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JATAKAS 285

dégager dans la mentalité bouddhique. Ce n'est pas sans fruit, ni apparemment sans cause historique, que la Communauté s'est complue à célébrer la bonté du Maître, la « force de bienveillance » qui lui concilie les hommes et les animaux. — Ananda pria le Bienheureux de faire que Roja, un grand personnage de la maison des Mallas qui était hostile à la religion, se convertisse et croie. «Ce n'est pas chose difficile de convertir Roja le Malla», répondit le Bouddha et il dirigea sur ce prince sa bienveillance. Et Roja le Malla, atteint par le Bienheureux avec la force de sa bienveillance, s'enallait, comme une vache qui cherche son veau, d'une maison à l'autre, d'une cellule à l'autre, et il demandait : « Où donc se trouve le Bienheureux, le Suprême Bouddha* ?» — LaCommunauté la plus ancienne, avec prédilection, a expliqué la gloire et la puissance du Bouddha par les héroïques charités de ses existences anciennes. Elle a façonné et vulgarisé cette extraordinaire épopée, où se coudoient le folk-lore et l'homélie, des 547 dernières « naissances » du Maître (Jâtakas). Elle a fixé le moment où commence la carrière du futur sauveur, lorsque le futur Çâkyamuni prit, en présence de l'ancien Bouddha Dîpamkara,la résolu-

1. Mahûvagga, vi, 36.4; Oldenberg-Foucher^, p. 295. Le Bouddha convertit tous ceux qui peuvent être convertis : il « tue » les autres ; c'est-à-dire qu'ils sont vraiment perdus ceux qui résistent à sa grâce, A«guttara, II, p. 112.

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tion de devenir, lui aussi, un Bouddha souverain pour le salut des créatures. On dressa la liste des vertus parfaites, notamment la pitié et la charité, dont il avait donné des preuves éclatantes. L'histoire de Çâkyamuni quand il étaitle sage lièvre, — ce lièvre, incapable de faire l'aumône comme ses compagnons de la forêt, le singe, le chacal et la loutre, en donnant quelque produit de chasse ou d'industrie, et qui se fait rôtir pour apaiser la faim d'un brahmane, — l'histoire aussi de Vessantara, l'avant-dernière incarnation de Çâkyamuni, qui donne sa femme et ses enfants avant de donner sa propre chair, — et beaucoup d'autres de même style, écrites dans toutes les langues de l'Inde ou sculptées en bas-reliefs, définissent cette notion fondamentale qu'un futur Bouddha est un « donneur». Point encore développée dans le canon pâli, elle acquiert une grande précision dans les écritures sanscrites du Petit Véhicule 1.

Cette conception du Bouddha avant et après la bodhi, très différent du saint apaisé, du délivré-vivant, ne peut pas demeurer sans influence sur l'idéal moral et la règle pratique. Sans doute les bodhisattvas sont, pour l'orthodoxe Communauté, des êtres d'exception. Çâkyamuni

1. Co serait le lieu d'étudier le développement, dans le Petit Véhicule, de la théorie du futur Bouddha ; elle est, sans doute, beaucoup plus nette dans la préface du Jâtaka et dans l'Abhidharmako^-a que dans la littérature canonique.

MAITRI OU BIENVEILLANCE 287

n'en a désigné qu'un seul parmi la multitude des vivants, Maitreya l'Invincible, et en stricte orthodoxie, le fidèle ne doit penser qu'à luimême ; il doit éteindre toute affection. Mais, par un heureux illogisme, le fondateur de l'Ordre exige non seulement la concorde et l'amitié de frères entre moines, mais aussi cette vague et un peu niaise tendresse, éparse sur les hommes et les animaux, épanchée vers chacun des points cardinaux et qui remplace avantageusement toute activité charitable. La maitrl ou « charité bouddhique » n'est qu'une disposition de bienveillance nécessaire à la bonne hygiène de l'âme; elle est étrangère à toute sympathie ; mais sans doute s'est-elle échauffée au souvenir des générosités anciennes du Maître, et de vieux textes contiennent des stances comme celle-ci, qui sont du Grand Véhicule avant la lettre : « Ainsi qu'une mère protège son enfant, son fils unique, au prix de la vie, ainsi doit-on aimer sans mesure tous les êtres ^ » — On a eu parfois l'impression, dans les rangs de la communauté la plus archaïque, que, pour être un saint, il fallait non seulement

1, Sutlanipâla, 149, signalé, avec d'autres passages très curieux, par Pischcl, Duddha, p. 80. M. Oldenberg, dans un récent article de la Deutsche Rundschau (1908, vi, p. 380), s'élève contre certaine exagération de M. Piscliol : la maitrl n'est pas la charité chrétienne, et, d'autre part, elle ne constitue pas le centre de la Bonne Loi. — Taine (Nouveaux Essais j avait commis une erreur analogue (voir Oldenberg, Ans Indien imd Iran, p. 121).

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ressembler au Bouddha dans son absolu détachement, mais encore au futur Bouddha dans son active charité i.

Ce point de vue, si légitime, acquiert une valeur nouvelle par le progrès, que je crois assez rapide, des théories bouddhologiques et cosmologiques. Les Bouddhas sont devenus très nombreux; ils sont entourés, dans leurs radieux paradis, d'innombrables futurs Bouddhas, les seuls êtres assez sublimes pour leur tenir compagnie. Ces futurs Bouddhas célestes sont de puissantes et miséricordieuses divinités, car ils sontarrivés presque au terme de la carrière ;mais on sait que leurs débuts furent très humbles. On raconte de Çàkya qu'il a été bateleur, barbier, maquignon, antilope, chien, chacal, oie dorée ou mêmeassassin ; « Ilsont été des versetdesinsectes ces Bouddhas tout- puissants : par l'efficace de Teffort, ils ont conquis la suprême qualité de Bouddha. Et moi, je suis homme, capable de distinguer le bien et le mal, et je manquerais de courage''^?)) — Toute âme généreuse voudra se mêler à la cohorte des futurs Bouddhas et goûter la joie de la charité, joie auprès de laquelle le bonheur même du nirvana est sans saveur 3.

1. Les Pratyekabuddhas et les Arhats eux-mêmes sont compassionés dans Avadânaçataka, II, pp. 116, 139.

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