LE M D
(Musée du Louvre.)
directes; Boucher n'y arrange rien et n'esquive ni le délabré des escaliers, ni le branlant et la lézarde des vieilles architectures maladroites, ni l'inégalité hasardeuse des corps de ferme. 11 aime transcrire les ponts se mirant dans une eau un peu fixe, à reflets bien délimités; il étudie les dessous d'un pont de village et situe dans son ombre des petits paysans allongés et causant, il ne songe point à atténuer le guinguois des constructions de la rive. Il dédie à Morikofer, le médailleur, une crique de fleuve, où, près d'une masure flanquée d'un mauvais escalier extérieur, des pêcheurs nettoient des hiets ; dans des cours de ferme, près d'ormeaux très exacts, il montre une bonne vieille aux allures rondes, tassées, presque hollandaises. Il aime les bords de rivière, et du pied d'un arbre il peindra tout un fond d'horizon joliment vu en longue avenue de feuillures et d'eau, animée par le passage légèrement indiqué d'un paysan; au fond, dans le lointain léger, émerge une flèche d'église. Au milieu d'une cour de ferme, bien réelle, il fera jouer avec un gros chien un petit paysan qui n'est nullement paré en Amour ; non sans grâce il indique, parmi l'ombre d'une porte qui s'ouvre en haut de l'escalier ensoleillé, une aimable silhouette de fermière- Dans l'appartement du Dauphin à Versailles, il apportera la note naturiste d'un démarrage de barque avec deux amants rustiques partant pour la pêche dans un décor de pont, de cabane, d'eau miroitante.
Si dans sa Tour de Blois ou ses vues des environs de Beauvais il y a trop de minuties, c'est pour suivre le?
caprices fies roseaux très détaillés dans leurs inclinaisons ; si dans ses vues de Charenton il met des colombes sur la tour ronde qu'il y dessine, c'est apparemment qu'il y en avait, et, en somme, dans ces paysages de Boucher, il y a des arbres bien étudiés, des herbages bien compris et de l'eau légère et vraie; le dessin des Lavandières de TAlbertine de Vienne, choisi entre autres, prouve qu'il avait regardé des scènes rustiques, et, quand il ne veut point les transposer dans le domaine décoratif, il sait les rendre avec précision et noter, à côté du geste gauche de l'enfant qui trempe des loques dans un vrai baquet fait d'un tonneau hors d'usage, la grosse torsion et le débraillé d'une paysanne qui égoutte son linge audessus du rui "au, aussi bien qu'il fera courir au long d'un lrou[)eau un vrai petit paysan ébourilTé et haillonneux, brandissant une baguette qui n'est point une houlette, dans son célèbre Cheval fondu.
Mais en somme il ne va point à Beauvais dans l'inlenlion de brosser des paysages, et l'étude de la nature n'est pour lui (ju'une distraction de route ; il pense surtout à ses larges mythologies comme ce Triom/dic <C Ariane et Bacc/ins où une mer emperlée d'argent vient expirer près d'un rivage paré de verdures ; autour d'un arc de triomphe cinlri' (|ui semble d'une ruine neuve et souriante, des Amours jouont et se culbulcni ; sur une forte stèle, un Amour chevauche un (hiuphin: |>armi les arbres des Amours s'empressent et des nymphes gracieuses déplient des (h'aperies. Ariane est mollement étendue et
près crelle Bacchus sourit, cependanl qu'un esclave prépare le char en l'orme de conque tout ciselé et tout orné, dont des Amours apprêtent les renés et que vont traîner les tigres qu'on harnache. C'était sa voie que ces grandes ordonnances, il leur devra le pins pur de sa gloire,
comme à ses décorations de Fontaineblean, comme à ses
grands tableaux du Lèverai du Coucher du soleil; il durera comme ayant été le plus grand décorateur du xyih'- siècle avec Lemoyne, le Lemoyne du salon d'Hercule à Versailles, plus que Watteau qui n"a pu donner sa mesure en de grands travaux.
Mais aussi, il est passé à côté d'un genre où il eût excellé, ou plutôt il n'a fait qu'y montrer en quelques tableaux la supériorité qu'il y eut atteint: il aurait pu être le grand peintre de mœurs de son temps par la transcription juste de la vie quotidienne, de la vie élégante, telle qu'il l'a su rendre dans la Marcliande de modes ou dans le Déjeuner. Dans le joli désordre d'une chambre à coucher, un rais de soleil passe par-dessus la toilette pittoresquement encombréeet le miroir; il vient éclairer une jolie femme en déshabillé, les seins nus et le pied mutin, toute attentive à la valeur harmonieuse d'un ruban que lui présente la petite modiste agenouillée à ses pieds, parmi les cartons ouverts d'où saille une belle écharpe qui tentera tout à l'heure la coquette acheteuse. Un chat ronronne sur un fauteuil sans comprendre l'intérêt de la scène à laquelle il assiste. Le Déjeuner qui est au Louvre nous montre dans un décor très exact, près de la fenêtre à petits carreaux, des
(lames prenant le cliocolat: une intimité parfaite, une sobriété de gestes absolue, une grande élégance nette des ajustements du matin, régnent dans ce tableau ; un enfant, tel qu'il sait les peindre, y tient une jolie poupée toute de bleu vêtue, et l'on voit bien par le contraste que Boucher n'est point, comme prélond Diderot, un peintre de marionnettes.
C'est dans cette gamme ([uil caractérisera le Mdti/i, Midi, le Soir (1746) : une jeune femme met ses mouches, une autre règle sa montre au cadran solaire, une autre sapprête à couvrir son visage d'un loup pour le bal.
Ici il touche à la manière et eu quelque sorte à l'allégorie; c'est le Df'jeune)' (1744) qui est à la fois le plus pur et le plus ferme morceau de vie intime dont on lui soit redevable. On peut regretter qu'il n'ait pas plus souvent abondé dans cette note simple et juste, comme dans ses portraits, celui du paysagiste du Louvre, ou le portrait de femme inconnue aux yeux si vifs de la salle La Caze ; mais son temps l'appelait aux travaux de grande décoration et Boucher n'a jamais résisté à un a[)pel de l'occasion. Quand un artiste sait tout exécuter avec un égal talent, le hasard joue un rôle dans sa vie. Pour Bouclier faut-il s'en plaindre? Non, car il est avant tout fondamentalement un décorateur, et sou génie est de tresser partout de joyeuses guirlandes de joie et de faire épanouir partout le sourire de la chair.
