‹ Bossuet orateurChapitre 87 sur 192 · Coloss., il · texte numérisé non relu

Coloss., il

ditation placée dans la bouche de saint Bernard. Le récit des anciens biographes ! n'en avait pas même fourni l'idée à Bossuet. On y voit Bernard, déjà très porté à fuir le monde, presque résolu à choisir l'abbaye de Giteaux pour sa retraite, différer pourtant et se laisser retenir par les plaisirs de l'étude et le goût des lettres. Mais le souvenir de sa sainte mère le tourmentait ; souvent il croyait la voir, il l'entendait se plaindre et lui reprocher d'avoir trompé son espérance. Un jour qu'il allait rejoindre ses frères au siège de Grancey, il se prit à s'affliger plus vivement de cette pensée 2,et, s'étant arrêté dans une église qu'il trouva sur son chemin, il pria en versant des torrents de larmes, éleva les mains au ciel et répandit son cœur comme de l'eau en présence de Dieu. De ce jour-là, tous ses liens furent rompus.

Bossuet a changé le lieu de la scène, l'accent du dernier entretien. Où a-t-il pris ces sentiments et ces paroles qu'il prête au jeune Bernard? Il les aurait, s'il l'en fallait croire, tirés uniquement des livres du saint. J'aime mieux dire que cette éloquence était puisée àlasource vive, qu'elle est venue aux lèvres de l'orateur du fond même de ses entrailles. On n'aura pas oublié la méditation de Bossuet au pied de la croix, dans une des retraites qui

1. Guillaume de Saint-Thierry, nommé par Fénelon comme par Bossuet, est l'auteur du premier livre de la T'a' de saint Bernard, publié en tête de ses Œuvres. — 2. Vita S. Bemardï, I. Cœpit h\ hujusmodi cogitatione véhémente r unxiari.

ont précédé son ordination1 : il Fa mise sur dos lèvres saintes avec une plus grande magnificence de langage ; mais ce sont les mêmes pensées, la même conclusion. Dans ce récit d'une vocation illustre, il s'est inspiré du souvenir récent encore des combats que le monde et Dieu s'étaient livrés à la dernière heure dans sou propre cœur.

Je passe à regret l'entrée de saint Bernard à Cîteaux, ses mortifications, sa vie pénitente, pour arriver plus vite au commencement de son apostolat, épisode qui remplit la plus grande partie du second point et forme dans la composition du discours le pendant du récit de la vocation, comme il en est la suite dans la légende. Ici Bossuet s'inspire,, non plus des analyses rigoureuses d'Aristote, mais d'un naïf récit de Guillaume de Saint-Thierry, un contemporain de saint Bernard, qui le premier, de son vivant, mais à son insu, avait entrepris de recueillir et de perpétuer le souvenir de ses grandes actions2. Il est curieux de rapprocher du récit de Guillaume celui de Bossuet, et, à mesure que l'orateur s'écarte du texte primitif ou qu'il s'en rapproche, de noter ce qu'il conserve, ce qu'il supprime, ce qu'il ajoute, en démêlant, s'il est possible, les raisons qui le déterminent.

L'écrivain du moyen âge ne dédaigne pas les

1. Voyez la fin de notre chap. I. — 2. Nec edenda vivente ipso iicut nec soribuntur ipso sciente. S, Berna rd i abbatU Vita, liv. 1, Proœm.

