SERMON SUR LA PROVIDENCE
gement universel. Ici, on dirait qu'il a peur de n'avoir pas ouvert à l'ardente activité de son esprit une carrière assez étendue. A propos des biens et des maux, et de la manière inégale dont ils sont répartis entre les hommes, Bossuet expose dans son exorde, il examine et réfute dans la plus grande partie de son premier point, l'objection qu'on en a tirée contre la justice divine ; c'est ainsi qu'il introduit dans son discours la question de la Providence, et naturellement il s'y attache de telle façon que l'incident fait oublier le sujet principal et devait tout au moins rompre la simplicité de l'ordonnance.
Lorsqu'il reprit cette question en 1662, il avait senti qu'elle est de celles qu'on ne doit point poser dans la chaire sans prendre le loisir de l'approfondir et de la résoudre : « Grand et admirable sujet, s'écrie-t-il, et digne de l'attention de la cour la plus auguste du monde ! » Aussi n'aurait-il garde d'en faire un simple hors-d'œuvre ; il entre tout d'abord en matière, et c'est pour n'en plus sortir ; depuis l'avant-propos jusqu'à la conclusion, tout concourt à la même lin; la division n'a rien de scolastique, deux points seulement : le premier pour montrer « qu'un conseil éternel et immuable se cache parmi tous ces événements que le temps semble déployer avec une si prodigieuse incertitude; » le second, pour enseigner aux fidèles quelle application ils doivent faire de « celle sublime politique qui régit 1<monde. » — « Et c'est, ajouh'-t-iJ, tout le sujet de
loi BOSS! Ei A DIJON.
ce discours. » Sujet immense, en effet, et qu'il était d'abord indispensable de circonscrire.
Le changement n'est pas moins marqué dans l'ordre et dans les formes de la discussion. A Dijon, Bossuet commence par rappeler les blasphèmes des libertins contre la Providence ; il insiste sur l'argument des Epicuriens pour qui « l'innocence opprimée fait voir que les affaires humaines vont au hasard et à l'aventure. » Avant d'opposer à cette doctrine brutale les paroles décisives de l'Ecriture, il s'arrête à en faire ressortir la force ; il veut qu'elle Tait emporté sur les maximes pompeuses des stoïciens, sur les magnifiques raisonnements de Sénèque, sur le « dernier effort de la philosophie impuissante. » Après avoir étalé pour son propre compte le scandale de la vertu méprisée et de l'iniquité triomphante : « Gomment démêlerons-nous ces obscurités? s'écrie-t-il. Comment prouveronsnous un tel paradoxe, que l'ordre le plus excellent se doive trouver dans une confusion si visible? »
Au plaisir même que l'orateur semble prendre à retourner sous ses aspects les plus ardus cette a difficulté si épineuse, » on devine bien que sa foi n'en a pas été troublée un seul instant, qu'il est assuré de tenir entre ses mains la solution unique et certaine qui échappe à la raison des $. La méthode pourtant n'est pas sans quelque péril dans la chaire. Cette foi sereine qui se joue avec les épines, parce qu'elle s'alfermit en raison même de l'obscurité des questions et de la contra-
SERMON 8IIB LA PROVIDENCE. loo
n'été des systèmes, est- elle le partage de tous ceux qui veulent croire? Les propositions infaillibles où Bossuet fonde sa sécurité réduiront-elles au néant toutes les objections qu'il a soulevées? Est-il bien certain de ramener par ses invincibles raisonnements le calme et la certitude dans toutes les âmes, où il s'est exposé d'abord à semer lui-même les anxiétés du doute?
Dans le sermon du Louvre, on reconnaîtra jusque dans le détail la même argumentation ; mais Bossuet en a complètement renversé l'ordre. Sans dissimuler aucune des difficultés du problème, il lui a suffi de les indiquer sommairement, et il avait pris soin d'avance ou de les résoudre, ou de leur ôter toute force, en commençant par établir et par mettre hors d'atteinte la seule croyance que l'Ecriture autorise, la seule aussi qui satisfasse la raison.
Aflirmera-t-on que le seul hasard gouverne le monde ?Dèsl'exorde, Bossuet et ses auditeurs sont tombés d'accord que, si l'homme est pour l'auteur de toutes choses un ouvrage de prédilection, il serait monstrueux de supposer qu'un éternel désordre règne dans les affaires humainesT tandis que le reste de l'univers a ses lois.