En 1737, le Salon ouvrit ses portes pour la première fois depuis 1704. Boucher y avait envoyé quatre tableaux chantournés représentant divers sujets champêtres et deux ovales : les Quatre Saisons, pour le Roy. Le succès de Boucher fut considérable ; il était préparé par la vogue de ses estampes, par ses tableaux d'histoire dans le goût du temps, par le suffrage de l'Académie qui venait de le nommer professeur titulaire (7 juillet 1737), par les premières commandes du roi. Ces Salons, qui recommencent, vont lui être très utiles, dégager sa notoriété du cercle étroit des amateurs, pour l'étendre à tout ce qui s'occupe d'art. L'assentiment de la critique fortifiera cette autorité, que lui vaut surtout, à côté de ses belles qualités, sa fécondité heureuse; les victoires remportées aux Salons lui donneront sur l'art de son époque une sorte de suprématie, non pas qu'il régente ou qu'il ait jamais songé à imposer et propager une esthétique : il est considéré simplement comme le premier artiste de son temps et le murmure approbateur du public décide les faveurs de la cour, tandis que cette faveur augmente et ratifie la dilection du public.
C'est le moment où Boucher s'affirme en cette deuxième manière, oii l'influence de Lemoyne s'est absorbée dans sa personnalité : moitié par le développement de son tempérament, moitié sous l'empire des circonstances, il a trouvé sa voie, c'est le moment de sa plénitude.
A ce temps qui ne supporte plus la monotonie de la pompe, où les bons juges ne voient guère dans le tableau d'bistoire qu'une dil'liculté heureusement vaincue, un gage de maîtrise du peintre, à une époque qui aime le luxe, lanecdole pittoresque, le rappel des lettres antiques à la condition que ce rappel ne soit ni pédant ni même grave, à ce monde passionné surtout d'esprit, d'élégance un peu libertine et même d'élégance pure. Boucher apportera, outre la mythologie simplement décorative qu'il accepte, un genre nouveau : la Pastorale. : -
Sans doute la Pastorale dérive de ^Yatteau, mais la part personnelle de Boucher daus le goût des personnages, clans l'établissement du décor est grande, et sa gamme d'anecdotes lui appartient bien.
Cette Pastorale, c'est une fusion du tableau de genre et du tableau mythologique, ce serait, à C(Jté des poèmes héroïques ou des héroïdes à quoi les réduit b^ goût du xviii^ siècle, comme l'illustration peinte de poèmes d'anthologie, de courtes pièces exquises d'uuc innocence affectée, d'un sous-entendu clair indiqué par un sourire ou par uue fausse naïvetc'. Dans uue nature inliniment complexe. (|ue le plus souveut charme^ un ruisselct uiuruiurant près des roseaux, des bergers et des bergères, les amoureux de la tradition française depuis d'Urfé jusqu'à Segrais, depuis Scgrais jusqu'à Fontenelle, ces bergers néo-grecs et riverains (h- la Seine, i(^s mêmes qu on verra reparaître un peu \>\{\< pur-> mais jiresque aussi galants dans Ché'uiei', ces bergers et ces bergères se content tleu-
FKANÇOIS BOUCHER. ««
rette. Le plus souvent ils en sont à l'Iieure délicieuse des premiers aveux, quelquefois aussi, et alors la bergère peut s'appeller Annettc au lieu de Pliilis, l'amour déjà l'a conquise et c'est une halte, une sieste sous les ombrages du parc que Boucher nous peindra. Il nous montrera aussi parmi les frais bosquets, près de la bergère décolletée qui a pendu auprès d'elle à une arbre la cagette de l'oiseau favori, le berger la ravissant des tendres accents de ses pipeaux; le chien s'est assis pour l'écouter, les moutons blancs se sont couchés en rond dans une douceur de paradis terrestre et les pipeaux du berger charment toute la nature dans une grande paix immobile des feuillages, dans un sourire lointain du soleil qui épargne leur abri, mais vajoliQicnt dorer h' hameau qui n'est pas loin de la coquette bergerie; ou bien, aux genoux de la belle, le berger lui adresse, faussement éploré, les plus jolis madrigaux. Si la belle s'est endormie auprès d'une haie, laissant respirer près d'elle un panier de fraîches tleurs, la tête curieuse d'un berger viendra bien vite l'admirer par-dessus la haie. Les oiseaux jouent un grand rùlo dans ces pastorales; aussitôt pris au trébuchet, ils sont galamment offerts à la belle pour qui l'on soupire. C'est dans le plus coquet attirail, en veste de couleur claire relevée d'une belle écharpe, qu'on lui présente un genou en terre le gracieux captif apporté pour la distraire vers la clairière d'herbette et de fleurs, parmi les ébats des agnelets, non loin de ces riants coins de verdure et de futaie où les oiseaux sillent l'air, volettent parmi les branches, se cul-
butent aux cimes des arbres, et que Boucher nomme des (( abreuvoirs d'oiseaux ».
Boucher n'est jamais à court de titres, de légendes pour exprimer Iheureuse extase, linefTable distraction tie deux cœurs qui vont s'unir, ou la langueur des doux dialogues • Pensent-ils ci ce mouton ? Pensent-ils aux raisins? ( 1 ) et c'est, sous l'ombre propice des beaux arbres, un aveu et presque un enlacement tendre, respectueux, méditatif; comme toujours les bergers et les bergères ont dansé. Boucher représente des danses; il mène aussi dans quelque vallée de Tempe qu'arrose la Seine, mais où des ruines coquettes allirment l'existence de la grâce des nymphes et des
(1) Voici la liste des principales ;}as/o;Y/Z(^.*f de Boucher: h' Agréable Leçon, Xe^ Amants surpris, les Amusements de la campagne, y Amusement de la bergère, les Amusements de l'hiver, les Cfiarmes du printemps, les Plaisirs de l'Eté, les Délices de l'Automne (ces quatre dernières appartiennent à M™* de Poiupadour), la Baigneuse surprise, le Berger récompensé, la Bonne aventure, les Charmes de la vie cfiampétre, les Confidences pastorales, les Deux Conftdentrs, la Cornemuse, la Danse allemande, qu'on pourrait aussi placer parmi les études de la vie contemporaine de Boucher, et il la peignit alors même qu'elle prenait la mode en France, cette danse rapportée de la guerre de Sept Ans en quasi unique tropiiée et accommodée de suite à la française ; c'est une de ses œuvres les plus séduisantes. La Belle Dormeuse, les Douceurs de l'Été, VEcole de l'Ainilié, Elle mord à la grappe, l'Enfant berger, VEnfanI bergère, la Fille à l'oiseau, la Fontaine d'amour, le Goûter de l'automnr, Ismène et Daplinis, h; Jeu de Colin-Maillard, le Joueur de Musette ci celle-ci au titre longuet et maniéré. Ma lioulelte est pour Colin, Mon Moineau est pour Colette, et le Messager discret, le Moineau appnroisé, l'Obéissance récompensée, le Panier mj/stérieux, Par mes soins )non envie est enfin satisfaite, la Posle secrète des amoureux, le Cadeau du Berger, Silvie délivrée par Aminthe, Elle fuit le loup qu'elle a blessé, Silvie guérit Pliilis de la piijùre d'une abeille, Y Amour ran'ime Amintlie dans les bras de Silvie, Vllenreux Péclieur, le Bonfieur an village, le Goûter sur l'herbe, la Danse sur l'Itertje, et des hvrt'S du sujets de pastorales chez Uuquicr.
