou plutôt sa résolution de ne pas la tenir ; il annonçait trois parties, une seule lui suffira, et il se trouve que celle-là est suisrie d'une aulre. Puis la narration est suspendue : c'est assez parler de vertus qui sont couronnées dans le ciel; il est juste que le prédicateur retranche quelque chose des éloges du saint, pour employer le temps qui lui reste à tirer quelque utilité des exemples de sa vie; et,

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pour conclure, il commence un nouveau discours. Il y a dans ce désordre de la composition, moins de parti pris que d'inexpérience. Bossuet ne sait pas encore embrasser d'un rapide et ferme regard la carrière qu'il veut remplir ; il ne possède pas le secret de tirer du récit même des faits le développement des vérités morales et de fondre ensemble l'éloge et le sermon dans l'harmonieuse unité qui est peut-être la principale beauté des oraisons funèbres.

Ces familiarités hardies et ce pathétique ingénu nous avertissent que Bossuet ne parle cette fois, ni pour la confrérie de Navarre, ni pour une assemblée de gens de cour : on peut supposer qu'il prêche dans un obscur couvent de Cordeliers,pourla foule mêlée des fidèles : au pied de la chaire sont quelques riches; puis, derrière les maîtres, les serviteurs et le grand nombre de ceux qui travaillent de leurs mains. En ce temps-là, peu savaient lire : il fallait donc prendre l'accent de cette prédication populaire dont tout l'art consiste à toucher les cœurs ; mais les homélies des Pères préparaient Bossuet à ce changement : comme eux, il aimait à se faire petit avec les petits, tout à tous; il n'avait aucune peine à s'oublier pour ne songer qu'aux fruits de sa parole . et il est aisé de croire qu'il n'était point tenté de regretter les applaudissements de l'école, ni ceux du monde, lorsqu'il voyait les yeux se mouiller de larmes et les mains s'ouvrir pour payer la detl< du riche à Dieu et aux pauvres

Le Panégyrique de saint Bernard, prêché également à Metz, est très supérieur au Panégyrique de saint François d Assise. S'il est postérieur (j'inclinerais à le croire, mais cela fait question), il le serait à peine de quelques mois '. Aussi n'est-il tout à fait exempt d'aucun des défauts que j'ai signalés à l'occasion dans tous les discours qui précèdent. Les citations (j'en ferai beaucoup et les ferai longues) montreront assez que la langue y est encore un peu mêlée, un peu flottante. Les Provinciales, qui la fixeront, n'ont point paru. Un reste de scolastique se fait sentir dans la division, dans l'exorde et dans l'entrée en matière du premier point.

L'avant-propos mérite l'attention. Bossuet y rappelle l'origine et la raison d'un usage qui est devenu fort incommode pour les orateurs, celui de suspendre le commentaire de leur texte et l'exposition de leur sujet par la récitation de YAve:\\ s'est introduit dans lÉglise, au seizième siècle, pour recommander aux fidèles une dévotion que les Réformateurs voulaient abolir. Et précisément dans ce discours il a été possible d'amener Y Ave d'une façon toute naturelle : une invocation à la Yierge commence très convena-

1. Le Panégyrique de saint Bernard, prêché le 20 août, l'a été, au plus tard, en 1655. Le Panégyrique de saint François d'Assise n'a pu être prêché, au plus tôt, que le 4 octobre 1653, et j'ai peine à le croire aussi ancien.

blement un discours consacré à la louange de saint Bernard, « le plus zélé et le plus fidèle de ses serviteurs l. » Mais était- il bien nécessaire de compliquer ce début en y insérant une comparaison mystique, souvent employée du reste, entre la Vierge, mère du Sauveur, et les prédicateurs dont le devoir est « d'engendrer Jésus-Christ dans les âmes? »

L'exorde proprement dit est beaucoup trop long; il <-st surtout trop abstrait. Bossuet se demande, en abordant le premier point, s'il a été cassez heureux pour faire entendre ce qu'il vient de dire. » Ils ont dû être en bien petit nombre parmi les auditeurs de Bossuet, ceux qui avaient l'esprit assez délié pour s'élever à de telles hauteurs et pour y soutenir leur attention. Car il ressort des paroles mêmes de l'orateur qu'il n'avait pas composé son discours pour une réunion d'ecclésiastiques, ni même pour une communauté de religieuses, telle que les Bernardines du petit Clairvaux, mais qu'il s'adressait au peuple. Il fallait dire au peuple d'une manière plus simple que le principe des vertus de saint Bernard était d'avoir passé sa vie à méditer les actions et la croix de Jésus-Christ.

1. Ainsi parle saint Bernard lui-même, dans le Paradis de Dante, après qu'il a été chargé par Beatrix de conduire le poëte jusqu'aux pieds de la Reine du ciel : a Elle nous accordera sa grâce, disait -il à Dante, parce que je suis son fidèle Bernard. »

Pcrô ch'io sono il suo Cède] Bernardo.

