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Bodhicaryâvatâra, vii

CARRIERE DU BODHISATTVA

mais quelque chose leur manque aussi longtemps qu'elles ne sont pas pénétrées par la science ou sagesse (Jnâna^ praj'na), c'est-àdire par la « notion du vide ». Le « donneur » qui croit à sa propre existence, à la réalité de l'aumône et du pauvre qu'il nourrit, ne possède que la charité « naturelle » {laulàka). Par la force même de l'exercice et la conscience de plus en plus efficace de la vérité métaphysique, le « donneur » compatissant obtiendra le stade où le concept de personnalité disparaît: la compassion a désormais pour objet, non plus le malheureux qui souffre, mais la souffrance. Enfin, plus haut encore, la compassion « n'a plus d'objet»; elle s'exerce inconsciemment [anàbhoga), sans notion de moi et de toi, sans idée de l'aumône. Telles sont les vertus « surnaturelles » {lohottara)^ . Alors émanent du futur Bouddha transfiguré, déjà en possession virtuelle de la qualité de Bouddha, des manifestations illusoires, des « corps magiques » qui prêchent et convertissent. Ainsi se trouvent unies la « vacuité » et la compassion.

1, Madhyamakâvatara, p. 30.7; trad. p. 29,

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Relations des bouddhistes des deux véhicules ; héroïsme des futurs Bouddhas ; avantages de leur « carrière » ; casuistique et laxisme.

Gomme on voit, la théorie de salut est fort bien équilibrée; mais elle est susceptible de multiples interprétations. On peut croire que les bouddhistes les ont toutes expérimentées. Le Grand Véhicule a donné naissance à de nobles et raisonnables disciplines; mais il n'a évité ni les exagérations ascétiques, ni les condescendances dangereuses pour la vie cénobitique et même pour la morale vulgaire. Nous n'avons pas ici à raconter son histoire, ni à décrire en détail son influence sur les destinées indiennes et extra-indiennes du Bouddhisme; mais il faut signaler deux problèmes d'ordre dogmatique.

La première question qui se pose est de savoir si l'école considère le « véhicule des futurs Bouddhas » comme le seul véhicule de salut. Tous les docteurs proclament qu'il mérite le nom de Grand, parce qu'il transporte plus loin que l'ancienne discipline, jusqu'à la dignité souveraine de Bouddha; parce qu'il s'ouvre à tous les êtres, aux laïcs comme aux moines, aux

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femmes, mal vues dans l'antiquité, voire, du moins en Chine, aux animaux, comme aux hommes. Mais est-il le seul véhicule de nirvàîia? C'est beaucoup moins évident. Or ce point de doctrine n'intéresse pas seulement l'histoire des relations des sectes bouddhiques, mais encore l'idée qu'il faut se faire du Grand Véhicule : en effet, si le seul moyen de conquérir le repos bienheureux est d'accumuler les mérites et le savoir d'un futur Bouddha, il s'ensuit que l'altruisme si vanté du fidèle n'est, au fond, qu'égoïsme bien compris. La « très noble carrière des vrais fils du Bouddha » n'est pas une carrière de libre choix. — D'autre part, et quelque réponse que reçoive cette première question, cette carrière est-elle aussi pénible et difficile qu'on veut nous le faire croire ? exiget-elle une héroïque abnégation?

Les bouddhistes sont de bonnes gens et nous savons, par les pèlerins chinois et par les sources indigènes, que les communautés du Petit ou du GrandVéhicule vivaient en paix, comme, malgré des désaccords théoriques ou disciplinaires, les grands ordres religieux de notre moyen âge. 11 est d'ailleurs certain, ne fûtce que par l'iconographie javanaise, que la Petite Eglise faisait dans la pratique de larges concessions, favorisait le culte des Bouddhas et des Bodhisattvas, se rapprochait beaucoup des

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sectes théoriquement plus dévotes de la Grande Eglise. On croit que le pèlerin I-tsing résume bien le sentiment contemporain quand il dit: « Les deux véhicules sont en parfaite harmonie avec la noble doctrine du Bouddha ; ils sont, l'un et l'autre, conformes à la vérité et mènent tous deux au nirvana^. »