sylvains, il mène les belles cliercher la Bonne aventure. Il n'hésite pas à montrer les divertissements de la campagne et jusqu'à la foire bariolée et bruyante ; mais si ses pastourelles savent être d'une liberté cliarmante et dune modestie bienapprise, il arrive aussi que Boucher hausse le ton et que, dans le gracieux enchevêtrement des arbres, libres des socles surmontés de belles statues, ce soient les inymphes elles-mêmes qui apparaissent presque nues et [séduisantes infiniment, et Boucher louche là à sa mytlio- Jogie et réunit sur la même toile les principaux éléments de son art.
Sa mythologie c'est la vie, l'histoire, le triomphe de Vénus; il a pour la mère des amours et de l'amour, pour la jeune déesse éternellement jeune, pour la déesse des colombes, pour la reine des Paphos et des Amathontes où sans cesse la suivent parmi le ciel des amours roses qui jouent parmi les nuées claires, et près de son char une escorte de beautés choisies parmi les plus séduisantes, il a un culte particulier. C'est le grand motif général de sa peinture, de ses grands efforts de peintre que l'histoire et la louange de Vénus. Il a rêvé son sommeil, ses amours ; il l'a vue appuyée sur Cupidon, accompagnée par les Grâces, se baigner parmi l'eau des sources; il a assisté à sa toilette, il lui a décerné le prix de la beauté, il la vue se préparant pour le jugement de Paris et recevant d'avance la pomme des mains de l'Amour, il a peint ses dialogues avec Vulcain, sa sollicitude pourEnée ; à cent reprises, il a tenté d'incarner en elle son type de beauté
féminine qui est aimable, élégant, peut-être un peu dépourvu de noblesse, mais qui est bien ce qu'il cherchait surtout, le type même de la séduction, du charme gracieux, indolent, spirituel et souriant.
Ce motif principal, la Gloire de Vénus, il le varie, il le relléte dans une foule de tableaux qui otl'rent comme l'histoire de la déesse, les actes de sa puissance, les fastes de l'amour, ses victoires sur les dieux, les déesses ou les mortelles. Il peint Diane éprise d'Endymion, comme il aime à dire Pygmalion amoureux de sa statue. Il évoque Andromède attendant sa délivrance, comme Europe emporté sur la croupe du taureau divin. Les amours de Jupiter lui sont sujets favoris; Léda, Callisto passent sous son pinceau, comme les héroïnes des amours d'Apollon; il peint l'élan de Neptune vers Amymone, l'arrivée de Télémaque dans l'île de Calypso, et si quelque tableau mythologique comme son Quos Ego semble s'écarter de la légende de Vénus, il y revient bien vite avec ses naissances et ses morts d'Adonis, ses Pan et Syrinx et ses Bacchus imaginés parmi la pompe des fêles amoureuses (I).
Pour ces pastorales, pour sa mythologie, son faire est éblouissant. II a un souci suprême, j)rimor(Iial: larrange-
(1) La Toile/ II- de Véîius, \e cessant: de erdindre une Belle (on y voit Vtinus eiHliii'iiiit' Miiprès de l'Amour), Tal'is ah (/'(jinireis r/uo/K/diii \'e/nis, Vénus au huln, Vénus donnant du ueclrn- à l'AiiKun-, \'éiiiis eulnud au bain, Vénus cl Enée, Vénus et l'Amour. Vénus cl les Autours, Vénus et les Grâces au bain, Vénus jouanl avec l'Amour. \ luiiis se pré/jaranl pour le jufje7ueul de Paris, re^oil d'avance la pomme des mains de l'Amour,
ment. Il le veut plein, oruonné, compliqué, amusant; il ne recherche point les grandes lignes nobles; il veut donner de l'imprévu, de la surprise, du détail ingénieux, encore du détail spirituel, et qu'après avoir longtemps regardé son tableau l'amateur y retrouve encore en quelque coin une piquante nouveauté, une beauté qu'on n'a pas encore entrevue. C'est pourquoi il détaille la nature de ses pastorales, c'est pourquoi, comme disent les Goncourt : «■ il fait monter la mousse aux congélations des marbres ruinés ; il cache l'herbe sous le bouillon blanc, il entrelace les saxifrages, il noue la vigne folle en rideaux, il encadre les paysages et les nymphes dans des tentures de sapin aux grands bras qui penchent et balancent leurs longs effilés verts sur le corps des baigneuses ».
Ce souci du piquant, du petit détail surprenant et joli peut compromettre certaines des qualités d'un artiste et
Vénus sortant du bain, Vénus sur les eaux, Vénus tranquille, Vénus corrigeant l'Amour, Vénus baignant l'Amour, Vénus et l'Amour endormis jirès d'un rosier, avec des Amours qui soutiennent une draperie au-dessus de leur sommeil, le Repos de Vénus, Triomphe de Vénus et de Neptune sur les eaux, Enée présenté par Vénus aux dieux, les Amours de Vénus et de Vulcain, Vénus et tes Amours, Mars et Vénus surpris par Vulcain, le Jugement de Paris (ces quatre derniers tableaux reliés et formant paravent), une Naissance et Triomphe de Vénus.
