CHAPITRE IV ml'ltipllcatio.\ artificielle
(multiplication asexuée)
Définition de la greffe. — La greffe esl une opéralion qui a pour but d'implanler un greffon, c'està-dire une portion d'un végétal, œil, bourgeon ou rameau, sur un végétal différent appelé sujet, qui lui sert de support, et le nourrit es'aclement comme le ferait le pied-mère duquel on l'a détaché.
On emploie comme sujets, tantôt des arbres venus de graines et qu'on désigne alors sous le nom de sauvageons ou de francs, tantôt des arbres multipliés par bouture ou par marcotte.
Avantages de la greffe. — La greffe est précieuse quand il s'agit de multiplier les espèces dont les graines ne mOrissenl pas complètemeni sous notre climat, ou celles qui se font remarquer par certaines particularités, telles qu'une forme bizarre, la panachure des feuilles, la beauté des fleurs, la direction des rameaux, anomalies qu'il serait impossible de perpétuer par voie de semis.
D'expériences récentes, il résulte que la greffe permet de créer des hybrides de greffe, c'est-à-dire des types sur lesquels on trouve à la fois des caractères appartenant au pied-mère qui a fourni le greffon et au sujet sur lequel ce greffon a été implanté (V'oy. p. 178, La variation dans la greffe).
En arboriculture fruitière, le greffage permet de repro-
duire intactes les variétés pomologiques; d'améliorer la qualité ou la précocité des fruils; d'augmenter la ferlilité des arbres et même, par l'impIaDtation de boutons à fruits, de rendre prolifiques ceux qui sont stériles ; de transformer un arbre qui donne de mauvais produits de manière à lui faire porter des fruits de qualité; de renouveler et rajeunir les variétés épuisées; enfin de restaurer les arbres dont la charpente est défectueuse.
Elle est également précieuse pour obtenir en peu de temps la fructification de variétés dont on ignore la valeur : les vignes greffées fructifient au bout de trois ou quatre ans, tandis qu'il leur en faut sept à huit lorsqu'on les multiplie par semis.
Pour les arbres dioïques, on peut avantageusement, par la greffe, réunir les deux sexes sur un même sujet. Greffes naturelles. — On rencontre souvent dans les forCts des exemples de greffes naturelles. Quand deux tiges naissent d'une même souche ou tout près l'une de l'autre, le vent peut, en les agitant, détruire les parties d'écorce qui se touchent; le cambium des deux donne alors naissance, si les tiges restent ensuite assez longtemps immobiles, à un bourrelet cicatriciel qui les unit intimement.
Végétaux qui peuvent se greffer entre eux.
— En général, on ne peut grefl'er que des plantes du même genre et plus rarement de la même famille.
On greffe entre elles les diverses variétés de poiriers, de pommiers, de rosiers, etc., le poirier sur le cognassier et l'aubépine, le pêcher sur le prunier ou l'amandier, le néflier sur l'aubépine. Dans ces divers exemples, le sujet et legreffon appartiennent à la même famille. Le poirier et le pommier ne se soudent que rarement entre eux, bien que ces deux espèces soient très voisines l'une de l'autre.
Les anciens possédaient sur la greffe les idées les plus erronées ; ils supposaient qu'en unissant un rosier à un cassis on obtenait des roses noires ; la vigne sur le
iTfl MULTIPLICATION ARTIFLCIELLE.
noyer devait produire des raisins très gros rappelaol la saveur du brou de noix. Récemment encore, on proposail de greller la vigne sur le cerisier de Sainte-Lucie ou Cerasus Mahaleb dont les racines ne redoutent pas les alleinles du phylloxéra : si le grelTon s'est développé dans quelques circonslances, il Taul chercher la cause de ce résultat ailleurs que dans la greffe : il est probable qu'ayant été enterré accidentellement, le rameau de vigne a émis des racines à la manière d'une bouture.
Conditions à remplir pour assurer le succès d'une greffe. — L'analogie de végétation n'est pas moins importante que l'analogie botanique, il est indispensable que, au réveil de la végétation, les espèces unies entrent simultanément en activité. 11 n'est pas possible de greffer des variétés à feuilles caduques sur d'autres à feuilles persistantes; car, dans ces dernières, la vie n'étant pas éteinte pendant les froids de l'hiver, il faut nécessairement un greilonqui puisse alimenter le sujet; les matériaux qu'il continue de puiser dans le sol ne pourraient lui proQter, faute d'un tissu as^îmilaleur <jui les élabore pendant toute l'année. Le contraire réussit très bien, parce que le greffon évapore de l'eau, assimile et Torce uinsi le sujet à participer au transport de la sève depuis les racines jusqu'aux feuilles; celui-ci joue dans ce cas un rôle purement physique.
