LA CARRIERE DU FUTUR BOUDDHA
1. Petit Véhicule : légende de Pûrna. — 2. Critique du Petit Véhicule; le double « équipement » : savoir et pitié. — 3. Le futur Bouddha débutant; le vœu; les étages ou « terres » de son ascension. — 4. Le Grand Véhicule est-il le seul véhicule? Souffrances et avantages de la u noble carrière » ; casuistique et laxisme.
Il y a, dans un recueil appartenant au Petit Véhicule sanscrit, une très belle légende, attestée pour l'essentiel dans le canon pâli, qu'aucun historien n'oubliera de rappeler comme une des gloires du Bouddhisme. C'est la légende de Pûrna. Elle fournit une preuve très nette de l'esprit du Grand Véhicule dans la littérature authentique du Petite
D'après le document sanscrit, Pûrna, dès sa
1. La légende de Pûrna est canonique, Samyutta, IV, p. 60 (01denberg-FoucherS, p. 269); Majjhima, III, 267 (J. P. T. S. 1887, p. 23) ; mais la mention des signes physiques est propre au Divyâvadâna (dont on a établi récemment les relations avec le Vinaya des Sarvâstivâdins), p. 24 et suiv.; voir Burnouf, Introduction , p. 235.
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naissance, était « beau, agréable à voir, ravissant; il avait le teint blanc et la peau de couleur d'or, la tête en forme de parasol, les bras longs, le front large, les sourcils réunis, le nez proéminent » : ce sont là, on s'en souvient, quelques-unes des marques des hommes de l'île Blanche, du « grand mâle », du futur Bouddha'. Après une carrière bien remplie, consacrée au commerce paternel et aux expéditions d'outremer, Pûrna fut touché de la grâce, « désira subitement embrasser la vie religieuse », et reçut du Bouddha lui-même les paroles d'ordination : aussitôt et miraculeusement, « il se trouva rasé, revêtu du manteau religieux, muni du pot aux aumônes, avec l'extérieur décent d'un religieux qui aurait reçu l'investiture depuis cent ans ». Ce n'était pas un moine ordinaire, car (et ici les documents pâli et sanscrit concordent), il demande au Bouddha de lui enseigner la Loi en abrégé, afin que, après l'avoir méditée, il puisse faire embrasser aux autres la vie religieuse. Et dans quel pays exercera-t-il son apostolat? Dans le pays des Çronâparântakas. « Mais», dit le Bouddha, « ils sont violents, emportés, cruels, colères, furieux et insolents, les hommes du Çronàparânta. Lorsqu'ils se mettront en colère et t'injurieront, que penseras-tu de cela? »
1. Voir ci-dessus, p. 242-7. Les marques vont se développant au cours de la carrière du futur Bouddha, voir p. 279.
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— « Je penserai que ce sont certainement des hommes bons et doux, ceux qui m'adressent en face des paroles méchantes, grossières et insolentes, ceux qui se mettent en colère contre moi et qui m'injurient, mais qui ne me frappent ni de la main ni à coups de pierres. » — « Ils sont violents et emportés les gens de ce pays-là. S'ils te frappent de la main ou à coups de pierres, que penseras-tu? » — « Je penserai qu'ils sont bons et doux, puisqu'ils ne me frappent ni du bâton ni de l'épée. » — « Et s'ils te frappent du bâton ou de l'épée ?» — « Je penserai qu'ils sont bons et doux puisqu'ils ne me privent pas complètement de la vie. » — « Et s'ils te privent complètement de la vie, que penseras-tu? » — « Voici ce que je penserai. Ce sont certainement des hommes bons que les Çronaparântakas, ce sont des hommes doux ceux qui me délivrent avec si peu de douleur de ce corps rempli d'ordures. » — « Bien, bien, Pûrna ; tu peux, avec la perfection de patience dont tu es doué, tu peux fixer ton séjour dans ce pays d'hommes violents. Va, Pûrna; délivré, délivre; arrivé à l'autre rive, fais-y arriver les autres; consolé, console; parvenu au complet nirvana \ conduis-y les autres. »
1. NirvÂna ^ parinirvîxna^ délivrance complète delà passion et par conséquent de la douleur, laquelle est produite par l'attachement. Çâkyamuni, vivant, est fréquemment dit parinibbuta.
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Quel est ce type nouveau de saint, si différent de l'idéal de la littérature canonique? Qu'est devenue la permanente préoccupation de l'apathie, del'ataraxie, si étroitementliée, dans l'ancienne discipline, au légitime souci de ne manquer de rien et de savourer, dans d'exquis recueillements, l'avant-goût du nirvàîia? Et combien le genre de vie adopté parPiirna s'écarte des « fruits actuels de la vie religieuse» décritspar le Bouddha lui-même! Le premier de ces fruits, on s'en souvient, est la vénération universelle : l'esclave, devenu moine, est respecté de son ancien maître. — Quelle est encore la signification des marques physiques de Pûrna, — qui manquent dans le pâli, — aussi extraordinaires chez un simple mortel que la perfection de la patience et le désir ardent de l'apostolat peuvent l'être chez un moine aspirant au nivvànasur-terre^?
La réponse à cette double question se présente d'elle-même. Pûrna, bien qu'il soit glorifié dans la littérature protocanonique, n'est pas un adepte de l'ancien Bouddhisme mais du nouveau ; il n'appartient pas au Petit Véhicule mais au Grand, ou, pour parler plus exactement, la charité du Grand Véhicule, comme sa métaphysique et sa bouddhologie, existent en
1. Je ne nie pas l'esprit d'apostolat dans le Petit Véhicule. Le textes (Mahâvagga) et l'histoire (Açoka) sont beaucoup trop formels !
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germe dans le Petit. L'idéal religieux va se déplacer : les saints n'aspireront plus à devenir des arhats^ c'est-à-dire à posséder au plus tôt et au moins de frais possible le nirvana, mais à prendre, plus sûr et plus noble, mais plus pénible, le chemin qu'a suivi Çakyamuni lui-même. Les vrais fidèles du Grand Véhicule s'appellent de leur vrai nom bodhisattvas, « futurs Bouddhas ». — Tel est, croyons-nous, Pùrna. Rien de surprenant qu'on lui accorde, dans la légende remaniée, quelques marques d'un Bouddha, puisqu'il est un Bouddha en puissance, mais non pas toutes ni parfaites, car, nous apprend un texte scolastique : « 11 faut un mérite égal à celui de toutes les créatures de l'univers pour donner à un seul cheveu l'apparence crépue des cheveux d'un Bouddha ^ » L'acquisition des marques est donc infiniment longue ; mais nous pensons que Pûrna est déjà fort avancé dans la carrière : sa tète en forme de parasol, la longueur de ses bras, les sourcils réunis par les poils qui deviendront, chez le Bouddha, la glorieuse ilrnà, sont des traits fort indicatifs. Et sa perfection de patience n'existe pas seulement en paroles, mais en effets. Car, dès qu'il arrive aupaysdesÇronâparàntakas, il rencontre d'abord un de ces hommes méchants qu'a révélés l'expérience des missionnaires, car le type en est très