Tels sont les principaux litres des œuvres où apparaît la déesse et, en regard, voici des toiles où l'Amour apparaît sans elle, ÏAtnour au bain, YAmour désarmé, l'Amour est un dieu saris conduite, l'Amour enchaîne par les Grâces, l'Amour instruit par Mercure, l'Amour modeste, l'Amour moissonneur, l'Amour nageur, l'Amour oiseleur, l'Amour vendangeur, les Amours en gaîté, les Amours folâtres. l'Am.our porté par les Grâces, Y Amour sur les eaux, YHymen et l'Amour, le Mariage de Psyché et de l'Amour, Flore et l'Amour, le Trait danger eux, Iqs> Trois Grâces supportant l'Amour tenant deux flambeaux, etc.
s'oppose à cette recherche des belles lignes simples et expressives qui est la caractéristique des meilleurs peintres. Mais la simplicité n'est point la reine au temps de Boucher ; elle ne domine ni dans raltilcnienl, ni dans la liltératuro, ni tlans la vie. Elle n'apparaît que chez quelques artistes, chez Latour, chez Chardin.
Sur le tard, vers le déclin de Boucher, les critiques de Greuze, au moment où on exigera delà peinture une pensée, une anecdote à portée morale, quelque chose comme une scène de drame, reprocheront à Boucher sa complication, encore que dans les scènes dramatiques de Greuze la figuration autour des personnages principaux ne laisse point d'être nombreuse. A ce moment, le goût du public aura changé ; Boucher, lui, suit et sert le goût de ses contemporains imméilials ; lorsqu'il emplit de spectacle tous les coins de la toile, il leur donne l'art souple et tout enjolivé qu'ils demandent; parmi les cartouches dorés, les chantournemcnts descadres, sur des horizons agrestes, sur le fond des verdures, sur l'éboulis du nuage ou l'oreiller chaud des draperies pourpres, il leur peint des Corps de femmes.
il les peint souples, gracieux, mutins; le lis et la rose des métaphores lyriques des poètes qu'il lit existent chez lui au pied de la lettre; il ne dédaigne point d'ambrer légèrement ses nus, ni de donner à la peau fraîche ses rivalités avec les nacres. Pour constater Vorirnt de la chair, il aime à longer les plis du cou, du ventre, de l'éclat hyalin des pei-les. De très fines exlrémités complètent
l'élégance de ces corps jeunets. La physionomie, labeaulé de laphysionomie, l'inlidligence du regard l'inquictenl inliniment moins, si ce n'est dans les mennilés du sourire et des càlineries, dans les réticences jouées des lèvres qui ne demandent qu'à se tendre, dans tout le fin mirage de la coquetterie. Mais encore là est-il le rcllet d'une époque qui, dans la beauté féminine, a.surtout loué la grâce, qui détaille la beauté de la femme en vantant la taille bien prise, les pieds menus, les mains fines, l'allure jolie. Le grand air est du xvii- siècle, la mélancolie passionnée, après Watteau, ne se retrouvera plus qu'au romantisme. La femme au xvui" siècle est jolie, affriolante: Boucher la rend ainsi; la physionomie qu'unifient la poudre et le fard rose, compte moins à cette période du costume. C'est ce ' type conventionnel de bergères, de nymphes d'opéra, de dames de cour que Boucher emploiera surtout dans ses pastorales, comme dans sesmythologies, sauf à se rattraper dans ses dessins, où, en cherchant dans un travail moins officiel, plus près de lui, le caractère exact du modèle, il a souvent rencontré la vraie beauté.
Ces dessins infirment ce que les Concourt disaient de sa vulgarité élégante, du caractère canaille de son œuvre. L'expression chez eux a dépassé la note juste ; le vrai est qu'il ne se dégage point de l'art de Boucher un type pur de beauté, et cela tient encore à ce qu'il n'a jamais eu la prétention de rien apprendre à son siècle, mais uniquement de le refléter en mille facettes agiles, lui tendant sans cesse le miroir multiforme de son regard servi par une
main d'une étonnante prestesse. Il fait clair, rapide, l'esprit en fête.
Et c'est dans ses mythologies, dans ses pastorales, pour obtenir cet aspect vibrant, vivant, joyeux d'une fête éternelle oii seraient d'accord l'Amour et la Beauté, qu'il emplit son ciel, ses bocages, son Olympe, ses jardins d'une nuée d'Amours. Avant lui Rubens, Watteau ont donnél'essor à ces enfants ailés. Boucher reprend ce vol des Amours et en fait une de ses marques, un des traits de sa signature. Non qu'il ne soit lui-même par d'autres dispositions de ses œuvres ; son ennemi Diderot lui a rendu cette justice: « Boucher a un faire qui lui appartient tellement que, dans quelque morceau de peinture qu'on lui donnât une figure à exécuter, on le reconnaîtrait sur-le-champ ». Mais personne n'avait songé avant lui à accompagner Vénus, la beauté, la joie de vivre, l'éclair bleu du ciel, la joliesse du nuage, par ces joyeuses personnifications de la clarté, du bonheur, de la santé que sont ses Amours. Ne le fait-il que pour mettre du nombre et de la joie autour de la marche du cliar de Vénus, d'après la tradition de la fable? ne le fait-il que pour utiliser toute cette étude de l'enfance à laquelle il s'est livré ? Quelle que soit la raison qui l'a déterminé à semer ses œuvres de cette jolie arabesque, il obéit, en somme, à des préoccupations de décorateur. Avec ses Amours lauci'S en vols, groupés en guirlandes, jetés en essaim, égayant le sol, bossuant les draperies, il modifie l'aspect de son tableau ; il lui donne un cadre, une ligne personnelle, il le varie à
l'infini. De leur groupement, il tire non seulement des clartés, mais des lignes souples, heureuses, abondantes; il orne avec ces jolis corps les morceaux principaux de son tableau et cette mise en page particulière ailée et frémissante constitue une des caractéristiques de son style de peintre ornemental.
Parmi les goûts de son temps auxquels Boucher plie sa verve, notons celui des chinoiseries.
