‹ Bossuet orateurChapitre 98 sur 192 · SERMONS ET ENTRETIENS · texte numérisé non relu

SERMONS ET ENTRETIENS

Par moments, il se remue en lui quelque chose « qui voudrait s'élever à Dieu : »

Quand j'entends quelquefois discourir des mystères du Royaume de Dieu, je sens mon âme comme échauffée, je ne conçois que de grands desseins, il me semble que je ferai de grandes merveilles; faut-il taire le premier pas de l'exécution ? le moindre souffle du diable éteint cette flamme errante et volage, qui ne prend pas à sa matière *

Réduit aux abois, il ne sent même plus son mal :

Je ne sais pas même déplorer ma misère, ni implorer le secours du Libérateur, faible et altier tout ensemble, impuissant et présomptueux. J'ai voulu autrefois entreprendre ma guérison de moi-même; j'ai fait quelques efforts pour me relever : efforts inutiles, qui m'ont rompu et ne m'ont pas soulagé. Comme un pauvre malade moribond qui ne sait plus que faire, il s'imagine qu'en se levant il sera peut-être allégé ; il consume son peu de force par un travail qu'il ne peut supporter. Après s'être beaucoup tourmenté à traîner ses membres appesantis avec une extrême contention, il retombe r.insi qu'une pierre, sans pouls et sans mouvement, plus impuissant que jamais

Ce remède qu'il n'a pu trouver en lui-même, il

1. Rapprochez de ce passage le 1er poiut du sermon pour la Pentecôte, où Bossuet exprime à peu près les mômes idées, mais d'une façon toute générale. On verra combien la forme personnelle est plus expressive.

l'a demandé à la philosophie, à la loi, aux préceptes enseignés par lesprédicateurs. A bout deressources, mourant et désespéré, il se jette aux pieds de Jésus, l'unique médecin des âmes :

Sauveur Jésus, vous êtes le libérateur que je cherche. Vrai médecin charitable, qui, sans être appelé de personne, avez voulu descendre du ciel en la terre, et avez entrepris un si grand voyage pour venir visiter vos malades, je me mets entre vos mains..... Si vous ne me

guérissez, ô Sauveur, ma santé est désespérée Tous

les autres à qui je m'adresse ne font que couvrir le mal pour un temps; vous seul en coupez la racine, vous seul me donnez une guérison éternelle 4

On eut ce jour-là, dans cette chapelle de Navarre qui avait gardé le souvenir des premiers succès de Bossuet, quelque idée des progrès que son esprit venait de faire dans la retraite. Le théologien revenait, mûri par la méditation, assez maître de sa pensée et de son langage pour aborder, non pas sans crainte, mais sanspéril, les sujets de controverseles plus délicats ; l'orateur avait le secret de l'insinuation familière et des mouvements pathétiques.

Les Panégyriques lui fournirent une matière plus commode et plus propice à l'éloquence. Dans les premiers mois de 1657, il en prononça plusieurs :

1. Conclusion du premier sermon sur la Conception de la Sainte Vierge.

I' XNKi.VRIQFE DE S. VICTOR. \ (\'\

ceux de saint Thomas d'Aquin (7 mars), de saint Joseph (19 mars), de saint Victor (21 juillet); et probablement aussi, dans l'intervalle, un Panégyrique de saint Paul, non pas celui que nous possédons (je ne puis le croire !, malgré la conjecture de M. Floquet), mais un autre, dont les contemporains parlaient davantage et qu'ils désignaient, selon l'usage, par les premières paroles du texte, le Surrexit Paulus. Chacun de ces discours obtint un succès éclatant; il est facile d Vn trouver la preuve soit dans la Muse historique de Jean Loret -, témoin, digne de foi, et plus sérieux qu'on ne croirait, en le voyant écrire l'histoire en vers burlesques ; soit dans le Mémoire de l'abbé Ledieu3, qui a pu encore recueillir la tradition.

