Bodhicaryâvatâra, viii
300 CARRIERE DU RODHISATTVA
Loi. A soulager les malheureux, à se trouver en contact avec des « donneurs » compassionnés, l'égoïste sentira fondre ses glaces et s'éprendra de pitié pour ceux qui souffrent, de piété pour les Bodhisattvas, d'admiration pour les Bouddhas dont la gloire merveilleuse est le fruit de la charité. Notre souffrance est si peu de chose quand on la compare à la souffrance universelle, damnés, revenants affamés, animaux, malades et abandonnés! Quel homme bien né, ayant dans l'âme une semence de bonne pensée ou d'altruisme •, ne s'imposera pas quelque léger sacrifice par pure tendresse ? Encore quelque temps, — les siècles, à vrai dire, comptent peu pour qui dispose des « périodes incalculables », — le fidèle s'ingéniera à ne jamais viser l'intérêt du « moi », notre grand, notre seul ennemi : s'il mange, ce n'est pas pour se sustenter, mais pour alimenter les 84.000 micro-organismes logés dans le corps^; s'il évite le péché et accumule les bonnes actions, ce n'est pas pour se préserver de l'enfer, des mauvaises destinées, de la maladie, de la pauvreté, mais seulement parce que les damnés, les animaux, les infirmes
1. Cet homme « bien né » appartient à la « race » des futurs Bouddhas. — Voir ci-dessous, p. 307, note.
2. Diins l'ancien Bouddhisme, il faut manger pour soutenir le corps, non par sensualité (Milinda, p. 367, 378; trad. II, 281, 299). Ce point de vue n'est pas étranger au Grand Véhicule, voir Bodiiicaryâvatâra, v, 69 et 85.
LE VŒU 3oi
et les indigents sont inutiles au prochain; s'il désire des renaissances glorieuses ou divines, c'est pour mettre son pouvoir au service de la religion bouddhique.
Mais combien sont médiocres les avantages que les créatures retirent de nos sacrifices! Dénués de mérite, nous sommes des pauvres, de grands pauvres, aussi incapables d'honorer les Bouddhas que de satisfaire le prochain ^ . Et d'ailleurs, dans toutes ces charités intimement liées à la possession des biens de ce monde, le souci du bonheur personnel joue, fiit-ce inconsciemment, un rôle capital. Le bouddhiste doit donc prendre un parti héroïque, une décision qui prévienne toute arrière-pensée et qui, éternellement féconde, enrichisse l'univers de mérites et de félicités; — ou, pour mieux parler, lorsque le bouddhiste est capable de la supporter, les Bouddhas suscitent en lui une pensée d'origine manifestement surnaturelle , tant elle est sublime et contraire aux instincts des misérables que nous sommes tous : renoncer librement à l'espoir d'une prompte délivrance dans le nirvana, se condamner à demeurer dans le cercle de la transmigration durant des siècles, donner toutes ses existences au prochain, en un mot, prononcer solennellement, avec les dispositions de ces saints personnages, le vœu qu'ont prononcé