Elle est ornée par lui cette étiquette de Gersaint: <( Gersaint, marchand jouaillier sur le pont Xotre-Dame, vend toute sorte de clainquaillerie nouvelle et (k' goût: Bijoux, glaces, tableaux de cabinet, pagodes, vernis et porcelaines du Japon, coquilles et autres morceaux d'histoire naturelle, cailloux, agatlies et en général toute marchandise curieuse et étrangère »(1740;. Le tout écrit sur uue (h'aperie que tient déployée un Chinois, debout sur un colfret de laque posé sur une table dans un fouillis de jouets, de coquilles, de tasses, de bouilloires, de cafetières, d'éventails. Ce n'est point sa seule excursion dans cet Orient faux et conventionnel en dépit des documents et des relations de voyage; dans cet Orient travesti et enjolivt' « où habite, dans des paysages de rêve, une humanité sans vérité ethnologique », comme dit M. Roger Marx. Après cette étiquette qu'on dit avoir été gravée par Caylus, il publie chez Huquier un livre de six feuilles « représentant les cinq sens par dilférents amusements chinois » et il expose au Salon de 1742 huit sujets cliinois (( destinés à être exécutés à Beauvais en basse lisse ». 11 v aura dans
un salon de M"' de Poiupadoiir, neuf de ces tapisseries chinoises. Les tableaux qui en furent les modèles ornent le musée de Besançon ; c'est l'audience de l'Empereur chinois, aussi bien qu'un mariage ou qu'un festin chinois, ainsi qu'une danse et une foire. D'autres tableautins de Boucher sont de ce goût paradoxal, et des Parisiennes en toilette chinoise y prennent le thé dans un décor de naïf exotisme; mais surtout Boucher se répandit en dessins dont se saisit la gravure. Voici les concerts chinois: des enfants poupins, qui n'ont de chinois que leur tète rase, écoutent une Parisienne costumée à l'extrême-orientale et qui leur joue d'une sorte de gamelang. Les Délices de l'enfance, qui sont de gastronomie, s'accompagnent de ces vers modestes :
Les enfants font partout grandïéte à la cuisine, ■ . . Sa vapeur les remplit de délectation.
. Ils ont tous à Paris, aussi bien qu'à la Chine,
Pour la diète fort peu de disposition.
Ainsi en est-il quant à l'heureux mélange du goût français et du goût chinois, dans ÏOiseau à bonnes fortunes, la Curiosité chinoise, etc., sauf dans les fujures chinoises, représentations de joueuses de flûtes soigneusement coiffées en anses avec de longues épingles, et de laboureurs d'un aspect sufhsamment tartarc, au moins pour l'Opéra ou l'ami Monnet. En somme, ce n'est point trè? intéressant, et après ces petites Chinoises on est heureux de lelrouver les autres estampes de Boucher: la pclile Français!,' ni\ lhob»gi(iU(', l'amoureuse si peu vêtue
qu'elle est presque une nymphe, et qui lit un Lille l d'amour. Elle a l'Amour même sur ses genoux, et, pendant que du doigt elle guide leur commune lecture, lui la pique au cœur d'une flèche qui est la grande éjdne dune rose.
Que n'a-t-il fait? Une mode se répand d'avoir des pantins; les grandes personnes ont des poupées, on se met à les faire très bienf Boucher prend cette mode, il fait des pantins : il jette sur la feuille de papier les tètes, les jambes, les bras séparés du torse qu'on découpera pour en recouvrir le bois du pantin ; on lui en paiera un \ .jOO livres ; il dessine des montures de bronze pour des vases, des armoiries, des étiquettes comme celles qu'il fit pour Gersaint; celle qu'il donne à la manufacture Véron du Verger présente la torsion harmonieuse de corps de Danaïdes. Il publie sous cette forme qu'il atTectionne ou qu'il adopte, du livre d'estampes, une série de tombeaux, de fontaines, de vases, d'écrans ; il publie des feuilles de paravent, du plus joli goût et du plus compliqué. En voici une au hasard. Au bas delà feuille, c'est une volute architecturale ornée de fleurs, de fruits, de mascarons crachant dans une vasque, et, au milieu de cette volute, une perspective de château d'eau, de colonnades cintrées, tout un palais derrière lequel paraissent les cimes des arbres d'un parc. Au-dessus, un tableautin rustique, deux bergères écoutant les confidences d'un berger ; ils sont assis sur des gerbes dénouées, derrière eux luie maison se masque à demi de grands arbres; la poulie d'un puits pend à une
maîtresse branche, assez haute pour qu'on puisse voir comme d'un rideau soulevé la fuite de la plaine parmi les arbres et les nuées, et, tout autour de la scène riislique, des branchages sélancent en un cadre harmonieux qui va tout en haut de la feuille, escalader, orner, entrelacer une sorte de pendentif, un croissant renversé qui contribue à l'aspect chimérique, irréel de la composition et en accentue, d'accord avec la volute de la base, le caractère ornemental. 11 accepte bien des besognes dont il se tire toujours avec infiniment de bonne grâce et d'art, car il est chargé de famille : il a deux lilles et un fils; il a aussi besoin d'argent, car il s'amuse, il se distrait avec ses amis Tocqué, Favart, Piron, Monnet, l'entrepreneur de spectacles qui, dans ses Mémoires, ne maii(|ue jamais de l'appeler « M. Boucher, peintre du Koy », et quinest pas médiocrement lier d'avoir obtenu de Boucher, pour une parodie des Indes galantes (}u"il a fait jouer à la foire Saint-Germain, les décorations et les costumes. Monnet ouvre un théâtre à la foire Saint- Laurenl; il écrit : « M. Boucher, peintre du Roy, se ht un phaisir de composer le décor du plafond, les décorations, les ornements même, de présider à toutes les parties de la peinture (|ui fui empl(iy(''e dans la salle ». Tour les fêtes c/iinoises^ l('i)allet(h! iNoverre, les (h'coralions étaient toutes de l'invenlion de l)0ucher (1).
(1) l'illcs luiiMil pcinlrs \y.iv MM. (jinllicr, M.Miliii, de r.i'iisi^ Bouclier l'^t ai l-i! un de ces bons raillcnis i|iii sr discrlirciil ;ui\ iiuinlirçiiscs el énoriiiL'.-- iiiyslilii-aliniH (loiit sdiillVil \r iMjcIr l'oinsiiirl ? Mdmicl. i|iii les raconir, ne cite itcrsiiniic ; un ne |ifiil licii cunchirr. Moiuid scniMcavdii' été l'ni'l lii'' a\c(: lioïK/luT. ri aii>^i a\ir il'aiilics arlisics. Li'S (loncuiii'l signali-'iil, (111111110 ctaiil [lassé à la \riilc Ihiqiiiti ilTSl) « des dessins de
FBANÇOIS BOUCHER. ^'^
Boucher, après la rolraile de Servandoiii, met sa vervo au service de lOpéra ; il expose au Salon de 1742 le Hameau d'Issey qui servit de maquette de décor à l'Opéra et dont il pensait garder le modèle pour une tapisserie des Gobelins ; il a dessiné les décors de Casio/' et Po/iax, Si/lvia, Titan et l'Aurore, du ballet des Indes galantes, de Pevsée, AAlhi/s, oii il semble avoir inventé un etîet d'eau pour le décor du palais du fleuve Sangar.