Le Panégyrique de saint Thomas d'Aquin et le Smrr.rit Paulus ont malheureusement disparu; Bossuet, prié de répéter le Panégyrique de saint Joseph^ Ta refait deux ans plus tard4; il ne nous est ainsi resté que le Panégyrique de saint Victor, sur lequel j'arrêterai l'attention : il la mérite à plus d'un titre. Le sermon de Dijon nous a permis de reconnaître, par comparaison, ce qui manquait encore à l'éloquence de Bossuet; le sermon de Navarre donnait la mesure des progrès que le jeune orateur avait accomplis en quelques années; c'est le Panégyrique de saint Victor, qui peut montrer combien

1. Voy. liv. II, chap. i. — '2. Lettres du 10 et 24 mari. 3. P, 63-4. — 1. Floquet, t. I, p. 398-401 ; t. II, p. 7-10.

il était déjà supérieur aux prédicateurs de son temps, je parle des plus célèbres et des plus justement estimés.

On venait précisément d'imprimer en I606 les Panégyriques des Saints du P. Senault, deux gros volumes d qui contenaient plus de quatre-vingts discours; et dans le nombre se trouvait un Panégyrique de saint Victor, prêché nous ne savons pas au juste en quelle année, mais dans cette même abbaye où Bossuet allait parler à son tour"2. La comparaison était donc, pour ainsi dire, inévitable. Elle était alors pleine de péril, et le jeune archidiacre de Metz ne pouvait se mesurer à un plus redoutable adversaire. Le P. Sénault était, au lendemain de la Fronde, le prédicateur à la mode ; on assiégeait les églises où il prêchait, comme on s'était arraché d'abord son traité De F usage des passions (1641) . Tout semblait justifier un tel succès : le zèle infatigable de l'orateur, sa bonne mine, la vivacité de son action, la beauté de sa morale, relevée parla pureté et la noblesse de son style. C'est par là surtout qu'il s'était élevé au-dessus de ses rivaux; à la cour, comme à la ville et dans les couvents, on lui savait gré de tenir toujours son langage à la hauteur des grands sujets qu'il traitait, d'ailleurs, le plus souvent, devant un auditoire choisi.

Senault était dans la chaire, comme Lemaître avait

1. Le tome III est un supplément, publié quatre ans plus tard. — 2. Panégyrique de saint Victor, « prononcé le jour de sa fête dans l'église de l'abbaye qui porte son nom. »

été au barreau, l'orateur qui approchait le plus de la manière de Balzac ; il en avait pris aussi les défauts. Dans le Panégyrique de saint Victor, le choix seul du texte et la façon dont il est développé dans Tavant-propos laissent voir à quel point ce grave personnage était sensible aux raffinements du bel esprit et passionné pour l'antithèse. « Fortis ut mors dilectio, » dit le Cantique des Cantiques, et ces mois servent à l'orateur de prétexte pour établir un parallèle entre l'amour et la mort, et célébrer la vie toire de l'amour sur la mort, chez les martyrs, ces « amants de Jésus-Christ. » Puis vient une division toute scolastique où le panégyriste annonce qu'il montrera saint Victor victorieux de la mort la plus rigoureuse par un indicible courage, de la mort la plus honteuse par une véritable et solide gloire, de la mort la plus longue par une admirable patience. De là trois sermons, sur le courage, sur lapatience, sur la véritable gloire, qui se suivent dans un ordre assez arbitraire, et où Senault fait entrer incidemment et un peu à l'aventure des lambeaux de la vie du saint,

Bossuet ne paraît pas moins subtil, au premier abord, lorsqu'il distingue trois choses d'où dépend principalement la gloire des martyrs: l'une en eslla cause, la seconde en est le fruit, et la troisième en est laperfection. L'énigme a besoin d'être expliquée:

La cause de leur martyre, c'a été le mépris des idoles; le fruit ôv leurs souffrances , c'a été la conversion des

peuples; et enfin, ce qui en tait la perfection, c'est qu'ils ne se sont pas épargnés eux-mêmes, et qu'ils ont signalé leur fidélité par l 'effusion de leur sang

Achevons de briser cet appareil scolastique. En somme, on peut d'avance entrevoir la suite logique et Funité d'un discours où l'orateur fera entrer tout ce que la légende rapporte de la vie aussi bien que de la mort de saint Victor : d'abord sa profession, puis sa captivité, puis son supplice; et où le récit, continué dans l'ordre des faits, servira naturellement de cadre à un sermon sur le mépris des idoles, sur la charité envers les hommes, sur l'abandon complet de soi-même à Dieu, en un mot sur toutes les vertus dont les martyrs ont légué le salutaire exemple aux chrétiens dégénérés. Ce plan répond à la nature du Panégyrique et en remplit exactement toutes les conditions.