Les greffons auxquels on donne la préférence sont, le plus souvent, des scions âgés d'un an, mais parfois aussi des pousses herbacées ou semi-ligneuses ; trop vieux, les tissus auraient moins de vitalité et la soudure avec le sujet serait incertaine. Cependant, dans quelques cas particuliers, il est préférable d'employer du bois de deux ans; par exemple, pour greffer le hélre.
On choisit toujours des pousses bien saines, car les altérations qu'elles pourraient présenter s'étendraient sur l'arbre tout entier.
En résumé, les greffons doivent présenter tous les caractères à reproduire; avoir été récoltés sur des arbres ni trop vieux, ni trop jeunes, et exempts de mala-
die; préEcnler une écorce vive, Tralche el point ridée; enfin, porter des yeux ou bourgeons bien conslilués.
Il est bon que la végélalion du grefTon soit un peu en retard sur celle du sujet; s'il en était autrement, il se dessécherait, car, dans les premiers moments, la sève du sujet pourrait ne pas suffire à l'active évaporation dont il devient le siège. On réalise cette condition en coupant les greffons un mois ou deux avant l'opération du greffage, on les enterre ensuite au pied d'un mur exposé au nord ; pendant celte période, ils restent stationna ires, tandis que la végétation du sujet subit l'influence de la température extérieure.
Les parties les plus vivantes du greffon et du sujet, c'est à-dire le liber, le cambium et lejeune parenchyme ligneux, doivent se correspondre sur une large étendue. De ces tissus, c'e^l le cambium principalement qui organise au point d'union des végétaux greffés un tissu cicatriciel, qui les soude et permet à la sève de passer de l'un à l'autre, qu'elle soit ascendante ou descendante.
Pour augmenter les chances de reprise de la greffe, on conserve au moins un œil au sujet et au greffon à leur point de jonction. Ces yeux serviront d'appel de sève et favoriseront le développement du bourrelet cicatriciel.
A l'aide de ligatures, on maintient le contact entre les parties rapprochées, et l'on recouvre les plaies exposées à l'air d'un englûment qui résiste à la fois à l'humidité et aux changements de température; nous répétons qu'il faut se garder d'employer le goudron ordinaire qui brûlerait les jeunes tissus.
Dès que le grelfon commence à se développer, il faut ébourgeonner le sujet de manière à conserver seulement deux ou trois pousses ou lire-sève; en outre, on doit attacher la pousse du greffon pour éviter sa rupture et lui faire prendre une bonne direction.
La sève circule assez difiicilcment au point d'union du sujet et du grcn'on,eIle s'y accumule et forme un
bourrelet. Quand le grefTon acquiert un plus grand diamètre que le sujet, on pratique sur ce dernier des incisions longitudinales qui Tavorisent son accroissement.
Les deux parties de la greffe conservent leurs caractères anatomiques comme si elles vivaient isolées l'une de l'autre. Quand on examine celle du pêcher sur le prunier, on peut voir au-dessus de leur point d'union le bois blanc du pêcher et au-dessous le bois rouge du prunier.
La variation dans la greffe (1). — L'opération du greffage a nécessairement pour effet de modifier le greffon dans sa manière de végéter, dans sa mise à fruit surtout, et c'est très souvent en vue de ces modifications qu'on la pratique.
Mais réciproquement le greffon peut-il influer sur le sujet? La question est très discutée. Pourtant il n'est pas rare de voir la durée de l'existence du sujet moditiée à la suite du greffage.
11 est donc illégitime d'affirmer à priori, comme le font encore certains auteurs, qu'il ne saurait y avoir d'influence réciproque du sujet et du greffon. Il est également illégitime d'attribuer à Duhamel du Monceau, à qui la physique des arbres doit tant, la paternité d'une opinion aussi absolue; ce savant physiologiste et agronome, doublé d'un habile praticien, n'a nullement nié toute influence ; il a réagi contre les idées très exagérées ou fantaisistes des anciens ; il a prétendu qu'on ne pouvait, par le greffage, modifier les caractères génériques ou les caractères spécifiques. >< On ne fera pas, dtsait-il, qu'un poirier donne une pomme; maisce poirier pourra bien n'avoir plus le même mode de végétation, la même vigueur, la même forme de fruits, ni les fruits la même saveur. »
Quand on plante deux boutures identiques dans deux
(1) Nous de U greffe, A a de GrignoD.
sols dilTérenls, il est bien certaiD que les deux arbres qui en résulteroal diUéreronl entre eux; chacun d'eux aura été iniluencé plus ou moins par le milieu où il végétait. Pourquoi n'en serait-il pas de même dans le greffage, puisque, par cette opération, on plante, si l'on peut ainsi parler, une bouture (scion, écusson, etc.) dans un autre végétal, dans un autre milieu par conséquent, que celui dans lequel elle devait se développer à l'état normal? Et réciproquement pourquoi la sève élaborée par le greilbn ne viendrait- elle pas modifier le sujet ?
