point, iOltl., p
leur fit cette belle réponse : « Eh ! quoi donc ! vous prenez le ciel et vous me laissez la terre t a
Bossuet ajoute ces réflexions :
De cette sorte, il se plaignait doucement qu'ils le partageaient an peu trop en cadet, et cette sainte pensée fit une telle impression sur son âme. qu'ayant demeuré quelque temps dans le monde, il obtint son congé de son père pour s'aller mettre en possession du même héritage que ses chers frères, non pour le partager, mais pour en jouir en commun avec eux.
On aura observé que Bossuet, dans ses développements, glisse sur les faits, tandis qu'il insiste sur les maximes : tel est l'esprit du panégyrique ; on n'y raconte que pour instruire. La conversion des aînés nous apprenait qu'on livre dans le cloître de plus beaux combats que ceux des champs de bataille ; celle de Nivard, qu'on y jouit d'un héritage plus précieux que les héritages temporels : on n'est pas réduit à le partager. Celle de leur sœur, qui finit aussi par suivre leur exemple, fournit à l'orateur une occasion de prêcher la vanité de la parure.
Dans la légende, on voit cette mondaine humiliée aux portes de Cîteaux : elle demandait à voir l'apôtre ; leur frère André l'aperçoit , richement vêtue, selon son rang; il la repousse et la gourmande sur les ornements dont elle a paré son corps, cette pourriture! Elle fondit en larmes et répondit d'une voix suppliante : « Oui, je suis une
pécheresse, mais c'est pour des pécheurs comme
moi que Jésus-Christ est mort. Si mon frère méprise mon corps, que le serviteur de Dieu ne méprise pas mon âme. » Et elle promit de se soumettre en toutes choses à sa volonté.
Bossuet fait parler saint Bernard :
a Et pourquoi, lui dit-il, venez-vous troubler le repos de ce monastère, et porter la pompe du diable jusque dans la maison de Dieu? Quelle honte de vous paver du 'patrimoine des pauvres t »
Après ces nobles paroles, si bien placées dans la bouche de saint Bernard et si conformes à l'esprit du christianisme, Bossuet revient, non sans quelque ménagement dans la forme, aux rudesses du texte. Il traduit le stercus involutum et l'amplifie :
I) lui lit entendre qu'elle avait grand tort d'ormrainsi de la pourriture; c'est ainsi qu'il appelait notre corps. Ce corps, en effet, chrétiens, n'est qu'une masse de boue que l'on pare d'un léger ornement à cause de l'âme qui y demeure,.. Avoir tant de soin de si peu de chose et négliger pour elle cette âme faite à l'image de Dieu, d'une nature immortelle et divine, n'est-ce pas une extrême fureur ?
On a dans ce passage un avant-goùt du Sen/,<>,i sur la mort. Quelques mots d'une rapidité et d'une énergie singulières achèvent le récit :
Ali ! la sœur du pieux Bernard est touchée au vif de
cette pensée : elle court aussitôt aux jeûnes, à la retraite, au sac, au monastère, à la pénitence.
Elle avait été précédée dans les voies de la pénitence par le vieux Tesselin, qui vint, lui aussi, rejoindre ses fils à Clairvaux, où il ne tarda guère à terminer saintement une vie pleine de jours, obiit in sencctute bona '. Le contemporain rapporte cette circonstance avec quelque sécheresse, et passe; c'est par là que Bossuet a voulu finir, et il insiste : son cœur lui dit que cette « dernière conquête » du saint dans sa famille a dû être le comble de sa joie, que l'arrivée de ce bon père l'aura certainement attendri jusqu'aux larmes : « 0 Dieu éternel! quelle joie! quelles larmes du père et du fils !» Il ne faut pas qu'on puisse croire qu'il fût resté aucune amertume dans le cœur de ce vieillard, père de sept enfants, et resté seul dans sa maison :
Il n'est pas croyable avec quelle constance ce bon homme avait perdu ses enfants, l'honneur de sa maison et le soutien de son âge caduc. Par leur retraite, il voyait son nom éteint sur la terre; mais il se réjouissait que sa sainte famille allait s'éterniser dans le ciel, et voici que, touché de l'esprit de Dieu, afin que toute la maison lui fût consacrée, ce bon vieillard, sur le déclin de sa vie, devient un enfant en Notre-Seigneur Jésus-Christ sous la conduite de son cher fils qu'il reconnaît désormais pour son père.