Le récit est la partie faible dans le Panégyrique du P. Senault, comme plus tard dans les Panégyriques de Bourdaloue. Senault avait l'imagination médiocre ; salangue, d'ailleurs élégante, mais un peu abstraite et dépourvue de souplesse, convenait surtout à l'expression des idées générales; aussi paraissait-il n'être à son aise que dans l'amplification des lieux communs de morale.

Bossuet, au contraire, excelle à raconter et à peindre; et, comme s'il avait conscience de cette supériorité, il a pris soin d'appeler l'attention sur les belles peintures qui sont à Ja fois l'ornement et la

substance mémo de son discours. Il les annonce et, pour en assurer l'effet, il ne néglige même pas le soin d'en marquer le point de vue. Voyez d'abord avec quelle emphase juvénile ilentre en matière., et, par degrés, met sous les yeux d'abord la foule curieuse qui se précipite sur la place publique, puis le saint, livré en spectacle à la multitude, qui refuse d'encenser l'idole :

Quel est ce concours de peuple que je vois fondre

de toutes parts en la place publique de Marseille ? Quel spectacle les y attire ? Quelle nouveauté les y mène ? Mais quel est cet homme intrépide que je vois devant cette idole, et que l'on presse par tant de menaces delui présenter de l'encens, sans pouvoir fléchir sa constance, ni ébranler sa résolution ? Sans doute, c'est cet illustre Victor, la fleur de la noblesse de Marseille

L'orateur fera ensuite, non sans l'avoir annoncé, « la peinture d'un chrétien en prison, » peinture plus sobre d'effet, plus expressive, et qui rappelle par quelques traits ce beau monologue de Pojyeucte, que Bossuet avait entendu réciter dans sa nouveauté:

Je consens, ou plutôt j'aspire à ma ruine. Monde, pour moi tu n'es plus rien :

Je porte en un cœur tout chrétien Une flamme toute divine, Et je ne regarde Pauline Que comme un obstacle à mon bien.

Saillies douceurs du ciel, adorables idées,

Vous remplisses un cœur- qui vous peut recevoir;

De vos sacrés attraits les âmes possédées

Ne connaissent plus rien qui les puisse émouvoir '.

Tel est Victor, dans son cachot :

0 Dieu ! que son visage est égal et que son action2 est hardie ! Mais que cette hardiesse est modeste ! Mais que cette modestie est généreuse ! Et qu'il est aisé de le distinguer de ceux que leurs crimes ont mis dans les fers ! Qu'il sent bien qu'il souffre pour la bonne cause, et que la sérénité de ses regards rend un illustre témoignage à son innocence ! Bien loin de se plaindre de sa prison, il regarde le monde au contraire comme une prison véritable. Non, il n'en connaît point de plus obscure, puisque tant de sortes d'erreurs y éteignent la lumière de la vérité; ni qui contienne plus de criminels, puisqu'il y en a presque autant que d'hommes; ni de fers plus durs, puisque les âmes mêmes en sont enchaînées; ni de cachot plus rempli d'ordures par l'infection de tant de péchés 3

Bossuet suit à la lettre la tradition, dont il n'aurait garde de discuter la vraisemblance, et montre saint Victor, délivré chaque soir par un ange, qui passe les nuits à raffermir le courage de ses frères, après avoir consacré ses journées à instruire Longin, Alexandre, Félicien, geôliers de sa prison, qui voulurent être les compagnons de son supplice.

Il reste à représenter, dans un dernier tableau, le martyre du saint, sujet pathétique, mais usé. Pour

l. Corneille, Pnlyeucte, acte iv, scène 2. — 2. Son maintien, son attitude. — 3. 28 point.

le rajeunir, Senault, qui craindrait d'être trop simple s'il lirait tout de son propre fonds, appelle Sénèque à son aide; c'est un poëte profane qui lui prêtera son langage déclamatoire pour faire mourir saint Victor, comme autrefois périt Hippolyte, victime de son innocence. Bossuet préfère à la poésie ambitieuse de Sénèque la simplicité de la légende, qu'il lui suffit de relever par la vivacité du mouvement; voici le captif livré aux bourreaux :