PANÉGYRIQUE F>K S. BERNARD. i'.Y-i

figures de rhétorique : il compare le jeune saint à la

flamme qui brûle les forets sur la montagne, dévorant d'abord les plus voisines, et puis étendant au loin ses ravages : ainsi, le feu qu'il avait plu à Dieu d'allumer dans le cœur de son serviteur gagna d'abord ceux qui, par les liens du sang ou par les liens de l'amitié, tenaient de près à sa personne. Le premier qui se laissa persuader, sans hésitation, sans délai, fut Gaudri, son oncle, un noble et puissant seigneur, qui avait fait ses preuves de courage. Puis ses frères, à tour de rôle. Guillaume de Saint- Thierry, qui a vu l'abbé de Glairvaux entouré des siens, a grand soin de les nommer tous par leur nom, et de dire à quel moment, dans quelles circonstances chacun d'eux a été touché de la grâce. Saint Bernard avait cinq frères : Gui et Gérard étaient ses aînés; après lui venaient André et Barthélémy, qui sortaient de l'adolescence; le dernier, Nivard, était un enfant. Barthélémy, qui ne portait pas encore l'épée, put sans peine et sur l'heure écouter la voix qui l'attirait dans la solitude. Pour André, un tel parti était moins aisé à prendre; il venait tic faire ses premières armes, son cœur était partagé. Tout à coup il s'écria : « Je vois ma mère! » Bernard déclara qu'il la voyait aussi. Calme et souriante, la pieuse Aleth applaudissait à la résolution »lc ses enfants; ne les avait-elle pas 'levés pour le cloître et la perfection de la vie religieuse? Le uouyeau soldat quitta doue la milice du siècle pour servir dans la milice du Seigneur,

Gui était de tous les frères celui qu'attachaient au monde les liens les plus puissants : destiné par sa naissance à devenir îe chef de ia maison et à en soutenir l'honneur, c'était déjà un personnage, vir magnus; de plus, il était marié ; aussi commença-t-il par hésiter, un peu seulement, dit le narrateur, qui paraît croire qu'une telle faiblesse a besoin d'excuse ; bientôt ses désirs furent tournés vers le cloître. Mais, pour rompre le mariage, il fallait le libre consentement des deux époux; et comment obtenir l'aveu d'une femme de noble parage, toute jeune encore (juvencala), qui avait de petites filles (parvulas filias) à élever? Au sein même d'une société trop portée à chercher dans la vie contemplative l'idéal de la perfection chrétienne, cela paraissait presque impossible. Saint Bernard ne balance pas à promettre à son frère que safemme ne tardera pas àse laisser persuader ou à mourir. Elle résista. Gui se dépouilla volontairement de ses biens, et s'étant fixé dans les champs, il y vécut du travail de ses mains, gagnant, comme les plus pauvres, le pain de chaque jour, pour lui, pour sa femme ; car il ne lui était pas permis de la renvoyer malgré elle, quam invitant dimittere non licebat. Bernard passa sur ces entrefaites; il parcourait la contrée, faisant partout des recrues. A sa vue, la pauvre femme, ébranlée déjà par les angoisses de la lutte, fut saisie d'une maladie soudaine, qui mit ses jours en danger. Alors, sentant qu'elle ne pouvait davantage regimber contre l'aiguillon, elle demauda pardon, consentit atout. Guillaume ajoute

qu'elle fut séparée de son mari selon les règles de l'Eglise, et entra de son côté dans un couvent, où elle continuait à servir Dieu fidèlement, au moment où il écrit. Il ne paraît pas avoir demandé ce qu'étaient devenus les enfants que eette fureur de prosélytisme privait des tendres soins de leur mère.

Gérard, le second des frères, fut le plus rebelle; il raisonnait sa conduite, et trouvait dans les exemples qui lui étaient donnés plus de légèreté ou de passion que de sagesse. Pour toucher ce cœur obstiné, il ne fallut rien moins que l'accomplissement littéral d'une sorte de prophétie. Atteint d'un coup de lance, selon la prédiction de saint Bernard, et à l'endroit même où celui-ci l'avait touché du doigt, il s'écria, en tombant sur le champ de bataille, qu'il faisait vœu d'entrer à Cîteaux et d'être moine. En effet, dès qu'il fut rendu à la vie et à la liberté, il remplit son vœu et devint dans la suite le plus soumis et le plus zélé des compagnons de son frère. C'est à la mort de Gérard que saint Bernard, forcé d'interrompre brusquement une des homélies où il commentait le Cantique des Cantiques, avoua qu'il était vaincu par la douleur. Il avait eu beau mépriser le sang et la chair, son cœur saignait : « Il faut, disait-il, que je laisse voir tout ce que je souffre ; je suis homme, je le confesse... j'ai horreur de la mort , pour moi et pour les miens [ ! »

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