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CHAPITRE VI

Botticelli et Savonarole. — Les dernières œuvres (1491-1500).

•u carême de 1491, dans Santa Maria del Fiore, Savonarole prononçait le premier de ces sermons enflammés et « terribles* », où il dénonçait la corruption du siècle, flétrissait les vices du clergé, et ne craignait point d'attaquer en face le gouvernement des Médicis. Une ère tragique s'ouvrait pour Florence. Pendant les sept années qui suivirent, successivement Botticelli vit disparaître la plupart de ceux qu'il avait connus et aimés, et s'écrouler la forme même de civilisation qui avait exercé tant de séduction sur son âme. En 1492, Laurent le Magnifique, son protecteur de tous les temps, mourait dans sa villa de Careggi ; en 1494, Politien, l'inspirateur de tant de ses oeuvres, descen-

I. C'est l'expression dont Savonarole lui-même caractérise ce premier sermon.

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dait à son tour dans la tombe. Puis c'était la chute des Médicis, l'entrée des Français dans la ville, le régime nouveau constitué sous l'influence de Savonarole, la cité dominée pendant près de quatre ans par l'ardent prieur de Saint-Marc, qui proclamait solennellement Jésus-Christ seigneur et roi de Florence et soulevait les âmes par les accents de son âpre et fougueuse éloquence. C'étaient les partis aux prises, républicains contre partisans des Médicis, Piagiioni contre Arrabiati^ Dominicains contre Augustins, Savonarole contre Borgia, les complots domptés par la rigueur des exécutions, l'agitation incessante. C'étaient les demeures des Médicis saccagées par la populace, les admirables collections du Magnifique vendues à l'encan et dispersées, la précieuse bibliothèque préservée à grand'peine, et, au carnaval de 1497, le Bûcher des vanités, où l'on entassait, au chant des hymnes pieux, les meubles précieux, les parures somptueuses, les livres légers, les œuvres d'art trop païennes, toutes les élégances florentines sacrifiées en l'honneur de l'ascétisme. Et c'était enfin la tragédie finale, Savonarole arrêté, torturé, et après un rapide et inique procès d'Église, condamné, avec deux autres dominicains, à être pendu et brûlé sur le bûcher (28 mai 1498).

Dans ce grand bouleversement de sa patrie, que devint Botticelli ? Comme la plupart de ses contemporains, comme la plupart de ses amis les humanistes, comme Marsile Ficin, comme Politien, comme Pic

Cliché Aiinari

Anges dansant.

Détail du Couronnement de la Vierge (entre 1491 et 1498). Académie des Beaux-Arts, Florence.

BOTTICELLI iSy

de la Mirandole, il n'avait pu entendre sans une admiration émue la parole puissante de Savonarole ; son âme impressionnable et mystique se donna tout entière à l'ardent prieur de Saint-Marc. On en trouve une preuve bien curieuse dans les fragments récemment retrouvés du journal qu'écrivit, durant cette époque troublée, le propre frère de Sandro, Simone Filipepi. On voit dans ces mémoires, où semble vibrer comme un écho des sentiments du peintre, l'enthousiasme qu'excitait parmi le peuple florentin le célèbre dominicain, l'amour passionné dont ses partisans entouraient ce prophète redoutable, qui annonçait tant de malheurs suspendus sur la cité, cet orateur sévère et rude, qui flagellait si hardiment les grands de la terre, et qui savait aussi, pour les humbles, être si bienveillant, si humain et si tendre. On y voit comment la foule se pressait sur les pas de son grand homme; comment, bien des heures avant qu'il montât en chaire, elle s'entassait dans Santa Maria del Fiore; comment elle éprouvait, à l'entendre, « comme un avant-goût du ciel », et le charme aussi que trouvaient les privilégiés à s'entretenir, dans les paisibles jardins du couvent de Saint-Marc, avec le moine sincère et pieux dont la parole les transportait au paradis. Vers cette âme intransigeante et haute, qui semblait montrer aux hommes le chemin du salut, Botticelli fut entraîné de toute l'ardeur de son exubérante nature ; il fut l'un des plus passionnés parmi ceux que l'on nom-

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mait les Piagnoni (les pleureurs). Il mit son art au service de ce nouveau maître, comme jadis il l'avait mis au service des Médicis. Et quand, en 1498, Savonarole périt sur le bûcher de la place de la Seigneurie, il sentit profondément l'amertume de cette grande injustice.

Sans doute, il ne fut point alors, comme son frère Simone, obligé de quitter Florence ; les relations qu'il avait conservées avec la branche cadette des Médicis et l'amitié de Lorenzo di Pier Francesco le protégèrent contre les rigueurs dont on frappait les partisans du dominicain. Mais il garda pieusement le souvenir du moine dont il avait embrassé la cause, et il ne se consola point de sa perte. Dans son atelier, où se rassemblaient volontiers les artistes qui avaient comme lui aimé Savonarole, souvent on parlait du maître disparu, on discutait ses actes, on maudissait ses accusateurs. On rencontre dans le journal de Simone Filipepi la mention d'une de ces conversations, où Sandro, un jour de novembre 1499, adjurait un des juges de Savonarole « de lui dire en toute vérité si l'on avait trouvé en cet homme des crimes qui méritassent une mort si honteuse », et où il arrachait à son interlocuteur l'aveu de l'inique condamnation. Un attachement si profond, si durable, atteste l'empreinte dont le dominicain avait marqué l'àme de Botticelli : on conçoit que cette influence toute puissante ait eu de graves conséquences sur l'évolution de son génie.

BOTTICELLI iSg

On lit dans Vasari :

En s'attachant avec obstination au parti de Savonarole, en faisant, comme on disait, le piagnone, Botticelli se détourna du travail. Et ainsi il se trouva finalement vieux et pauvre, à ce point que, si Laurent de Médicis, tant qu'il vécut, et ensuite des amis et d'autres gens de bien ne l'avaient soutenu, il serait proprement mort de faim '.

Il y a dans ce passage plus d'une inexactitude. Un acte de 1498 nous montre en effet Botticelli vivant à cette date, avec son frère Simone, dans la vieille maison familiale de la ViaNuova, qui appartenait alors à ses neveux, et possédant en outre, en indivision avec Simone, une maison de campagne hors de la porte de San Frediano. Il n'était donc point réduit à la misère. Et de même l'affirmation qu'il négligea son art ne peut être acceptée qu'avec certaines réserves. Sans doute, en cette fin de sa vie, il perdit quelque chose de l'heureuse fécondité de ses belles années; mais surtout, au contact de Savonarole, son art subit une transformation profonde.

Sans avoir, comme on le répète volontiers, un mépris farouche pour l'art, le dominicain avait tout au moins une conception assez austère du rôle de la peinture et de ses devoirs. Il blâmait sévèrement le choix de ces sujets mythologiques, «où une épouse

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