Qu'on l'attache sur le chevalet et qu'il lasse durant trois jours des bourreaux qui s'épuisent en le flagellant; qu'un cheval fougueux et indompté le traîne à sa queue par toute la ville ou dans les revues de l'armée, au milieu de laquelle il a paru si souvent avec tant d'éclat; qu'il laisse par toutes les rues non seulement des ruisseaux de sang, mais même des lambeaux de sa chair : encore n'est-ce pas assez pour assouvir la haine de ses tyrans. Que veut-on faire de cette meule ? Quel monstre veut-on écraser et réduire en poudre ? Quoi ! c'est l'innocent Victor qu'on veut mettre en pièces par ce mouvement ! Eh ! il ne faut pas tant de force contre un corps humain que la nature a fait si tendre et si aisé à dissoudre. Mais la haine aveugle des infidèles ne pouvait rien inventer d'assez horrible, et la foi ardente des chrétiens ne pouvait rien trouver d'assez dur. Invente encore, s'il est possible, quelque machine inconnue, o cruauté ingénieuse ! Si tu ne peux abattre Victor par la violence, tâche de l'étonner par l'horreur de tes supplices. Il est prêt à en supporter tout l'effort; sa patience surmontera toutes les attaques. « Il ne reçoit aucune blessure quil ne couvre par une couronne; il ne verse pas une goutte

de sang qui ne lui mérite de nouvelles palmes; il remporte plus de victoires qu'il ne souffre de violences { »...

Ces derniers mots sont de Tertullien - ; car Bossuet ne veut plus faire un pas sans s'appuyer sur l'autorité des Pères. Une sorte de hasard a placé ce cliquetis d'antithèses à la fin du récit de Bossuet pour en faire ressortir la beauté plus mâle, pour montrer combien l'orateur est devenu supérieur, par la sévérité de son goût, à Sénèque et à Tertullien. On voit quels progrès il avait faits depuis le jour où il représentait saint Gorgon agonisant au milieu des flammes. Il ne laisse plus échapper d'expressions triviales; il ne cherche plus la vérité de la peinture dans la représentation trop littérale de toutes les circonstances du supplice. Il sait que le secret du pathétique et du sublime, c'est de laisser dans l'ombre les bourreaux haletants, la course furieuse des chevaux, et le sang qui coule à Ilots, et la chair qui se déchire en lambeaux, pour détacher en pleine lumière l'ardeur de la foi aux prises avec la brutalité d'une haine aveugle, la patience de Victor surmontant toutes les inventions de la plus ingénieuse cruauté. Il a subordonné les détails physiques, faits pour révolter les sens, à l'expression de la beauté morale, qui n'émeut le cœur que pour retremper l'énergie de la volonté.

Tout, dans notre discours, est ramené à ce dessein : c'est la loi du Panégyrique. Et, au surplus,

3e point. — 2. ticorp., n° 6.

PANÉÛYRIQ1 F ! I. S. Vl« [OR. 173

quelle que soil l' exactitude de Bossuet à recueillir

de « l'historien de sainl Victor » (c'est ainsi qu'il parle à deux reprises) les circonstances de sa vie et

de sa mort, il n'aurait point trouvé là de quoi remplir un discours si, dès le principe, il n'avait mêlé librement à la narration des faits les réflexions qu'elle suggère. Saint Victor, renversant du pied la statue de Jupiter, invite Forateur et ceux qui l'écoutent à rentrer en eux-mêmes : quel est le principe, quels sont les effets de l'idolâtrie? Est-elle éteint'- , la pernicieuse erreur qui poussait l'homme à se déifier lui-même en adorant ses ouvrages, en faisant des dieux de ses passions et de ses vices?

Non, non, mes frères, ne le croyons pas; l'idolâtrie n'est pas renversée, elle n'a fait que changer de forme, elle a pris seulement un autre visage. Cœur humain, abîme infini, qui dans tes profondes retraites caches tant de pensées différentes qui échappent souvent à tes propres yeux, si tu veux savoir ce que tu adores et à qui tu présentes de l'encens, regarde seulement où vont tes désirs; car c'est là l'encens que Dieu veut, c'est le seul parfum qui lui plaît. Où vont-ils donc, ces désirs °De quel côté prennent-ils leur cours? Où se tourne leur mouvement ? Tu le sais, je n'ose le dire; mais, de quelque coté qu'ils se portent, sache que c'est là ta divinité; Dieu n'a plus que le nom de Dieu; cette créature en remit l'hommage, puisqu'elle emporte l'amour que Dieu demande