(Parail., XXXI, 100.)

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Dans Je corps même du discours, la suite des développements est irrégulière. Il est bon de se rappeler quelle était la forme ordinaire des Panégyriques. Veut-on prendre pour exemples deux discours très connus, qui, du reste, ne se ressemblent guère et ne sont pas du même temps? L'un est ce Panégyrique de saint Louis, que le célèbre coadjuteur prononça lors des premières agitations de la Fronde. L'autre est un Panégyrique de saint Bernard, que Fénelon a composé, comme Bossuet, dans sa jeunesse et sans connaître celui de Bossuet. On y verra que c'était l'habitude de passer en revue dans un seul discours toutes les vertus du saint, toutes ses actions mémorables.

Pour Bossuet, pour Fénelon, l'usage des divisions avait doublé la difficulté. L'un et l'autre ont distingué dans la personne de saint Bernard le Chrétien et l'Apôtre ; ils ont donc, en changeant de point de vue, retracé sa vie à deux reprises. De là deux écueils : Fénelon, qui tient à garder une mesure exacte entre les diverses parties de son double récit, tombe, malgré toutes les ressources de son imagination, dans la monotonie ou la sécheresse ; Bossuet, qui s'oublie à raconter longuement d'abord la vocation de saint Bernard, puis les commencements de son apostolat, marqués par la conversion de toute sa famille, se hâte ou languit lorsqu'il touche au reste, et son discours, passionné mais inégal, manque de suite et de proportion. Je regrette qu'il n'ait pas osé saorifier franchement tout ce qu'il était

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réduit ii indiquer par quelques traits vagues et clans J'ombre du second plan.

J'userai, dans l'analyse de son œuvré, du droit qu'il ne s'est point accordé et m'en tiendrai aux deux épisodes, qui sont, à le bien prendre, tout le discours. Fénelon les a fait tenir l'un et l'autre en une seule page : c'est un modèle de concision :

A quoi n'est-on pas exposé, mes frères, non seulement par la malice des hommes et par sa propre fragilité, mais encore par les dons de Dieu ?

Dès sa plus tendre enfance, Bernard est aux prises avec des compagnies imprudentes, qui veulent lui arracher son innocence; avec sa propre beauté, qui est un scandale, selon le sage; enfin avec son esprit même, qui le tente de vanité sur le succès de ses études....

.... Mais rien ne peut ravir à Jésus-Christ ce qu'il tient dans sa main.... Déjà une voix douce et intérieure., qui fait tressaillir Bernard jusque dans la moelle de ses os, l'appelle au désert. En vain ses proches et ses amis veulent l'arrêter, il les entraîne par la rapidité de sa fuite. Le plus jeune d'entre ses frères, voyant tous les autres qui abandonnent l'héritage paternel et qui s'enfuient tout nus pour porter la croix de Jésus Christ, s'écrie : « Quoi donc ! mes frères, vous prenez le ciel et vous me laissez la terre ! » L'enfant suit la sainte troupe.

Ainsi Bernard, à l'âge de vingt-trois ans, s'avance vers la solitude, et mène avec lui comme en triomphe la chair et le sang vaincus...

Dana oe résumé substantiel, où l'on retrouve tous 1rs traits essentiels de la légende, Fénelon

marque sans y insister l'âge de saint Bernard, au moment où il quitta le monde pour se retirer à Citeaux. « En l'an de l'Incarnation du Seigneur 1113, disait le biographe contemporain, quinzième année de la fondation de Cîteaux, le serviteur de Dieu, Bernard, âgé d'environ vingt-trois ans (annos natus circiter très etvigintï), entra à Cîteaux sous Fabbé Etienne, avec plus de trente compagnons, et courba la tête sous le joug clément de Jésus-Christ. » Lhistorien fixe une date et poursuit.

C'est ce chiffre indiqué en passant qui fixe l'attention de Bossuet, plus que toutes les autres circonstances du récit. Il s'y arrête, et veut qu'on s'y arrête avec lui :

Un gentilhomme d'une race illustre, qui voit sa maison en crédit et ses proches dans les emplois importants; à qui sa naissance, son esprit, ses richesses promettent une belle fortune, à l'âge de vingt-deux ans, renoncer au monde avec autant de détachement que le fit saint Bernard, vous semble-t-il, chrétiens, que ce soit un effet médiocre de la toute-puissance divine l ?

Et il laisse un libre cours à ses réflexions ; son cœur s'émeut avec force et son imagination s'échauffe sur cette pensée :

Vous dirai-je en ce lieu, s'écrie-t-il, ce que c'est qu'un jeune homme de vingt-deux ans ? Quelle ardeur, quelle impatience, quelle impétuosité de désirs I

1. Panégyrique de saint Bernard, 1er point. Éd. princeps donnée par D. Déforis ( Œuvres de Bossuet, t. VIT, 2« part., 1788), p. 201.