Dira-t-on que le spectacle de ce monde ressemble à un de ces tableaux confus où les couleurs paraissent avoir été «jetées au hasard, seulement pour brouiller la toile ?» Bossuet s'est hâté d'établir fermement qu'il doit y avoir sous cette confusion un « art caché, » que ce tableau, si étrange au premier
Vj\] BOSSUET A DIJON.
aspect, prend une forme et un sens, dès qu'on en a trouvé le point de vue. Le point de vue, c'est l'attente du « grand jour de l'éternité, » où Dieu, qui dispose du temps et règle ses heures, mettra la dernière main à son ouvrage, où « toutes choses seront démêlées par une décision dernière et irrévocable. »
Continuera-t-on7 néanmoins, à se plaindre qu<i, même dans les bornes étroites de ces jours comptés qui sont les jours du mélange et de l'épreuve, Dieu fait trop souvent du bien aux méchants et laisse souffrir trop de maux aux justes? Aussitôt Bossuet invite à réfléchir sur la véritable nature des biens et des maux qui sont répandus en ce monde : des biens mêlés que Dieu abandonne indifféremment e aux uns et aux autres, » et qui peuvent être funestes à ceux qui en abusent; des maux, mêlés comme les biens, et qui sont des biens véritables pour ceux qui savent profiter d'une épreuve dont la sagesse souveraine a marqué la fin et la récompense.
Voilà une dialectique serrée, mais prudente, qui ne -se pique plus de faire au doute sa part, même pour une heure. Au moment où la question se pose, peu importe qu'elle soit difficile et contestée : elle est résolue ; Bossuet n'examine pas, il affirme ; il ne conteste pas, il prononce du ton superbe et confiant d'un victorieux. L'Ecriture a parlé d'un roi de Juda, qui, trouvant sur les frontière de son royaume mne place forte établie par les Samaritains pour inquiéter son peuple, ruina cette forteresse et en fit Bervirles matériaux à élever deux grands châteaux
SERMON STT, LA PROVI[>K>' I . 1"JT
pour tenir en respect ses ennemis. C'est l'exemple qu'il s'est proposé de suivre :
Les libertins déclarent la guerre à la Providence,,
et ils ne trouvent rien de plus fort contre elle que la distribution des biens et des maux, qui parait injuste, irrégulière, sans aucune distinction entre les bons et les méchants. C'est là que les impies se retranchent comme dans leur forteresse imprenable, c'est de là qu'ils jettent hardiment des traits contre la sagesse qui régit le monde, se persuadant faussement que le désordre apparent des choses humaines rend témoignage contre elle. Assemblons-nous, chrétiens, pour combattre les ennemis du Dieu vivant: renversons les remparts superbes de ces nouveaux Samaritains. Non contents de leur faire voir que cette inégale répartition des biens et des maux du monde ne nuit en rien à la Providence, montrons au contraire qu'elle l'établit. Prouvons par le désordre même qu'il y a un ordre supérieur qui rappelle tout à soi par une loi immuable, et bâtissons les forteresses de Juda des débris et des ruines de celle de Samarie....
< )n suit sans crainte au plus épais de la mêlée un chef qui promet ainsi la victoire. Il n'a pas de peine à porter jusqu'aux derniers rangs, comme le héros de Rocroy, « l'ardeur dont il est animé. » Ce n'est pas !<■ lieu d'examiner si ce ton d'assurance a beaucoup de prise sur les incrédules, s'il n'esl pas fait pour surprendre ceux qui doutent de bonne foi; mais il n'en est pas qui convienne mieux à la foule de ceux qui se pressent autour de la chaire, et dont la foi, languissante plutôt que troublée, n'attend
lo8 BOSSUET A DIJON.
pour secouer son engourdissement que l'appel viril d"une voix convaincue et entraînante.
Au milieu de ses inégalités, le premier sermon sur la Providence offrait déjà des parties de cet éclat et de cette vigueur. Telle est cette apostrophe à un contradicteur opiniâtre :
Approche ici, ô toi qui murmures en voyant la
prospérité des pécheurs : — «Ah ! la terre les devrait engloutir, ah ! le ciel se devrait éclater en foudre. » — Tu ne songes pas au secret de Dieu. S'il punissait ici tous les réprouvés, la peine les discernerait d'avec les bons. Or l'heure du discernement n'est pas arrivée. Cela est réservé pour le jugement
« Ne vois-tu pas, dit saint Augustin *, que, pendant l'hiver, l'arbre mort et l'arbre vivant paraissent égaux ; ils sont tous deux sans fruits et sans feuilles. Quand estce qu'on les pourra discerner ? Ce sera lorsque le printemps viendra renouveler la nature, et que cette verdure agréable fera paraître dans toutes les branches la vie que la racine tenait enfermée. » Ainsi ne t'impatiente pas, ô homme de bien ; laisse passer l'hiver de ce siècle, où toutes choses sont confondues ; contemple ce grand renouvellement de la résurrection générale qui fera le discernement tout entier, lorsque la gloire de Jésus- Christ reluira visiblement sur les justes *
Telle est, un peu plus loin, cette conclusion pas-
1. In Psalm., cxlviii, n° 16. — 2. 1er point. Voyez mon édition des deux sermons sur la Providence.