LES MARQUES DU FUTUR BOUDDHA
mâle » et le nom même de mahâpurusa rappellent des données familières à la vieille littérature du Veda et de l'Épopée. Plusieurs des étranges caractéristiques que nous avons relevées se retrouvent notamment chez Nara et Nàràyana\ deux divinités ou hypostases du cycle visnuite auxquelles le Mahàbharata accorde le nom de « grands mâles, » et qui ne sont qu'un dédoublement de Nârâyana, «le grand mâle» ou «le mâle» par excellence, le dieu unique qu'adorent les habitants d'un mythique paradis, l'ile Blanche, eux aussi façonnés suivant le type de leur dieu. Appliquée à Nârayana-Visnu, l'expression mahâpurusa évoque l'idée védique de l'homme primordial, victime du sacrifice primitif et dont le corps démembré constitua l'univers. Nârâyana est l'être suprême ; Brahmâ s'écrie : « A lui l'unité et la grandeur ; il est appelé le mâle unique ; cet être unique, éternel, porte le nom de grand mâle^. »
Tel est Nârâyana, que célèbre le ]\Iahâbhârata ; qu'adoraient les Ajlvikas, ascètes brahmaniques, rivaux des primitifs bouddhistes 2; que le Lalitavistara identifie formellement avec le
1 . Nara = homme, Nârâyana = celui qui a pour domaine les eaux = Visnu flottant sur les eaux primordiales. — Voir Hopkins, Religions, p. 412.
2, Voir Senart, Légende, notamment p. 91 et suivantes; Kern, Geschiedenis, I, 234. — Bhagavadgitâ, xi, 18, &c.
•'). Voir ci-dessus, p. 224, n. 2.
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Bouddha; dans lequel les docteurs orthodoxes se refusent à voir le créateur ^
Il n'est pas surprenant que les brahmanes et les ascètes de toute qualification doctrinale, pour lesquels Çrdcyamuni, s'il est vraiment un « grand homme », doit être un « grand mâle », un avatar ou une manifestation divine, se soient enquis avec inquiétude des «marques «.L'Ecriture nous rapporte les démarches toutes pareilles de Sela et de Brahmâyu, deux sages qui furent convertis, non par des discours, mais par la vision du corps sublime de Çâkyamuni.
Un jour le brahmane Sela rencontra son ami Keniya,un Jatila ou adorateur du feu, qui se préparait à recevoir le Bouddha avec son habituel cortège de douze cent cinquante moines. Sela n'en croit pas ses oreilles : « Tu as bien dit que Gautama est Bouddha? » s'écrie-t-il. — « Oui, je dis qu'il est Bouddha. » — « Vraiment, tu dis qu'il est Bouddha? » — « Oui, je dis qu'il est Bouddha. » — « A coup sûr, pense Sela, ce mot « Bouddha » est une chose rare ; mais nos livres décrivent les trente-deux marques de tout
1. Candrakirti déclare que le monde n'est l'œuvre ni de Purusa ni de Nârâyana (Madhyamakâvatfira, fol. 305 a). — Aux nombreux documents étudiés par M. E. Senart, on peut ajouter quelques références : les dévots de Nârâyana ("bhaktikai sont assurés du salut, Karunâpuracfarika, p. 79.21 ; Nârâyana est un des Bouddhas de confession, Çiksâsamuccaya, p. 169.12; la « force de Nârâyana » (iMahâvyutpatti, 252.7) est décrite Abhidharmakoçavyâkhyâ, Burn.,fol. 441; comparer Sukhâvatî, p. 17. 'i, Lotus, Kern, p. 397.
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Bouddha ; j'irai voir si Gautama les possède en effet. » Observons en passant que le narrateur identifie « Bouddha » et « grand mâle », au point que les marques de l'un portent le nom de l'autre; et qu'il atteste le caractère et l'origine des marques, « consignées, dit-il, dans les livres des brahmanes ». — La fin du récit n'est pas sans intérêt. Sela constata aisément sur la personne de Çàkya les caractères surhumains, « deux exceptés, la disposition anormale de l'organe sexuel et la longueur de la langue ». Or un parfait Bouddha doit posséder toutes les marques. Mais le Bienheureux eut pitié de son incertitude : par un souci de pudeur, que l'exégèse monastique ne trouva pas toujours assez circonspect, il fit apparaître le premier de ces signes invisibles dans un fantôme magique créé à son image; puis il révéla sans réserve les merveilles de sa langue : celle-ci vint caresser le nez, puis les oreilles et s'étalant en éventail recouvrit tout le front'. — De même on dit des hommes de l'ile Blanche, à la tête en forme de parasol, que « leurs langues lèchent tout entier leur visage semblable au soleil ».
Cette langue du Bouddha, attestée par le Suttanipâta, un des plus anciens parmi nos recueils,
1. Selasutta, dans Sutlanipâla, p. 99 (iii, 7) ^ Majjhima, n" 92; l'enquête de Brahmâyu, Majjhima, II, p. 135. — Digha, II, 17. — Miliada, p. 67 et suivantes.
nous la retrouverons plus rayonnante et plus longue dans le Lotus de la Bonne Loi, qui marque le complet développement de la bouddhologie du Grand Véhicule. Mais entre la littérature protocanonique que nous venons d'examiner et le Lotus doivent se placer les systèmes, hypothèses ou « anticipations » de plusieurs sectes du Petit Véhicule; la scolastique rejoint, en effet, par des voies qui lui sont propres, les intuitions de la mythologie et de la piété ; elle transforme ou organise le dogme du Bouddha, soutenue par la croyance populaire, guidée par les souvenirs canoniques.
Sectes supranaturalistes
Nous avons vu que la plus vieille littérature s'est enrichie de données qu'on peut dire inorthodoxes et qui sont tout au moins étrangères à la stricte doctrine de la délivrance. Nous connaissons par le canon pâli le nom de « grand mâle », les marques corporelles, la préexistence de Çâkyamuni dans le ciel Tusita, la lutte avec Màra, la toute-puissance et le privilège de la vie immortelle, les deux transfigurations, la promesse de l'avènement du futur Bouddha Mai-
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treya ^, le nom de six Bouddhas du passé, les miracles des funérailles, d'autres traits encore qui font de Çâkyamuni, Bouddha ou futur Bouddha, un « être supérieur au monde » [lokottava).
D'autre part, les textes comme les monuments figurés attestent l'importance du culte des reliques et des symboles, les pieds, la roue, l'arbre, etc., en attendant les icônes. 11 faudrait, pour faire apprécier la nature exacte de cette « latrie », résumer une bonne moitié de V Essai sur la légende du Budclha , les pages de Minayeff sur l'ancien culte bouddhique, plusieurs mémoires de ^I. A. Foucher. Disons, au plus court, que les bouddhistes répondent déjà, aux premiers siècles, à la tardive définition qu'en donneront les brahmanes : « les bouddhistes ont pour dieu Bouddha. »
Cependant « tout culte d'adoration est antipathique aux dogmes les plus élémentaires du Bouddhisme 2 », et les Presbytres, gardiens du dogme et de la tradition évéhmériste, restaurateurs ou créateurs de ce dogme et de cette tradition, — il est difficile de s'exprimer làdessus avec exactitude, — tendent à dissimuler le caractère surnaturel du fondateur, qu'attestent
1. La prédiction do l'avènement de Maitreya (Metteyya), rapportée par Milinda, p. 159, se rencontre dans le Cakkavattisuttanta (Oldeuberg^, p. 164, note).