PANÉGYRIQUE DE S. BBBNARD. i4l
Ainsi s'effacent, jusqu'à la fin, toutes les impressions pénibles ou douteuses que pouvait laisser le récit primitif, et le panégyriste, fidèle à son rôle, conclut en appuyant sur l'exemple de Tesselin un dernier conseil :
N'épargne* pas vos soins, ù parents, à élever en la crainte de Dieu les entants que Dieu vous a confiés; vous ne savez pas quelle récompense cette bonté infinie vous réserve. Ce pieux Tesselin, qui avait si bien nourri les siens dans la piété, en reçoit sur la lin de ses jours une bénédiction abondante, puisque, par le moyen de son fils, après une longue vie, il meurt dans une bonne espérance et, si je l'ose dire, dans la paix et dans les emments du Sauveur.
Me trompé-je en trouvant que le langage de Foratenr a pris en cet endroit un accent plus ému et plus cordial? L'idée même de développer le passage de son récit consacré au père de saint Bernard, tandis qu'il abrégeait tout le reste, est digne de remarqua, sans aucun doute. H y a là comme une effusion du sentiment filial qui ne surprendra personne, si Ton songe aux liens étroits qui unissaient Bossuet à la pieuse mère dont les prières, pareilles aux prières d'Àleth, avaient éveillé en lui la vocation du sacerdoce ; -i ce père qui jadis lui avait mis pour la première fois la Bible entre les mains, et qui devait un jour, dans le court intervalle qui sépara pour lui le veuvage et la mort, s'asseoir au cbœur dans la stalle que son fils avait occupée.
Apôtre de sa famille, saint Bernard devient l'apôtre de son monastère, puis l'apôtre et le pacificateur du monde entier. La fin du second point est écourtée comme celle du premier; mais Bossuet, même en passant vite sur des circonstances plus mémorables, ne pouvait, dans son discours, oublier l'action d'éclat par laquelle saint Bernard, déjà malade et sous les premières atteintes de la mort, couronna son apostolat. La ville de Metz était précisément la dernière qu'il eût visitée et sauvée avant de rendre son âme à Dieu. De là cette apostrophe qui fixe le lieu où le panégyrique fut prononcé :
Puissante ville de Metz, son entremise t'a été autrefois extrêmement favorable. 0 belle et noble cité ! il y a longtemps que tu as été enviée; ta situation trop importante t'a presque toujours exposée en proie; souvent tu as été réduite à la dernière extrémité de misères ; mais Dieu de temps en temps t'a envoyé de bons protecteurs.
Et l'orateur rappelle la journée d'angoisses où, sur les bords de la Moselle, les Messins défaits par Benaud de Bar, et « enflammés du désir de la vengeance, » allaient tout remettre au hasard d'une seconde bataille ; tout à coup saint Bernard paraît ; l'archevêque de Trêves est allé chercher à Clairvaux ce « charitable pacificateur. » Il l'a trouvé sur son grabat, épuisé de forces, attendant sa dernière heure. Mais l'ardeur de sa charité, par un suprême effort, a surmonté la maladie.
Chacun courait aux armes avec une fureur incroyable: les armées étaient en vue et prêtes de donner. La charité, qui ne désespère jamais, presse le vénérable Bernard; il parle, il prie, il conjure qu'on épargne le sang chrétien et le prix du sang de Jésus. Ces âmes de fer se laissent fléchir, les ennemis deviennent des frères; tous détestent leur aveugle fureur, et, d'un commun accord, ils vénèrent l'auteur d'un si grand miracle.