Il faut, comme les chrétiens <l«is premiers temps, renrera t les idoles; il faut imiter le a r charité, leur

17 ï SÉJOUB DE BOSSUET À PARIS.

patience, supporter les infirmités de la nature, les injustices du monde, les inconstances de la faveur, la bizarrerie du jugement des hommes, comme ils supportaient les persécutions :

Apprenons à goûter ces amertumes ; et quelque

sorte d'afflictions que Dieu nous envoie, profitons de ces occasions précieuses et ménageons-en avec soin tous les moments.

Le ferons-nous, mes frères, le ferons-nous ? Nous réjouirons-nous dans les opprobres ? Nous plairons-nous dans les contrariétés ? Ah i nous sommes trop délicats, et notre courage est trop mou. Nous aimerons toujours les plaisirs, nous ne pouvons durer un moment avec Jésus-Christ sur la croix. Mais, mes frères, s'il est ainsi, pourquoi baisons-nous les os des martyrs? Pourquoi célébrons-nous leur naissance? Pourquoi écoutons-nous leurs éloges ? Quoi ! serons-nous seulement spectateurs oisifs? Quoi ! verrons-nous le grand saint Victor boire à longs traits le calice amer de sa passion, que le Fils de Dieu lui a mis en main ; et nous croirons que cet exemple ne nous regarde point, et nous n'en avalerons pas une seule goutte, comme si nous n'étions pas enfants de la Croix?

Dans cette vive exhortation, il n'y a rien de nouveau pour le fond des pensées ; c'est la conclusion ordinaire des Panégyriques, et, pour ainsi dire, la définition même du genre. La nouveauté était dans la véhémence du mouvement oratoire, dans l'éclat et la fermeté du style, si achevé que M. Lâchât ne veut pas croire que ce discours ait été prêché en

16.">7, et qu'il le place d'autorité1 deux années plus tard, au début de ce qu'il appelle la « grande époque de l'orateur. » Il est vrai que L'autre date ne nous est donnée que par les premiers éditeurs, mais on peut penser qu'ils avaient trouvé cà ce sujet une indication précise et formelle dans le manuscrit que nous n'avons plus; j'observerai aussi que Ledieu, dans le passage de son Mémoire où il parlait des discours prononcés par Bossuet, lors de ses premiers voyages à Paris, nomme le Panégyrique de saint Victor en tête de son énumération -. La tradition a donc pour elle la vraisemblance, et, pour l'écarter aussi résolument que le fait M. Lâchât, il faudrait quelque raison plus décisive qu'une induction fondée sur la beauté du discours. N'y mettons, d'ailleurs, aucune exagération : Bossuet s'était élevé plus haut dans certaines parties du Panégyrique de saint Bernard, et si, dans le Panégyrique de saint Victor, les proportions sont plus exactes, le style plus châtié et plus égal, le progrès accompli sous ce rapport ne s'expliquerait-il pas suffisamment

1. Voici la note de M. Lâchât (t. XII, p. 251) : « Prêché dans l'abbaye de Saint-Victor, à Paris, le 21 juillet 1659. — Tous les éditeurs font, dans une note, remonter le Panégyrique de saint Victor à 1667. Nous croyons cette date trop reculée; le style du discours nous semble dénoncer l'année 1669... » On voit combien les pré- -ont sommaires et la conclusion hasardée. — 2. « De temps en temps, cet abbé faisait quelques voyages à Paris, où sa réputation se répandit bientôt par ses prédications célèbres. Il y prononça le Panégyrique de saint Victor, dans l'abbaye de ce saint... » {Mémoire sur la vie et les ouvrages de Bosquet, p. "63.)

par deux ou trois nouvelles années d'études, et par le séjour même de Bossuetà Pa*»« -*ui déjà remontait à plus d'une année?

