‹ BouddhismeChapitre 152 sur 192 · BoJhicaryâvatâra, vii · texte numérisé non relu

BoJhicaryâvatâra, vii

SaiJ CARRIÈRE DU BODHISATTVA

souffrance, qui est le fruit dit « de maturité » [vipâkaphala), mais encore des dispositions pécheresses, qui sont le fruit dit d'écoulement [nisyandaphala). Ajoutons que les damnés, d'après certains théologiens, n'arrêtent pas de commettre de nouveaux péchés *. Le mérite est nécessaire poivr compenser le péché, et puisque les damnés sont sans mérite, il faut, semblet-il, pour les sortir de l'enfer, l'application des mérites d'autrui. Gomme, d'ailleurs, les peines du péché doivent être « mangées », reste à en accabler les saints. — Mais cette conception est foncièrement hétérodoxe. J'en suis convaincu, le vœu d'assumer les tortures des damnés ne dépasse pas les bornes d'un enthousiasme littéraire et tout platonique. Irréalisable, ce vœu n'en est pas moins efficace et pour le Bodhisattva et pour ses frères malheureux : toute la discipline altruistique du Grand Véhicule est en effet pénétrée d'un idéalisme intense. L'intention vaut évidemment le fait au point de vue du « héros de charité » qui parfume son âme des sentiments les plus convenablesà sa purification; et, quant aux créatures, qui sait si le désir de les assister ne les soulage pas en effet? Aucun bouddhiste, aucun hindou n'en doutera : la

1. J'examinerai quelque jour le problème de réternité de l'enfer en traitant du mécanisme de la rétribution. La question est complexe et, ici comme ailleurs, les bouddhistes ne savent pas du juste ce qu'ils pensent.

SES AVANTAC.KS

pensée et la parole sont des forces magiques; d'où la grande importance du « vœu ».

Nous ne pouvons prendre à la lettre tout ce qu'on nous raconte de Théroïsme du futur Bouddha : l'école tient à prouver que sa charité fantastique est à la portée des plus humbles.

Non seulement le fidèle du Grand Véhicule ne se substitue pas aux damnés^ mais c'est à peine s'il souffre pour ses péchés, — nous verrons tout à l'heure pourquoi. Mérite-t-il de renaître dans une matrice animale, il sera toujours un animal noble et intelligent, éléphant, cheval, grand serpent; s'il devient n prêta y) ^ mort affamé, il sera un prêta à pouvoir magique^; damné, il aura droit au régime de la pistole, comme dit spirituellement M. Barth, et jouira d'un « enfer individuel » et de courte durée-. Quant au Bodhisattva vertueux, il est en théorie à l'abri de la souffrance ; car, « si le corps souffre, c'est en raison du péché ; si l'âme souffre, c'est en raison de l'ignorance». C'est du péchéque proviennent non seulement les souffrances des « mauvaises destinées », mais encore les maladies, les inimitiés, les outrages : « Qui offensera

• 1. Madhyamakâvatâra,p. 39.14.

'1. Journal des Savants, Article sur le Mahâvastu.

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celui qui n'offense personne? » Le saint, vigilant observateur de la loi morale {çila), évite l'état de damné, de revenant et de brute; accumulant les aumônes et les bonnes œuvres, il obtient, de vie en vie, beauté, santé, richesse, popularité, — sans parler des pouvoirs divins.

Mais, dira-t-on,le fidèle du Grand Véhicule, laïc ou moine, ne doit-il pas courir au-devant de la souffrance? ne doit-il pas imiter Çàkyamuni dévoré par latigresse, ou cet autre Bouddha, célébré par le Lotus de la Bonne Loi, qui brûle, pour le salut du monde, ses mains toujours renaissantes et tout son corps, — incendie qui éclaire, féconde et sanctifie le monde des vivants, car ce Bouddha incendié c'est, disent les textes, le soleil lui-même, — curieuse application de l'idéologie bouddhique à l'antique donnée du dieu-soleil? Quelques-uns ont cru, en effet, que le vœu de sacrifier sa chair, ses os, et la moelle même des os, ne devait pas rester platonique ; et c'est pourquoi des moines chinois se brûlent l'index ou la main, ou procèdent avec calme à leur crémation : « Moi, pauvre moine, je désire partir; ayez la bonté de me donner du combustible pour me brûler. » Ce sont là des cas isolés et le plus grand nombre se contente de la « brûlure du crâne » qui est devenue un rite essentiel de l'ordination.

M. De Groot nous a fait connaître en détail

BRULURE DU CRANE 32^

cette cérémonie : on colle sur le crâne tondu, avec un onguent fait de fruits séchés de l'œil-dedragon, des bâtonnets de bois de senteur carbonisé; on les allume tous ensemble: la braise descend peu à peu, atteint la peau et la pâte de fruits se met à cuire. Le candidat qui verse au couvent la plus forte somme inaugure la cérémonie : il a droit à des bâtonnets plus nombreux; il est incendié de la main même de l'abbé 1.

Mais à supposer, ce qui est plus que probable, — n'en déplaise au pèlerin 1-tsing-, — que ces pratiques ou d'autres semblables aient été d'usage dans le Grand Véhicule indien, elles n'en sont pas moins peu orthodoxes. Le Bouddha est un grand médecin ; contraire à la plupart des empiriques qui soumettent le malade à de douloureusesopérations ouàdes diètes sévères, c'est par une méthode toute de douceur qu'il guérit ces terribles maladies qui s'appellent passions et l'attachement au moi qui est le principe de tous les autres attachements : « Notre maître commence par imposer des sacrifices faciles : donnez, dit-il, des légumes et du riz; ensuite et graduellement, il fait en sorte que le fidèle abandonne volontiers jusqu'à sa propre chair.

1. Voir J. J. M. de Groot, Code du Mahiyyâna en Chine, p. 230.

2. Voir Takakusu, chap. xxxviii et xxxix et Barth, Journal des Savants, septembre 1898, ad finem.

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La pratique de la charité anéantit peu à peu tout égoïsme et quand le futur Bouddha n'a pas plus d'attachement pour son corps que pour des légumes, lui est-il difBcile de donner sa chair et ses os*? » Le don de chair n'est pas douloureux quand la possession de la vérité confère l'impassibilité ; quand, grâce à la science du vide, je ne regarde plus la sensation comme « ma » sensation.

« Mais», remarque Candrakîrti, « il n'est pas douteux que chez le futur Bouddha qui n'a pas atteint le stade de non-attachement, la rencontre d'objets contraires à la persistance du corps ne produise la souffrance corporelle », — et le cas est prévu du saint, imparfait au point de vue intellectuel, mais d'ardente charité, qui abandonne son corps aux mutilations. « Alors », dit notre auteur, « il apprécie d'expérience personnelle, par sa propre souffrance, les souffrances qu'endure le prochain dans les enfers etailleurs, souffrances mille fois plus grandes que celle des mutilations : aussitôt, avec un zèle accru, il s'applique à mettre un terme à la douleur universelle'^. » — Mais ces expériences du sacrifice de la chair ne doivent pas être tentées par des novices : « Qui sommes-nous », se demande I-tsing, « nous qui ne connaissons que

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