Ces! ainsi qu'il s'engage peu à peu dans cette admirable définition de la jeunesse, où il a effacé (tous les critiques en conviennent) les philosophes et les poètes par la rigueur de ses analyses et par les vives couleurs de ses peintures.

Il n'y a dans ce beau morceau sur la jeunesse qu'une seule réminiscence avouée, c'est un passage des Confessions de saint Augustin : Bossuet s'est fait une loi de ne plus invoquer l'autorité des auteurs profanes; il n'aurait garde ni d'imiter Horace, ni de nommer Aristote. Mais comment aurait-il oublié l'admirable chapitre de la Rhétorique sur les mœurs des jeunes gens, et ces traits qui s'offrent d'euxmêmes à la mémoire, tant ils ont d'abord frappé l'esprit par cette précision lumineuse, cette justesse et cette profondeur qui sont le privilège d' Aristote, lorsqu'il observe les différents aspects de la vie, ou qu'il démêle les ressorts les plus subtils de la nature humaine?

Les jeunes gens, disait-il, sont confiants, parce qu'ils n'ont pas encore été souvent trompés ; ils espèrent facilement; comme les gens pris de vin, ils s'échauffent, et cette chaleur en eux est naturelle; elle vient aussi de ce qu'ils n'ont pas éprouvé souvent l'infortune. L'espérance fait la meilleure part de leur vie; car l'espérance a pour objet l'avenir, comme le souvenir a le passé. Or, pour les jeunes gens l'avenir est beaucoup, le passé est peu de chose... Ils sont braves; car ils ont du cœur et sont enclins à l'espérance; or le cœur empêche de craindre, et l'espérance fait que l'on ose... Ils sont magnani-

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mes, parce qu'ils n'ont pas été éprouvés par la vie, ni soumis à l'épreuve de la nécessité... Ils pèchent en tout par l'exagération et l'impétuosité... toujours excessifs dans l'amitié, dans la haine, en toutes choses *.

Je prends dans le chapitre d'Aristote sur les jeunes gens tous les traits qui donnent lieu à une comparaison littérale 2. On doit y joindre ce passage du chapitre sur les mœurs des nobles :

Le propre de la noblesse est que celui qui la possède est ambitieux; car tous ceux qui possèdent quelque bien, veulent y ajouter sans cesse : or la noblesse est un héritage venu des ancêtres.

Ce dernier rapprochement 3 permet de supposer que Bossuet ne venait pas de lire par hasard, et en courant, une page isolée de la Rhétorique ; il s'inspirait d'une élude, ancienne peut-être, mais complète, du livre d'Aristote, et qui avait laissé une impression profonde dans sa mémoire.

Une preuve plus décisive à mes yeux, c'est le caractère même de l'imitation qu'il en a faite : d'un côté, elle est très libre dans le détail de l'expression, Bossuet s'écarte et se rapproche à son gré du texte original; et, de l'autre, il est si fidèle à l'esprit du

1. Aristote, Rhétorique, n, 12. — 2. Voyez cette comparaison, très bien faite par M. Havet, dans son excellente Étude sur la Rhètorique oV Aristote, 1855. — 3. Il est indiqué dans les notes que M. Bonafous a jointes à sa traduction de la Mhétorique d'Aristote, 1856, p. 424.

maître et à sa méthode, qu'il lui arrive d'ajouter aux traits qu'il lui emprunte des traits qui ne sont pas de lui et qui semblent lui appartenir; il y faut regarder de près pour dire quelle est au juste la part d'Aristote dans cette analyse où il n'aurait rien ivoué :

Cette force, cette vigueur, ce sang chaud et bouillant, semblable à un vin fumeux, ne leur permet rien de rassis ni de modéré. Dans les âges suivants, on commence à prendre son pli, les passions s'appliquent à quelques objets, et alors celle qui domine ralentit du moins la force des autres: au lieu que cette verte jeunesse n'ayant rien encore de fixe ni d'arrêté, en cela même qu'elle n'a point de passion dominante par-dessus les autres, elle est emportée, elle est agitée tour à tour de toutes les tempêtes des passions avec une incroyable violence. Là les folles amours; là le luxe, l'ambition et le vain désir de paraître exercent leur empire sans résistance. Tout s'y fait par une chaleur inconsidérée; et comment accoutumer à la règle, à la solitude, à la discipline, cet âge qui ne se plaît que dans le mouvement et dans le désordre, qui n'est presque jamais dans une action composée, a et qui n'a honte que de la modération et de là pudeur ? » Et pu<l et non esse impudente m ! /

Tout»' la suite offre la même vérité d'observation; mais, à mesure qu'il s'abandonne à son génie, Bossue t relève la rigueur toute philosophique de sa pensée, par une variété de tours et

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