Mais la littérature des écoles exprime nécessairement des opinions moins éclectiques. Sans aucun doute, les docteurs du Petit Véhicule considéraient les spéculations du Grand Véhicule comme inorthodoxes : bien que les renseignements précis fassent défaut, on peut aisément se faire une idée de leurs critiques. Les prétendus livres sacrés du second canon sont, disaient-ils, étrangers à la vieille tradition des conciles; la théorie du vide, les « terres » des futurs Bouddhas, sont des inventions nouvelles. Les Bouddhas sont des êtres infiniment rares; c'est folie et blasphème d'inviter toutes les créatures à devenir des Bouddhas. La seule chose qui importe, c'est le wtV'C«;^«, etl'ancien véhicule, organisé par Çâkyamuni,y suffît. Un moine régulièrement ordonné est infiniment supérieur à n'importe quel laïc, à Maitreya lui-même, le seul futur Bouddha existant, prédit par Çâkyamuni, et qui règne

1. Voir Takakusu, p. Vi; Barth, Journal des Savants, sept. 1898. — Pour Hiouen-Tsang, voir Watters I, 164.

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actuellement dans le ciel des Tusitas. Tel moine dont on nous dit le nom, passant par ce paradis, se refuse à saluer le futur Bouddha, caria robe jaune ne doit jamais s'humilier devant un laïc. Que dire de l'abstention totale de viande, des mutilations extravagantes, de l'abandon de la discipline monastique favorisés par les modernistes ? Bien plus, les novateurs tombent dans l'idolâtrie ; leurs monastères ressemblent aux temples despayens; ils oublient que la Loi est le vrai corps du Bouddha et ils fabriquent des icônes !

Les champions de la nouvelle orthodoxie ne manquent pas, à leur tour, de condamner les Anciens. Sans doute, toute parole du Bouddha est vénérable ; il ne faut prêcher la nouvelle foi qu'à ceux qui en sont dignes ; il ne faut dire à personne: « Rejette le Petit Véhicule ! » ; mais ce nom même, — car le mot hïna signifie petit, médiocre ; mauvais ou insuffisant forcerait à peine la note, — accuse le mépris qu'on fait de cet enseignement provisoire destiné aux égoïstes et aux inintelligents. Les docteurs du Grand Véhicule, soit dans la polémique, soit dans les œuvres d'édification, entendent exalter à tout prix leur méthode de salut, et ce souci entraîne, cela va de soi, des contradictions plutôt fâcheuses. Suivant l'occasion, ils célèbrent l'admirable dévouement du saint qui

« l'enfant ÉUARÉ n Sl^

choisit, pour atteindre le nirvana^ la route si difficile des futurs Bouddhas, ou déplorent l'aveuglement des ignorants qui se refusent à entrer dans cette carrière, la seule qui mène au salut, pleine de suavité et de la liberté des enfants du Bouddha, si j'ose ainsi dire. Cette liberté, nous le verrons, avoisine parfois le relâchement.

La doctrine suivant laquelle il n'y a qu'un véhicule de salut, le véhicule des futurs Bouddhas, est admirablement illustrée dans une célèbre parabole du Lotus de la Bonne Loi^.

« C'est comme si un homme venait à s'éloigner de la présence de son père et que, s'en étant éloigné, il allât dans une autre partie du pays. Qu'il passe là beaucoup d'années, vingt, trente, quarante ou cinquante ans. Que le père devienne un grand personnage, et que le fils au contraire soit pauvre, parcourant le pays pour chercher sa subsistance. » Cependant le père, « possesseur d'or vierge et monnayé, de richesses, de grains, de trésors, de greniers et de

1. Chapitre iv. D'après Burnouf. — Il faut signaler aussi la parabole, commune à plusieurs sCitras, de la ville magique créée au milieu de la forêt par l'habile chef de caravane. Les voyageurs prennent courage et avancent ; de même les disciples du Petit Véhicule travaillent en vue d'un prétendu nirvana qui ne marque qu'une étape.

