TROISIÈME PÉRIODE
C'en est aussi la plus laborieuse, il faut même dire la plus pénible, et les luttes passionnées dans lesquelles il s'engage ne finiront maintenant qu'avec sa vie. Pourquoi donc tant de luttes, à l'âge où généralement on commence d'aspirer au repos? A raison de quelles circonstances? Et si l'on fait attention que son existence n'a été troublée jusqu'alors d'aucune agitation un peu profonde, d'où lui vient tout d'un coup cette ardeur combative? On ne se l'expliquerait pas si l'on ne faisait ici une observation préalable.
Le rêve de Bossuet avait de bonne heure été la réconciliation du protestantisme avec le catholicisme; et, aussi bien, la France du xvif siècle, en général, avait-elle mal pris son parti d'une division qu'elle estimait, non seulement fâcheuse au point de vue religieux, mais funeste, et même dangereuse, pour son unité politique. C'est pourquoi toute sa vie, de tout son pouvoir, Bossuet devait travailler à la « réunion des Églises », et s'efforcer de réaliser les conditions qu'il y croyait nécessaires. On trouvera sur ce sujet d'abondants et instructifs détails dans le
beau livre de M. A. Rébelliau sur liossuet, historien du Protestantisme. Étant d'ailleurs trop « raisonnable », et trop bien informé, pour méconnaître ce que le mouvement de la Réforme avait eu de « légitime » à son heure, Bossuel s'était donc rendu compte qu'il importait avant tout, non pas certes, comme on dit aujourd'hui, de << minimiser » les exigences de la vérité catholique, mais on tout cas de ne les pas aggraver; et, pour cela : 1° de faire k l'opinion protestante toutes les concessions qu'une rigoureuse orthodoxie permettait de lui faire; et 2° de ne rien ajouter, d'autre part, à un symbole dont plus d'une difficulté repoussait déjà les protestants.
C'est par là que s'expliquent son rôle dans l'assemblée du clergé de France en 1082; — le plan de son Histoire des Variatio7i3 des Églises protestantes^ avec le caractère de sa polémique contre les protestants; — le fond de l'affaire du quiélisme, et la vraie raison de son acharnement contre Fénelon; — ses écrits contre Richard Simon, tels que sa Défense de la Tradition et des Saints Pères; — des démarches comme celles qu'il a poursuivies contre les rêveries mystiques de Marie d'Agreda; — et enfin lapprobalion qu'il a hautement donnée, en 1682 et en 1702, aux censures que les assemblées du clergé ont renouvelées contre la morale relâchée. Il importe peu, d'ailleurs, à ce propos, de savoir si Bossuet, au cours de toutes ces polémiques, ne s'est pas laissé plus d'une fois entraîner au delà de ses intentions, et particulièrement, comme on le lui a reproché, dans les affaires du « Ciallicanisme » et du « Quiétisme >»• La célèbre Déclaration de 1682 semble bien avoir dépassé la
DERNlÈHIi VUE d'eNSEMBLE 253
mesure de ce qu'il était utile ou nécessaire de dire pour défendre contre la Gourde Rome le temporel du prince ou l'indépendance des peuples; et le quiétisme n'était peut-être pas un aussi grand danger qu'il l'a cru, ni surtout un danger de nature à tant éloigner les protestants du catholicisme, puisque enfin c'est en pays protestant qu'on lit encore de nos jours les Œuvres de Mme Guyon. Mais pour nous expliquer comme il le faudrait sur tous ces points, ce sont des volumes que nous écririons, et il suffit ici que cette indication générale éclaire l'œuvre polémique de Bossuet : sa préoccupation essentielle a été de faire tomber les raisons de résistance que les protestants tiraient, du fond même, ou de la forme du catholicisme, pour les opposer aux raisons de « se réunir ». G'est également là, dans cette indication, qu'on trouvera la réponse décisive à la question souvent posée, et abondamment discutée depuis quelques années, du « Jansénisme » de Bossuet. Il y a deux choses en effet, dans le jansénisme : il y a les « cinq propositions », c'est-à-dire une doctrine ou une hérésie formellement et solennellement condamnée; et il y a une tendance générale, assez voisine de celle de Gai vin, à « rationaliser » la morale chrétienne et le dogme même. Dans la mesure où le jansénisme est une hérésie, Bossuet n'a jamais été janséniste, mais dans la mesure où le jansénisme n'est qu'une ten- 1 dance, une disposition de l'esprit, et une tendance à opérer un rapprochement entre la « Raison » et la « Foi », on ne saurait guère nier qu'il ait penché vers le jansénisme. G'est qu'indépendamment de la satisfaction que son propre génie, naturellement ami de
254 DOSSUKT
Tordre el de la clarté, Irouvail dans celle conciliation de la raison el de la foi, il estimait que ce terrain fiU entre tous le terrain propice ù la réconciliation du protestantisme et du catholicisme.