Bossuet termine le récit de cette fameuse journée en exhortant les Messins à imiter les vertus de saint Bernard1, et à prier le saint de continuer à la ville de Metz une protection dont elle a encore besoin :
Nous vous demandons encore votre secours et votre médiation au milieu des troubles qui nous agitent. 0 vous qui avez tant de fois désarmé les princes qui se préparaient à la guerre, vous voyez que, depuis tant d'années, tous les fleuves sont teints et toutes les campagnes
fument de toutes parts du sang chrétien Priez Dieu
qu'il nous donne la paix, qu'il donne le repos à cette ville que vous avez autrefois chérie...
Il est à remarquer que, dans sa prière, l'orateur ne s'est pas oublié lui-même :
0 pieux Bernard, ô saint pénitent, impétrez-nous par vos saintes intercessions les larmes de la pénitence, qui vous donnaient une si sainte joie, et, afin quelle soit re-
1. O ville si fidèle et si bonne, ne veux-tu pas honorer ton libérateur
nouvelée dans le monde , priez Dieu qu'il enflamme les prédicateurs de l'esprit apostolique qui vous animait.
Saint Bernard n'était-il pas le premier modèle que les entretiens du foyer domestique avaient dû offrir à Fémulation de Bossuet, dès son enfance, dans cette province de Bourgogne, qui se glorifie d'avoir donné à l'Église gallicane les deux lumières auprès desquelles pâlissent toutes les autres ?
Ainsi, toutes les circonstances se réunissent pour expliquer l'élan qui emporte le génie de l'orateur. On comprend qu'il se soit surpassé en traitant un sujet qui devait être pour ses auditeurs Messins, comme pour lui-même, un sujet de prédilection. Aussi peut-on dire que c'est dans le Panégyrique de saint Bernard que l'éloquence de Bossuet prend son essor, comme celle de Pascal venait d'éclater pour la première fois, et par surprise, dans le célèbre Entretien sur Epictète et Montaigne (janvier 16oo).
Quelles que soient les beautés éparses dans les autres sermons du même temps, il faut se recueillir pour les goûter ; c'est une étude attachante sans doute, mais laborieuse, où l'esprit achète par un peu de peine son profit, et dont il ne reste souvent, même aux plus attentifs, qu'un souvenir mêlé et confus. Il y a dans le Panégyrique de saint Bernard des beautés dont personne ne songe à se défendre ; on est tout d'aborcLsaisi d'une émotion assez vive
PANÉGYRIQT'E DE S. BERNARD. 14.*)
et assez franche pour qu'elle dure; il serait aussi difficile d'oublier la vocation du saint, sa méditation solitaire, son entrée à Glairvaux et la conversion de sa famille, que le portrait de Cromwell ou le récit d»> la mort d'Henriette d'Angleterre.
Bossuet sera un jour plus contenu, plus égal et plus châtié dans son style; il ne parlera jamais d'une façon plus élevée, ni plus pénétrante. Pourquoi ne dirais-je pas toute ma pensée ? TI y a même, dans les parties les plus heureuses du Panégyrique de saint Bernard, je ne sais quel charme qu'on ne retrouvera pas au même degré dans les sermons prêches au Louvre, ni dans les oraisons funèbres. Bossuet y a laissé courir sa plume sans s'arrêter, sans revenir sur ses pas; la main est trop lente au gré de cette verve impétueuse qui déborde et se précipite ; un art plus discret fera rentrer le plan du discoursdans des proportions plus exactes; il mettra chaque idée à sa place; il ne soulfrira dans Fexpr< won rien d'irrégulier ni d'excessif, et atteindra, pans laisser sentir aucun effort, à la perfection. Le premier essor du génie était moins réglé, moins sûr, mais plus prompt, plus irréfléchi, plus libre; au milieu même des négligences que l'improvisation y a laissées, on ne sentait que mieux, dans toute la force de leur élan, l'heureuse témérité de la jeunesse et le feu de l'inspiration.