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maisons », se désole de n'avoir pas de fils : mais un jour qu'il était assis à la porte de son palais traitant des affaires de millions à' aureiisuvarna) et entouré de toute la pompe de l'opulence, il aperçoit et reconnaît son fils, pauvre et déguenillé. L'homme pauvre aussi voit son propre père, mais il ne le reconnaît pas, et il pense : « Sans contredit, c'est le roi ou le ministre du roi. Je n'ai rien à faire ici. Là oii est le chemin des pauvres, c'est là que j'obtiendrai des vêtements et de la nourriture sans beaucoup de peine. J'ai tardé assez longtemps; puissé-je ne pas être arrêté ici et mis en prison! » Et quand l'homme riche le faitamener devant lui, il pense : « Puissé-je ne pas être puni comme un criminel ! » et, se trouvant mal, il tombe par terre privé de connaissance. Le père est à ses côtés et dit aux domestiques : « Ne tirez pas ainsi cet homme! » et lui ayant jeté de l'eau froide au visage, il n'en dit pas davantage. Pourquoi cela? C'est que le maître de maison connaît les misérables dispositions de ce pauvre homme et sa propre grandeur, et qu'il pense : « C'est bien là mon fils. »

Le pauvre homme est tout heureux de ne pas être mis en prison; tout heureux de vivre au service du riche en nettoyant l'endroit où on jette les ordures, logeant avec deux compagnons de travail dans une hutte de chaume. Et le

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maître de maison se dépouille de ses parures et de ses beaux vêtements, se souille de poussière et aborde son fils. « Je te donnerai, lui dit-il, un salaire suffisant pour ta subsistance ; les choses dont tu auras besoin, demande-les moi avec confiance... J'ai un vieux vêtement; si tu en as besoin, je te le donnerai... Sois heureux. Regarde-moi comme ton propre père.

Pourquoi cela? C'est que je suis vieux et que tu es jeune, et que tu as fait pour moi beaucoup d'ouvrage en nettoyant l'endroit où on jette les ordures, et qu'en faisant ton ouvrage tu n'as donné aucune preuve de mensonge, de fausseté, de méchanceté, d'orgueil, d'égoïsme, d'ingratitude... Tu es maintenant à mes yeux comme si tu étais mon propre fils chéri. » — Depuis ce jour, le maître de maison appelle le pauvre homme « mon fils », et le pauvre homme se sent en sa présence comme un fils en la présence de son père, — et pendant vingt ans il continue sa vile besogne. Alors son maître l'établit intendant général de ses biens; et il les administre sans s'y attacher, restant dans sa hutte de chaume et se croyant toujours pauvre. Enfin, quand son éducation est achevée, son père le reconnaît solennellement pour son fils et son héritier.

« De même », disent à Çâkyamuni les saints du Lotus de la Bonne Loi, « de même, nous

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sommes les fils du Bouddha et le Bouddha nous dit aujourd'hui : « Vous êtes mes fils », comme l'homme riche a dit au pauvre : « Tu es mon fils. » Mais, comme le pauvre, nous n'avions aucune notion de notre dignité; c'est pourquoi le Bouddha nous a fait réfléchir à un grand nombre de principes inférieurs semblables à l'endroit où on jette les ordures, — c'est le Petit Véhicule; — nous nous y sommes appliqués, cherchant pour salaire de notre journée le seul nirvana^ et trouvant que c'est déjà beaucoup trop pour nous. Cependant le Bouddha nous a établis dispensateurs de la sublime science des Bouddhas, et nous l'avons préchée sans la désirer pour nous-mêmes. Enfin le Bouddha nous a révélé que cette science doit être la nôtre et que nous devons devenir des Bouddhas semblables à lui-même. » — Tous les êtres en effet sont des Bouddhas en puissance : on ne peut arriver au vrai nirvana par la sainteté des Arhats.

Cependant la notion la plus orthodoxe, sinon la plus ancienne dans l'école du moins la plus répandue, c'est que le Grand Véhicule n'est pas le seul véhicule^ — Le brave Hiuen-tsang n'était pas du tout persuadé qu'il deviendrait un Bouddha; on signale des Arhats dans les

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