De ces travaux il ne reste que le souvenir du décor du ballet de la Foire, dans VOpéraieur chinai^, ([u'il lit pour le coquet théâtre de M'" de l'ompadour; celui-ci l'ut brossé sansdoutepourplaire àla favorite, les autres pouraugmentersa fortune. Il gagnait é vide ai ment de l'argent, peut-être moins qu'on ne pourrait le croire, s'il n'avait eu que ce
Boucher, pour une continuation du « Roman coniiijui' « où Ijouciior avait pour collaborateurs Vanloo el Watoin ».
Cette continuation du Roman comhjue dont parle Concourt, ne serait-ce point ce Supplément au Roman comique, dû à Monnet. Sous ce litre, Monnet ne songe point à ajouter d'autres aventures à celles dont Scarron cliaryoa Ragotin, mais écrit, en quelque sorte, ses niéinoires de vie iM'ranLe de directeur de troupe volante, — directeur de théâtre en province et même à l'étranger, car Monnet fonda à Londres, l'n Haymarivct, un théâtre français dont l'existence fut brève et turijulenle. Sans dmite Boueln'r se plaisait avec ce joyeux conteur qui avait Ijeaucoup vu, licauroup brassé d'affaires, qui entreprenait de la Irtc, de la joie, du mouvement; c'est peut-être pour ces légers théâtres de la foii-e Saint-Cerniain ou de la foire Saint-Laurent que Boucher brossa cette esquisse légère d'un Apollon et les Muses de la collection Montaiglon, dans lequel Paul Mantz veut voir un rideau de théâtre. p]n tout cas, Monnet était le centre d'un groupe joyeux où fréquente Boucher, où il rencontre des amis de plaisir, et même d'art, car il ne dédaigne jamais d'emprunter la plume de Piron pour envoyer à Tournehein, aux puissances diverses qu'il avait à lléchir, quelque placet versifié où sa requête apparaissait dans le couplet (un peu pédestre) du poète, d'un ton plus familier, b(jn enfant, et moins insistant.
que lui versait la surintendance des bâtiments, laquelle était un peu chiche, et payait sinon à la toise (elle le fait pour les tapisseries), mais au tableau selon un prix fait, qui est le même pour tous les artistes qui participent à une commande. On voit, par exemple. Boucher, pour certaines décorations commandées à plusieurs artistes, n'être pas plus payé que Chavannes, Natoire ou Galloche; aussi bien si, dans la première période, il sollicita la commande d'Etat, il arrivera, vers la fin de sa vie, à alléguer vis-à-vis de certaines demandes, qu'il est bien pris, sauf dans certains cas, en 1764 par exemple, où, Cochin ayant voulu réaliser à la galerie de Compiègne, non plus une salle de peinture de genre, mais une décoration empruntée à l'histoire, Boucher souhaite fort y participer, car il désirerait depuis longtemps traiter un morceau d'histoire dans de grandes proportions. Son but aussi était peut-être d'y employer, pour une largo part, son gendre Deshays. La mort vint qui abolit ce projet.
Boucher n'a pas eu que les commandes officielles dont nous transcrivons la liste (1); il a eu celles de M"^ de
(1) Voici l'état de ses commandes. Orry,le contnMeur assez chiche qui payait à Nattier 4000 livres pour sept grands portraits de la famille royale, lui confie les grisailles de la chambre de la reine à Versailles (1000 livres) ; Boucher fait pour le cabinet de retraite de la reine deux tableaux de Jeux d'enfanl (2000 livres); pour le petit cabinet du roi: la Chasse auligre (2 400 livres), la Chasse aux crocodiles (2400 livres). Four Fontainebleau, quatre tableaux de paysage et de figures : Concert à deux figures, une femme coiffée d'un chapeau de paille, un enfanl sur ses genoux; Un jeune homme s'amusant à prendre des oiseaux, sur fond de paysage, beaucoup de plantes et d'herbages ; Deux petites fiîles entourent des moutons avec des guirlandes de fleurs ; Deux nginpties de Diane au retour de la citasse (ensemble
Pompadoiir, et môme ces peintures de musée secret exécutées pour Louis XV et dont le paiement ne se trouve pas dans les comptes officiels qu'a publiés M. Engerand. Il a des pensions, sur le lard le logement du Louvre, les 3 030 livres du premier peintre du roi. Il est devenu assez riche, mais enlin le roi n'y est pas pour tout et, quoi qu'on en ait dit, sa souplesse, sa rapidité de travail semblent avoir plus fait pour sa fortune que la faveur.
Boucher a le sens absolu de la décoration ; il l'a dans le vaste et dans le menu. Il excelle aux dessus déporte, aux grands plafonds, et il sait égayer de peintures d'un har-
2400 livres). Gini] tahli'aiix pour la sallo du Conseil, c'est-à-dire son célèbre Soleil qui commence son cours et chasse la nuit, et les Quatre saisons figurées par des enfants (4 000 livres, dont 1 COO pour la grande décoration). A Ghoisy trois tableaux ('JOO livres); cinif dessus de portes et un tableau servant de devant de cheminée (1 000 livres) : trois tableaux commandés par rarchitectc Gabriel: Vénus cjui desarme son fils.\'i'nus qui regarde dormir V Amour, l'Amour qui caresse sa mère { l :200 liviosi 11 avait demandé le double, on l'a rabattu. Le même prix pour une vue du Moulin de Charenlon, deux trumeaux, la Toilette de Vénus. l'Amour dans les hras de sa mère. A la bii)liotlièque du roi : la Tragédie, VÉloqaence. l'Histoire, VAstrononiie, (4 000 livres). A Marlj-, chambre à coucher du roi : Vénus prie Vulcain de forger des armes pour Énée eiVApolhéose d'£?îee (1 600 \WrQs].UEnlève7nenf. d'Europe (1300 livres) (c'est le tableau du concours de 1747 où le roi prit tous les tableaux à ce prix). On lui comnmnda pour Marly les Quatre Eléments. Il en fit deux: l'Eau : Arion porté sur un dauphin; la Terre : Vertumne et Pomone (700 livres chacun).
