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indiscutable — et visiblement il s'inspira des conseils esthétiques qu'il renfermait, quand il représenta ses figures antiques aux mouvements si souples, aux draperies flottant si joliment à la brise, aux chevelures dénouées, d'un art si savant et d'une grâce si voluptueuse.
Mais le peintre dut autre chose encore à la société des Médicis. Dans ce monde, si joyeux en apparence, on sent souvent, au sein des plaisirs mêmes, comme une sourde inquiétude et une poignante mélancolie.
Di doman non c'è certezza,
disent les chanteurs de Laurent de Médicis. La jeunesse n'a qu'un temps; elle passe vite et ne revient jamais.
La bella gioventù giammai non torna.
C'est, dans la Florence du quatlrocetito, le même sentiment que Lucrèce jadis exprimait en vers admirables, le Surgit amari aliquid^ d'une si âpre et si intense tristesse. Botticelli le connaissait bien, en son âme impressionnable et mystique, et par là encore il se trouvait en harmonie avec le monde oij il vivait. Et c'est par tout cela, par la vision qu'au contact des humanistes il prit du monde antique, par l'enthousiasme qu'il éprouva pour les sujets mythologiques, par son goût de l'allégorie poétique, et aussi par la conception esthétique de ses figures et la mélancolie profonde dont il les marqua, que Botticelli exprime si pleinement l'esprit de la pre-
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mière Renaissance : nul n'en a mieux que lui traduit les tendances essentielles et les aspirations infinies. C'est à la même période de la vie de Botticelli, entre 1474 et 1480, qu'il faut rapporter l'étroite amitié qui l'unit à Léonard de Vinci. On a, dans l'œuvre de Sandro, noté plus d'une analogie avec les ouvrages de Léonard*, et tout porte à croire que l'élève de Verrocchio exerça sur son ami une heureuse et puissante influence. On retrouve en tout cas, dans le Codex Atlaniicus de Léonard, la trace des discussions techniques où se complaisaient les deux artistes; et la preuve de l'estime singulière où le Vinci tenait Botticelli apparaît dans ce fait, que dans son Traité de la Peinluî^e, entre tous les peintres de son temps, il n'en a nommé qu'un seul, // nostro Botticello. Aussi bien étaient-ce deux âmes de même sorte, et faites pour se comprendre; et ceci permet de croire qu'en face de la vogue croissante de l'école réaliste, Léonard contribua à maintenir son ami dans la voie plus idéale où l'entraînait son génie.
De ces influences diverses, de ces tendances nouvelles où s'orientait alors l'art de Botticelli, la bannière qu'il peignit pour Julien de Médicis, à l'occasion
I. Voir Mùntz, A propos de Botticelli (Galette des Beaux- Arts, 189S, t. II, p. 186).
du tournoi de 1473, offre un premier et curieux témoignage. Cette toile, qui fut longtemps conservée dans les collections des Médicis, est aujourd'hui perdue : mais un document de l'époque, récemment découvert, nous en a gardé une description très précise*. On y voyait une Pallas casquée, tenant d'une main une lance, de l'autre le bouclier à tête de Méduse, et posant les pieds sur un amas de branches enflammées. Auprès d'elle, à un tronc d'olivier, l'Amour était lié avec des cordes d'or; devant le dieu gisaient sur le sol un arc et des flèches brisées. Au sommet de l'étendard était figuré un soleil, vers lequel la déesse levait les yeux; une devise française était inscrite à côté de la figure : La sans pareille. Si l'on veut comprendre le sens allégorique de cette composition, que les contemporains, paraît-il, jugèrent assez obscure, il faut se souvenir du petit événement mondain qui donna occasion à la joute de janvier 1470. Je veux parler de la romanesque passion qu'avait conçu le jeune Julien de Médicis pour la femme d'un des plus fidèles partisans de sa famille, la belle Simonetta Vespucci. Toute la littérature florentine du temps est pleine du nom de cette jeune femme, du souvenir charmant de sa grâce, des allusions à l'amour qu'elle inspira, des regrets aussi qu'excita la mort prématurée qui l'emporta en 1476, âgée de vingt-trois ans à peine. C'est en son honneur que fut donné ce tournoi de 1473, où Julien fut I. Cf. l'article de Poggi dans l'Arte, 1902, p. 72.
vainqueur ; et dans le poème que Politien composa à cette occasion, pour célébrer le triomphe du jeune Médicis, il n'est guère moins question d'elle que de son chevaleresque adorateur. Or, dans un passage de la Giostra\ Simonetta apparaît à son chevalier précisément sous les traits de Pallas, portant le casque en tête, le bouclier au masque de Gorgone sur la poitrine, et à un tronc d'olivier elle fait lier l'Amour désarmé; le jeune dieu, après avoir en vain imploré le secours de Julien, lui montre, brillant au ciel, le soleil de la Gloire, dont l'éclat désarmera la fière et insensible déesse ; et, dans les dernières stances du poème resté inachevé, on lit ceci : « C'est avec vous, dit Julien, que j'entre dans la lice. Amour, Minerve et Gloire; c'est par vous que j'espère mériter la victoire. Aidez-moi à rendre humble celle qui aujourd'hui me dédaigne. C'est votre image que je porterai comme enseigne dans le champ clos.
Ch' io porterô di voi nel campo insegna. »
L'allusion est ici évidente à la bannière qu'avait peinte Botticelli et le rapport étroit entre les vers du poète et l'allégorie représentée par l'artiste. C'est Politien assurément qui avait indiqué au peintre le thème symbolique de sa composition, et il est significatif de voir avec quel soin attentif celui-ci s'était attachéàrendrelessubtilesinventionsde l'humaniste^.