11 faut seulement s'empresser ici d'ajouter que c'était à la condition que, si l'on n'ajoutait pas aux difficultés de croire, on prit garde au moins de n'en rien retrancher ; el c'est ce qui achève de compléter la physionomie de Bossuel : la» tradition » n'a jamais eu de plus éloquent ni de plus vigoureux défenseur. Quod ubiqiie, (juod semper, quod ob omnibus creditum est, voilà pour Bossuel le critérium en quelque sorte absolu de la « vérité catholique ». Il n'a pas de peine à en déduire « l'immutabilité de la morale ou du dogme »; el on sait que là même est son grand argument contre les protestants. V Histoire des Variations des Eglises prntt'slantes n'est que celle des remaniements, si l'on peut ainsi dire, que les Églises protestantes ont fait subir au dogme, el des appropriations ou adaptations qu'elles en ont prétendu faire à des circonstances qui n'avaiunt rien que de transitoire el de contingent. Mais « la vérité venue de Dieu a d'abord toute sa perfection » ; et il s'ensuit de là qu'autant de « variations », autant « d'erreurs » sur la foi, puisque ce sont autant de démentis ou de nianquements à la tradition.
On a gardé dans le présent article celte observation pour la dernière, paicc» qu'il semble qu'aucun autre trait du génie de Bossuel n'ait contribué davantage à fixer l'idée que l'on s'en forme «ommunément. Et on voit bien, sans doute, que cette idée n'est pas tout à fait fausse, mais elle n'est pas non plus tout à
DERNIÈRE VUE d'ENSEMBLE 255
fait vraie, ni surtout juste, quand on l'étend, comme on le fait souvent, du génie du controversiste ou du théologien au caractère de l'homme lui-même. La tradition, nous le répétons, n'a pas eu de plus éloquent ni de plus acharné défenseur; elle n'en a pas eu de plus convaincu; mais la tradition, telle qu'illa comprend, n'est pas tout le passé, puisque, à ce compte, elle envelopperait l'hérésie et le schisme eux-mêmes, La tradition, — pour Bossuet comme pour l'Église catholique elle-même, — c'est seulement ce qui a survécu du passé. S'il existe, encore aujourd'hui, et il en existe, des chrétientés nestoriennes, elles sont comme s'il n'y en avait pas, et le nestorianisme ne fait pas pour cela partie de la tradition. Il en ferait et il en fait partie pour la libre pensée. Mais, pour l'Église, la tradition n'est que ce qu'elle a cru devoir conserver des doctrines qui se sont succédé au cours de son développement, parmi lesquelles elle a fait un choix, du titre de son magistère, dont elle a retenu les unes et, au contraire, repoussé les autres, sans même avoir toujours besoin pour cela de les condamner. On pourrait prouver d'autre part qu'ainsi conçue, la tradition, même sous la plume de Bossuet, ou dans sa bouche, quand il l'invoque, n'exclut pas la possibilité du progrès religieux, si même peut-être elle ne le « conditionne >'. Et déjà sans doute, on commencerait d'entrevoir que, même en théologie, dans ses longs combats contre l'hérétique, le vrai Bossuet ne fut pas l'homme imployable ou intransigeant, qu'on se représente communément.
On le verra mieux encore, si l'on fait attention
qu'un grand écrivain n'est pas toujours l'homme de son style. Dans ses Sermons comme dans ses écrits, on ne saurait nier que Bossuet ait le style impérieux et autoritaire. Il ne conseille rien qu'il ne commande, ou qu'il n'impose ; et tout ce qu'il avance, il lui communique, de la manière qu'il l'exprime, le caractère et la force d'une démonstration. Non pas que l'on ne puisse citer de lui bien des pages d'un autre genre, et on en trouvera notamment dans ses Elévations, dans ses Méditations, ou dans ses Sermons pour les fêtes de la Vierge. Mais la nature habituelle de son style n'en demeure pas moins ce que nous disions, impérieuse et autoritaire, parce qu'elle est conforme ;i la nature de son esprit, qui a besoin par dessus tout de clarté, de certitude, et d'ordre. On peut dire de lui que, voyant toutes choses par rapport à la Providence, il n'exprime donc rien que sous l'aspect de l'éternité. Un grand poète dira plus tard :
Qu'esl-ce que tout cela qui n'est pas éternel!
et, à cet égard, la convenance est parfaite entre le style et la pensée de Bossuet. Mais s'il s'agit de son caractère, c'est autre chose! et ici, tous les témoignages concordent à nous montrer dans cet écrivain, dont il semble que l'accent ne souffre point de contra diction, le plus doux, le plus sociable ; — et parfois le plus hésitant des hommes.
C'est celui-ci le vrai Bossuet. On ne retrouverait point toujours dans sa vie la hardiesse de son éloquence, ni dans sa conduite l'audace de sa dialectique. Ce grand dominateur des idées, et même on pourrait dire des intelligences de son temps, s'est
DEUNIÉRE VUE d'ENSEMBLE 257
laissé dominer plus d'une fois par la crainte tout humaine de déplaire et surtout d'offenser, « Il n'a point de jointures », disait-il lui-même d'un de ces Messieurs de Port-Royal qui manquait un peu de souplesse; et celui-ci répondait : « Et lui, vous lui direz qu'il n'a point d'os ». Ce mot énergique et concis résume les seuls reproches que l'on puisse faire à cette grande mémoire. Si l'énergie de son caractère et sa vigueur apostolique eussent égalé la force de son génie, il serait un saint Augustin. A défaut de saint Augustin, il est permis de croire, à un catholique et à un Français, que c'est encore quelque chose de rare et d'éminent parmi les hommes que d'avoir été Jacques-Bénigne Bossuet.
l'JOO.
SOMMAIUES D'UN COL'US PUOPESSÉ