Lenormand de Tournehem a fixé les prix des Gobelins, petit original et grande copie comprise. Boucher touche 3 000 livres pour les Forges de Vulcain ; 1 800 livres pour les Forges de Lemnos : .5 100 livres pour Vertumne et Pomone, Aurore et Céphale. Neptune et Amymone, une autre Forge de Vulcain; 1000 livres pour Vénus sortant des eaux:, 1200 livres pour Jupiter et Calisfo; 2oOÙ livres pour le Génie des Arts (Halle a tout autant pour le Génie des Sciences)
monieux agencement la surface d'un appartement. Ecoutez les Concourt vous dire comment, généreux ami, il avait décoré le salon du graveur Demarteau, qui popularisa par un procédé à lui les dessins de Bouclier : « Ce salon semblait une tonnelle et une volière. Un treillis en échiquier, pareil à la marqueterie dessinée sur les côtés des meubles en bois de rose, courait sous les plinthes, encadrait la glace et ne laissait à jour que quatre grands panneaux, quatre petites portes et le dessus des portes. Entre ces treillis, la campagne s'ouvrait. Ici Ion voyait un bord de rivière encombré de llamants roses et de paons faisant la roue; au delà d'un arbre déraciné et tombé à l'eau, des cygnes se battaient. Là c'étaient les ébats d'un chien de chasse et le sautillement d'une pie à travers des roses trémières montant au ciel, et de leau encore au loin sillonnée de canards de toutes les couleurs. D'un autre côté reparaissait une rive et de fraîches verdures gorgées d'oiseaux diaprés, roses, bleus, verts. Sur le dernier panneau, une architecture en treillage, mangée par les roses montantes, prenait pied dans un désordre d'outils rustiques et dans une bataille de coqs et de poules. Des colombes se becquetaient au-dessus des quatre portes sur lesquelles des Amours en camaïeu écrasaient des fruits contre leurs lèvres ou faisaient jaillir l'eau d'une fontaine entre leurs doigts à demi fermés (1). »
(d) Peintre à. la mode, Boucher put obtenir de belles commandes décoratives pour liôtels ou appartements. UAii décoratif dans le vieux Paris, de M. de Clianipcaux, contient à cet égard quelques indications: L'hôtel
Clirlié Neurd.'iii.
VLLCAIN PRKSENTANT A V i: N l S DES A It M E S P O V R ÉNEE. (Musée du Louvre.)
Comment le dessus de porte de Boucher s'harmonise avec les encadrements de guirlandes et les panneaux peints en hlanc mêlé de gris de lin, on peut le voir au Louvre, aux salles du mohilier oîi Venus désarnian rAmow\ où la Toilette de Vénus voisinent avec ces tapisseries de Boucher à médaillon central qu'encadrent les jolies Heurs de Tessier. Aux Archives nationales (ancien hôtelSoubise) Vénus s' appuya nf sur Cnpidon pour entrer au bain est encore en place dans h's appartements de Ui princesse. Quand cet luMel fut construit par rarcliitecte Delamairepourle prince de Rohan-Soubise,Brunetti et BolTrand, chargés de la décoration intérieure, appelèrent à eux Boucher, Parrocel, Natoire, Trémolières, Carie Yan Loo et Restout. Bouchèrent lacommandedesepttableaux, dontquatre dessus de portes; les Trois Grâces qui encJiainent l' Amour ont noirci: on en a ailleurs une belle réplique (1739). \J Education de l'Amour par Mercure est médiocre; près du Cadeau du berger que nous avons analysé déjà, un berger azur veut florer d'une rose la chevelure d'une bergère
de Maillé (rue Charles V) possédait dans un salon des dessus de portes peints dans le style de Boucher sans attribution jtlus netlc L'hnlcl de M"^ de Marcilly (transformé en école niunicipalei contenait connue ornement de salon des gi"ands modèles de tapisserie, peints par Boucher pour les Gobelins, qui font actuellement partie de la collection de M. Edmond de Rothschild. Les appartements du Gouverneur de la Banque de France conservent deux tableaux de Boucher; l'hôtel d'Épinay, en un salon, était orné de médaillons et dessus de partes (ce salon a été remonté rue Masseran chez M. de Glercq) ; le château de Bagatelle possède des plafonds et panneaux de Boucher. Une liste des peintres honorés de commandes de la ville de Paris, que publie M. de Champeaux, prouve que ce peintre, si nanti de la confiance de la Cour, n'obtint point les faveui'S de l'Hôtel de Ville.
toute de blanc vêtue. VAurore et Céphale (1739) est semblable au Boucher célèbre de Nancy, où l'Aurore se lève d"un doux nuage et se dégage enfin des bras de Céphale; les chevaux du char de lumière tout près d'elle pialVent, et déjà des Amours ailés préparent les rênes en se jouant. Ici Céphale est en galant habit de chasse lilas, le fouet à la main, et la déesse nue lui donne la caresse de l'adieu. La Vénus entrant au bain étire hors de la conque brillante de son char son beau corps nacré ; l'Amour la regarde ébloui, et toute cette jolie page se déroule en volutes harmonieuses. Ce travail est contemporain de la fameuse Naissance et Triomphe de Venus (du Salon de 1740) que le comte du Tessin lui paya 1 GOO livres et dont on voit au Musée de Stockholm la pompe ensoleillée. Des tritons y soulèvent vers le regard de Vénus des nymphes qui lui oITrent les trésors de la mer. Autour de sa conque triomphale, les beaux corps <les nymphes s'inlléchissent en jolies lignes nacrées (jue relèvent les tons robustes des corps des tritons et le ciel est empli d'Amours qui déploient au-dessus de la déesse comme le dais mobile d'une claire ('charpe.
Quatre ans auparavant. Boucher, lors de la translation hors Versailles, à Paris, du (Jabinet des médailles, fut chargé de retracer pour la bibliothèque du roi, restaurée, b's efligies de la Poésie épique (1741), deï/Jistoirc (1742) (ju'il coinj)h'l('ra plus tard par V Eloquence et VAsIronomiV' / 1740). C'est, dans un arraugcincnt joli et Iroid, de précieuses ligures IV'ininincs, un peu trop calmes pour ce
pinceau fleuri, encore que ce soient des Amours qui montrent à l'Histoire séduisante et attentive le portrait du souverain dont elle écrit la vie, du plus joli air rêveur, et que sa Rhétorique ne manque point de séduction.