Il n'est donc pas anliscienli tique d'admettre la possibilité de l'existence de la variation consécutive du greffage. Les difficultés commencent quand il s'agit d'apprécier la nature et l'importance des variations observées. Aucun botaniste, à l'heure actuelle, n'a encore pu édifier une théorie de la greffe permettant d'expliquer rationnellement tous les faits; du reste, le nombre des cas de variations aulhentiquement constatés et complètement étudiés n'est pas suffisant. Commedans certaines questions se rapportant h ta doctrine de l'évolution, on discute trop sur des faits anciens plus ou moins bien observés, au lieu de demander ta solution à des séries méthodiques d'expériences directes.
M. Daniel, qui, depuis longtemps déjà, s'occupe de ta variation dans la greffe, est arrivé à admettre que non seulement it se produit entre le sujet et le greffon une influence réciproque, mais encore que celte influence est spécifique. Selon lui, les modifications que mentionnent généralement les auteurs, telles que changement dans la durée de la vie de la plante, dans la précocité, dans la qualité des fruits, ne sont que des varialions de nutrition générale. Ces variations sont dues à ce que les deux plantes associées dans la greffe peuvent n'avoir pas la même capacité d'absorption, le même pouvoir conducteur et Iranspiratoire, k ce que le parcours de la sève est gêné plus ou moins dans son passage au travers du bourrelet de soudure.
ISO MULTIPLICATION ARTIFICIELLE.
Mais il y aurait d'autres variations, spécifiques cellesci, et aboulissanl è ce que des propriétés particulières (certains principes chimiques, faits de morphologie interne ou externe, etc.) appartenant au sujet, apparaîtraient dans le grelTon et réciproquement. 11 pourrait alors se produire, à la suite du greffage, mélange de caractères aboutissant à la création de véritables « hybrides de greffe ». On pourrait donc se servir de celle opération pour perfectionner systématiquement les plantes, comme le font les horticulteurs grâce à l'hybri ■ dation sexuelle.
Ce sont précisément ces variations spécifiques que nient beaucoup d'horticulteurs et de savants.
Voici quelques hybrides de greffe ou prétendus tels qui jouissent d'une certaine notoriété.
En 1644 un jardinier de Florence sema la graine d'un oranger sur lequel avait été greffé un citronnier, le greffon ayant accidentellement péri. Les graines du sujet donnèrent un arbuste que l'on désigna depuis du nom de Bi^arria et qui portail à la fois des fruits analogues h l'orange amère, desffuits semblables à -ceux du citron et d'autres intermédiaires à l'orange et au citron.
En 1825, un habile horticulteur, Adam, greffa le Cylisus purpureus sur le Ci/lisus Laburnum. Un des écussons boudapendantunanetdonna ensuite plusieurs scions dont l'un, plus vertical et à feuilles plus grandes, fut reproduit par la greffe. Ce rameau fut l'origine du curieux Cytisus Adami qui présente tantôt des fleurs pourpres, lautôt des fleurs jaunes, tantôt des fleura de couleur intermédiaire. En outre, ce singulier végétal a le pistil stérile alors que les étamines sont fertiles.
Enfin il existe à Brouvaux, près Metz, un néflier se composant d'un fût de 1°',G0 qui représente le tronc primitif d'un Cralwgus et d'une cime constituée par les branches vigoureuses du Mespilui, produite par l'ancienne greffe en tète. Dans la région du bourrelet se développent des branches qui sont épineuses comme dans l'aubépine et veloutées comme dans le néflier ; les
leuilles sonl lobées et villeuses ; les inflorescences sont corymbiformes et possèdent douze fleurs, ce qui sérail peu pour le premier végétal et beaucoup pour le second ; «nfin les fruits sont intermédiaires à ceux des espèces citées.
Voici mainlenanl quelques-uns des résultats obtenus par M. Daniel, qui a opéré surtout sur des plantes herbacées.
En grelTanl lechou de Morlagne, semé en aoûl, sur des navels ronds à collet rose de même âge el dont la racine n'a pas encore commencé à se tuberculiser, il a oblenu des navets qui, au lieu de donner leur tubercule en octobre ou novembre comme les témoins, l'ont formé en mai seulement, quand les clioux, greffons ou témoins, pommaient eux-mêmes. Et non seulement le caractère de précocité était changé, mais la saveur avait été modifiée ; les navets sentaient le chou.
