CHAPITRE V
L'art de Botticelli. — Son influence. — Son école.
^^•Jans les peintures qui viennent d'être étudiées, on a vu Botticelli atteindre à l'apogée de son génie, et aussi se manifester dans ses ouvrages les germes obscurs de la décadence prochaine. Il convient donc de s'arrêter à ce moment, où le maître est en pleine possession encore de sa puissance créatrice et de sa gloire, mais oii déjà s'annonce le déclin, pour essayer d'apprécier l'ensemble de son œuvre et de définir brièvement les traits les plus caractéristiques de son art.
Peu de peintres ont, plus que Botticelli, subi l'influence du milieu où ils vécurent ; peu d'artistes ont, mieux que lui, représenté l'esprit du temps qui les vit naître. Si éprise qu'elle fût de l'antiquité retrouvée, l'Italie du quattrocento n'avait point rejeté
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tout entière la foi profonde et sincère des siècles précédents. A l'idéal de beauté que lui révélait le monde antique, à la joie de vivre païenne où elle se -complaisait, elle unissait, non sans souffrir parfois de la douloureuse incertitude de ce contraste, l'ardeur mystique, le mélancolique détachement des •choses de la terre que lui avait légués le moyen âge chrétien. C'est ce double aspect de la Renaissance ■qu'exprime admirablement l'œuvre de Botticelli ; c'est à cette double source qu'il a puisé les inspirations de son génie.
Parmi les peintres florentins du xv^ siècle, nul n'a, plus fortement que Sandro, subi l'influence des humanistes. C'est par les vers de Politien, on l'a vu, c'est par le livre d'Alberti qu'il a connu les belles légendes païennes dont il a senti si puissamment le charme ; c'est aux ouvrages de ces écrivains qu'il a demandé les thèmes mythologiques ou allégoriques qu'il traita ; c'est d'après leurs conseils enfin qu'il a composé l'idéal vers lequel tendit l'effort de sa vie. J'ai montré déjà, mais il convient de rappeler, quelles furent les limites exactes de cette influence et comment, par le libre choix qu'il sut faire entre les détails que lui fournissaient les lettrés, Botticelli est demeuré original et créateur. Il n'en reste pas moins que peu d'artistes ont dû plus de choses à la littérature. Il a cherché des sujets chez Boccace et chez Dante ; il s'est complu davantage encore à traduire les visions charmantes que les poètes ses contem-
j . j Cliché Hanfstaengl
La Vierge et i/Enfant entre saint Jean-Baptiste
KT saint Jean l'É vangeliste (1485').
Musée de Berlin.
porains lui faisaient entrevoir de l'antiquité ; entre ses ouvrages et l'esprit qui anime les Stan^e d'un Politien, la Giostra d'un Luca Puici, les vers d'un Laurent de Médicis, il y a une parenté intellectuelle aussi étroite qu'incontestable. Comme tous ces Florentins du quattrocento, Botticelli a été délicieusement charmé par la grâce élégante des fables antiques ; et le séjour de Rome, en lui donnant par surcroît la sensation directe de la beauté des monuments classiques, n'a fait qu'accroître en lui l'attrait que lui inspirait déjà ce monde disparu. Aussi, entre tous les maîtres de son temps, est-il celui qui a le plus pleinement éprouvé la séduction des mythes païens^ celui chez qui l'enthousiasme classique, passion maîtresse de la société des Médicis, a trouvé sa plus complète expression.
La curiosité subtile de son esprit entraînait Botticelli sur les traces des humanistes. Son âme impressionnable et ardente, prompte aux émotions mystiques, naturellement inclinée à une rêveuse mélancolie, ne le rendait pas moins sensible à la tendre gravité des légendes chrétiennes, à la poésie puissante de la religion. Entre ces deux tendances,, son caractère inquiet et mobile le faisait sans cesse flotter irrésolu. Il avait l'imagination magnifique et charmante, une âme de poète qui naturellement se répandait en délicieuses rêveries ; il avait, bien plus encore, en grand artiste qu'il était, l'amour de la beauté adorée pour elle-même, le goût de la ligne
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expressive, de la forme exquise et pure. Tout cela trouvait pleinement à se satisfaire dans les interprétations qu'il tentait des légendes classiques. Mais c'était un penseur aussi, préoccupé du mystère de la destinée humaine, un psychologue soucieux de pénétrer et d'exprimer les sentiments intimes des âmes, avide de traduire les émotions rares, les tendres renoncements et les douloureuses détresses. A ces goûts, les sujets chrétiens fournissaient une matière admirable. Et ce qui donne précisément aux œuvres de Botticelli le charme étrange qui leur est propre, c'est qu'il y a souvent mêlé le double idéal qu'il poursuivait, « donnant à ses figures sacrées l'attrait souriant de créations antiques, conservant à ses nudités profanes les chastetés attendries d'apparitions chrétiennes* ».
Est-ce à dire pourtant qu'il ait pleinement compris ce monde antique dont il voulait rendre la vision à nos yeux, et qu'il ait exprimé pleinement la grandeur de l'inspiration chrétienne? Son art travaillé et complexe, tourmenté souvent et précieux, n'a Jamais su rendre la pure simplicité, la belle sérénité de la pensée classique ; il n'a connu l'antiquité que sous le vêtement élégant et trompeur dont l'avaient parée les humanistes de son temps. Ses allégories païennes sont des contes de fées délicieux, d'un charme raffiné, d'une grâce inimitable : onn'y sent point la calme beauté de l'inspiration antique, et dans cet art nerveux