C'est en 1742 que Boucher exposa un de ses meilleurs tableaux, peut-être son chef-d'œuvre, assurément un pur chef-d'œuvre : la Diane sortant du bain avec une de ses compagnes qui est au Louvre. La Diane n'a rien de l'impérieuse chasseresse ; c'est une petite fille, de ces petits modèles que Boucher n'évitait pas et comme fut sans doute, quand il commença à travailler d'après elle, cette jeune Morphy préparée par Casanova pour de hautes destinées que diminua à son gré M""' de Pompadour. La petite Diane de Boucher est d'une sérénité enfantine, d'une innocence, d'une pureté de fleur à peine éclose ; l'innocence est au sourire de la bouche puérilement miouverte; de jolis tons d'ambre et de roses embellissent le corps si frêle et si harmonieux de la menue déesse, et autour d'elle les fonds de la pastorale de Boucher déploient l'écran de leur minutie et leur rêve de jardins des Hospérides. Le Salon de 1743 présente de lui une Muse : Clio^ dans cet arrangement froid de vignette agrandie qu'il connaît si bien; le Salon de 1744 une Melpomène. Entre temps il exposa la Foire de campagne et dessina, pour un frontispice , Louis XV en empereur romain.
C'est la date de jolis tableaux oii des jeunes femmes étendues regardent devant elles en souriant, sans trop se
9i FRANÇOIS BOUCHER. ,
soucier de leur propre allitiide que l*aul Mnnlz juge dune l'aniiliarité excessive, et du portrait de la Femme couchée de la collection Rothan, très parlait tie grâce, plus correctement drapé, oîi précisément une légende veut ([u'oii reconnaisse la petite Morpliy. C'est à ce moment de la malurité de son talent (1742) quOrry l'avise qu'il tigurera à l'état des pensions pour une somme de 400 livres qu'on portera en 1744 à 000 : à ce moment aussi, il rencontre près du trône une amie de son art, et il devient le peintre préféré de M"" de Pompadour. '■
M'"'" de PomjxKhjur semble avoir pensé que la faveur comportait des devoirs cl (ju'elle devait orner la vie du roi, la vie de la cour, rehausser la sienne propre par une adaplalioii à elle et à son milieu de tout le décor de la grâce et de l'éli-gance, du talent et de la beauté. L'art l'ut un des ressorts qu'elle employa le plus, soit à tendre un rideau séduisant au-devant des afTaires d'Etat, soit pour bien ordonner les trêves et les distractions nécessaires entre les soucis du règne, et ce ne fut point sans une politique adroite qu'elle occupa les gens à son petit théâtre, ni qu'elle tenta d'opposer l'aU'eclion des artistes au dénigreiui'ut des dames de la cour; les artistes re[)résentaient une puissance dans l'opinion, et l'opinion était alors puissante; et puis l'art n'ctait-il pas pour quel(|ue chose dans son triomphe? La voix de M"'' d'I'^tioles et son sentiment de la uiii^i(|ue lui avaient aplani la route. Non seulement <dle ('"lait mu>^icienne, mais eiuore (die dessinait et gravait" elle aimait lra\ ailler avec les [)e in très et j)r('n(he
FRANÇOIS BOUCHEH. 9o
leurs leçons. Boucher fut son professeur. Elle goûta assez lart de son éducateur pour graver d'après lui : la Petite Montreuse de marmotte^ le Faiseur de huiles de savu?!. les Buveurs de lait^ et ce frontispice de Rodoguiie de l'édition imprimée sous ses yeux, sur son désir, frontispice où Boucher ne se montre dans la banalité des attitudes que peu Cornélien, mais de décor séduisant, en une complication dont Cochin aida la marquise à se tirer. Si M'"' de Pompadour n'eut point de grands talents, au moins sutelle s'entourer de ceux qui étaient doués, et Boucher ne lui doit peut-être pas plus de commandes qu'il n'en eut, mais une faveur nette, qui put lui faire arriver, sans qu'il les sollicitât de la cour, des titres académiques, et l'occasion d'au moins deux très belles œuvres : le portrait (h' M'"" de Pompadour (1 757 etcelui de sa hlle, Alexandrine d'Elioles. Boucher peint M"'' de Pompadour dans une pose un peu alanguie, le bras droit accoudé, dans un aspect d'iittente, ou comme prêtant l'oreille à une conversation. Cne robe bleue d'un grand faste de rubans, de fanfreluches, de menues roses serties de dentelles d'argent, accentue de son large évasement toute la menuité des pieds chaussés de mules roses. Autour de M""' de Pompadour s'accumulent en jolie disposition des objets familiers, livres, portecrayon, rouleaux de musique, pointe de graveur, et ce portrait de caractère et de mise en milieu de la personne peinte s'achève par la table à écrire, la plume et l'encrier, et le fouillis débordant d'un tiroir où la favorite mêle ses bibelots de pensée pour ainsi dire: des roses éparses à
terre certifient la coquetterie de toute cette allure de jolie femme ornée de goûts, d'intelligence. D'Alexandrine d'Etiolés il a fait le plus joli portrait d'enfant aux larges yeux de velours (1). Pour la chambre de M'"" de Pompadour, la chambre du roi au château de Marly, il a peint la ['cnus demandant à Vulcahi des armes pour Enée, le tableau actuellement au Louvre. Et après son médiocre tableau de Y Enlèvement d'Europe^ oii il n'a pas pu triompher de la difficulté de donner l'intelligence au regard du taureau dont Jupiter a pris la forme, oii, dans sa volonté d'ennoblir la béte, il lui a donné plutôt qu'un mufle, un masque fade, ce qui détruit l'œuvre malgré la joliesse d'Europe, le joli ciel saphirin, la mer tranquille et l'heureux groupement des nymphes et des guirlandes, alors que la crili(jue même de ses amis s'inquiète en sa louange el que quelques ennemis le piquent, alors qu'il est assez froissé des sarcasmes légers, des banderilles qu'on plante à « l'Anacréon de la peinture » pour riposter par une caricature, ce sont les commandes de la cour (|ni lui
(I) On compte de Boucher sept portraits de M^^^ de Poinpaduur don! l'iiri au pastel (un des chofs-dœuvre du pastel, disent les Goncourt), en \ comprenant une tète de Finie <lessinéc d'après les traits de la favorite. I] )uciier a égalemeni pi'iiil li' pnitiail de la reine Marie Leczinska. On lui commanda aussi le porlruiL diin Dauiiliin de France, qu'il tiaita en taijleau de genre, représentant li-iitanl mangeant sa bouillie dans une assiette du Japon; à l'Opéra il til le portrait de M"« Rivière, danseuse ; on n'a pas identifié le beau portrait de femme de la salle Lacaze. 11 donna celui de M™« Favart.
Un peintre fait toujours quelipics porirails d'après lui-même. Le l'ai/sagisle de la salle Lacaze est un portrait de Hcjuctier dans son atelier; il s'est aussi montré dans son atelier, en une pochade, recevant la visite de Vénus ".ntourée de son cortège d'Amours.
Oliclic .Neuick-in.