Le haricot noir de Belgique greffé sur le haricot de Soissons acquiert la saveur désagréable et le parchemin qui caractérisent le fruit du sujet. Si l'on emploie le greffage mixte, c'est-à-dire si on laisse quelques pousses au sujet, les modificaiions observées sont plus accentuées encore; on voit même parfois l'inflorescence et les fleurs du greffon avoir des caractères intermédiaires à ceux des doux végétaux associés.
En grefl'ant une aubergine de la variété longue violette, sur une tomate à fruit côtelé, M. Daniel a obtenu des fruits normaux allongés et lisses, des fruits ovoïdes et lisses, des fruits présentant trois côtes et rappelant la forme arrondie de la tomate.
Le f^rand soleil {liélianlkiis annuus), greffé sur le petit soleil, vivace [HélianUms Isetiflorus), a pris sur une longueur de 7 centimètres les caractères de l'épiderme du sujet; le bois était très dur et 1res développé par rapport à la moelle, et l'inflorescence, devenue plus ramifiée, portait une douzaine de capitules.
Le célèbre botaniste allemand Slrasburger, ayant greffé la belladone sur la pomme de terre, constata, à ScHHEBAUX et Nanot. — Bolatt. agric. 11
lanalyse, la présence de l'atropine, alcaloïde spécial au greffon, dans les tubercules du sujet.
D'autre part, ces faits de variations spécifiques, ou soi-disant tels, se manifestent aussi dans le» plantes ligueuses, la vigne notamment.
Ainsi M. Jurie, hybrideur distingué, a obtenu la formation d'une grappe hermaphrodite sur un hybritle mule, après avoir greffe sur ce dernier un hybride hermaphrodite remarquable par sa fertilité (greffe mixte .
Le même expérimentateur a pu, grâce à la grelPe mixte encore, transmettre au greffon le caractère de maturité tardive du sujel, faire disparaître le goût foxé du raisin et même modifier le degré de résistance au phylloxéra et aux maladies cryptogamiques. Ces faits, gros de conséquences, ont provoqué une vive émotion dans le monde vilicole. Il faudra encore de nombreux essais ainsi que la sani'lionde la pratique culturale pour être définitivement fixé sur ce point.
M. Armand Gautier, comme M. Daniel, n'Iiésite pas à voir dans tous les cas qui précèdent des faits d'influence spécifique réciproque. Pour ce savant chimiste, la coalescence des plasmas appartenant à des plantes différentes, qui se produit à la suite du grelt'age, permet des échanges qui entraînent fatalement des modifications physiologiques et morphologiques.
El maintenant une question fort importante se pose. Les variations ainsi produites sont^eltes héréditaires : les hybrides de greffe se maintiennent-ils comme le font les hybrides sexuels ■? M. Daniel se croit autorisé par ses reihcrches à admettre l'affirmative, lia montré, par exemple, en grolTanl une carotte sauvage sur une carotte ciritivée, que les graines issues de la plante supérieure donnent de nombreuses germinations anormales à (rois ou à un cotylédon, ce qui n'arrive pas pour les plantes témoins issues de carottes sauvages ordinaires; plus lard il observa un changement remarquable dans la racine tuberculeuse. On sait que dans une carotte sauvage la racine esl blanche, peu épaisse, dépassant rare-
menl un cenlimèire de diamèlre. Or, dans les carotles sauvages provenani d'individus greffés, les racines tuberculeuses élaienl encore blanches, mais leur diamètre variait de 2 à 8 cenlimèlrcs ; les tubercules avaient une saveur peu agréable, mais cependant plus sucrée que dans la carotte sauvage.
Des résultais aussi frappants ont été ainsi obtenus en greffant un cliou-ravesur un chou cabus. Les graines issues de la plante supérieure ont donné des clioux se rapprochant du greFIbn par leur tige tuberculeuse, par l'aspect général de la feuille cl la couleur de l'épiderme de la tige. Ils ressemblaient au sujet par leurs yeux plus rapprochés et la dureté plus grande de leur écorce; ils présentaient en outre une remarquable résislance au froid comme les choux cabus ou de Morlagne.
Ajoulons, pour terminer, que M. Jurie a obtenu un hybride qui, modifié par la greffe, donna des descendants ayant conservé les caractères acquis de précocité et de franchise de goût. Mais ici, le fait est plus facilement acceptable, car il s'agit de multiplication par bouturage et non de reproduction par graines.
Classification des greffes. — Les grefl'es connues aujourd'hui sont à peu près au nombre de deux cents ; on les classe ordinairement en trois sections :
1" Settloi
;cn placage.
GrelTcfl par appro
elle
et par rameau no
Haché
Kî^.'"""*
2» Serf l'on
/en fenle.
Ci-elTes par n détaché
.me,
IdecAtë,