La Liste $es Prédicateurs, publiée pour TAvent de 1656 et pour le Carême de 1657 \ nous permet de savoir tout au juste quels étaient les orateurs fameux qui se firent entendre dans les églises de Paris, pendant le séjour de Bossuet. Quatre noms méritent d'être signalés dans cette longue énumération où ne figurent ni Jean de Lingendes, alors évêque de Màcon, qui était pourtant à Paris et qui entendit Bossuet 2; ni le P.- Bourgoing, dont Bossuet devait, un peu plus tard, vanter l'éloquence; ni le P. Lejeune, infatigable missionnaire, qui allait de ville en ville adressant au peuple ses homélies familières, tandis que le genre académique régnai! dans les chaires de Paris. Godeau, évêque de Yence, prêcha l'Avent à Saint-Jacques-du-Haut-Pas, dans le faubourg. Le Carême fut prêché « en la ville, » à Saint-Gervais, par le R. P. Jean-François Senault, a supérieur des prêtres de l'Oratoire du fau-

1. Paris, Mathieu Colombel, in-8°. — 2. Jean de Lingendes était, ainsi qu'Antoine Godeau, un des vingt-deux évêques qui entendirent le Panégyrique de saint Jos/^h, prêché aux Feuillants. (Floquct, t. I, p. 809.)

PRÉDICATEURS IN RENOM. SODE AU, LlïfGENDES. 177

bourg Saint-Jacques » (c'est Fauteur dea Pané- </i/riqaes), et à Saint-Méderie, par le jésuite Claude de Lingendes. Un autre oratorien, très admiré, le P. Leboux, avait eu l'honneur d'être choisi, sans doute par la reine mère, pour prêcher de suit*' les deux stations « au château du Louvre, » devant le roi, alors âgé de dix-huit ans.

Godeau n'était pas un prédicateur à mépriser; par moments les fleurs de son langage rappelaient encore le temps où le Nain de Julie récitait, dans les salons de la marquise de Rambouillet ou ohez Conrart, ses vers profanes ; il lui était resté quelque chose d'un puriste et d'un précieux : mais la retraite et l'exercice du ministère avaient donné à sa parole la gravité, l'onction, un je ne sais quel charme qui rappelait les grâces de saint François de Sales, ou qui faisait songer d'avauce à la « douceur de 1\nelon. »

On rabattra, si l'on veut, quelque chose de ce dernier éloge accordé pourtant à Godeau par la critique très mesurée et très circonspecte de M. Jacquinet. Mais M. Jacquinet a fixé d'une manière précise «'t, je crois, définitive, la place qui appartient à Claude de Lingendes dans l'histoire (!<• la prédication en France au dix-septième siècle. Celuici était, dans la chaire, un orateur presque accompli, serré, pressant, quelquefois pathétique, terrible même, dont on voyait les auditeurs «se lever de leurs chaises, le visage pâle, les yeux baissi sortir tout émus et pensifs de l'église, 8 ins dire un

seul mot i. » M. Jacquinet a fait beaucoup pour la mémoire de Lingendes, en prouvant que ses sermons, prêches en français, cela va sans dire, mais rédigés en latin, et publiés après sa mort sous cette forme qui les condamnait à tomber bientôt dans L'oubli, ont fourni plus d'une fois à Bourdaloue, non seulement un texte et quelques détails heureux, mais le plan d'un sermon ou la première esquisse de très beaux développements **

Leboux était del'école de Senault, ou plutôt tous deux se rattachaient à celle de Balzac; et, qu'on y prenne garde, cela ne veut pas dire qu'ils aient manqué de gravité : Balzac lui-même, surtout dans la dernière partie de sa vie, à la veille et au lendemain du Socrate chrétien 1652), ne mériterait pas un tel reproche; et les deux prédicateurs dont il s'agit se faisaient du ministère évangélique une idée très sérieuse et très élevée. Mais ils n'étaient pas moins préoccupés de bien dire que de bien penser, et ne séparaient point d'un scrupuleux attachement à la vérité la crainte, peut-être excessive, de blesser la langue, ou l'oreille, ou les bienséances. On comprend le crédit dont ils jouissaient dans la société polie ; ils parlaient, un peu lourdement, ce beau langage dont Yaugelas venait de donner les règles et qui devait être, pendant le règne de Louis XIV, celui des honnêtes gens. Aussi, paraissaient-ils avoir

1. Bapin, Pu' flexions sur T Éloquence (Paris, 1672), chap. xxxvi, cité par M. Jacquinet, p. 233. — 2. Prédicateurs du dix-septième siècle, chap. iv, p. 238-247.

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