‹ BouddhismeChapitre 170 sur 192 · CuUavagga, vi · texte numérisé non relu

CuUavagga, vi

bienveillance sur les quatre familles royales des serpents. S'il l'avait fait, il ne serait pas mort de la morsure d'un serpent... Je vous autorise, ô moines, à vous faire une sauvegarde en épanchant votre bienveillance sur les quatre familles royales des serpents. Voici ce que vous devez dire : « Je suis l'ami des serpents Yirupakkhas, des serpents Eràpathas, des serpents Gliabyâputtas, des serpents Ka/ihagotamakas ! Je suis l'ami des êtres sans pieds, des bipèdes, des quadrupèdes, des multipèdes ! Qu'aucun être sans pied, qu'aucun bipède, quadrupède ou multipède ne me nuise ! Que tous les êtres, tous les vivants, tous les esprits soient heureux ! Qu'aucun ne commette le péché! Le Bouddha, la Loi et la Communauté sont tout puissants ; de puissance limitée au contraire sont les êtres rampants, serpents, scorpions, cent-pattes, araignées, lézards et rats. Ma sauvegarde est faite, ma défense est faite. Que les esprits se retirent! Hommage au Bienheureux, hommage aux sept Bouddhas parfaits^ ! »

1. Cullavagga, V, 6.1 (Vinaya Texts, III, p. 75), Anguttara, II, p. 72, Khandhavattajâtaka(Fausboll, II, 144, trad. II, p. 100), Bower Ms. pp. 228, 234. Les stances constituent la Khandhaparittâ, « la garde de Khandha » (Milinda, p. 150). Préventives dans les sources pâlies, elles sont, d'après le Bower Ms., appliquées au malade et accompagnent la médication; elles sont d'ailleurs précédées de dhîiraiyïs (voir p. 370;. Voir les observations de Iloernle. — Sur l'usage singhalais, Childers sub \oc. parittâ; Spence Hardy, traduit dans Barthélémy Saint-IIilaire, p. 387.

A la « force de la bienveillance » se joint ici la « prise du triple refuge » ou confession de foi. Celle-ci, isolée, constitue un charme appelé le « Sutta des Joyaux ' » et qui semble être surtout employé contre les maladies : « Que tous les esprits réunis ici, ceux de la terre et ceux de l'atmosphère, soient joyeux et m'écoutent avec respect! Esprits, écoutez! Soyez bienveillants pour la race humaine! Protégez sans défaillance ceux qui, jour et nuit, vous apportent leurs offrandes! Quels que soient les trésors de ce monde ou de l'autre, quels que soient les excellents joyaux des cieux, rien n'est égal au Bouddha ; que cette déclaration véridique nous protège! » — Dans des termes analogues, le dévot vénère le joyau qui s'appelle Loi et celui qui s'appelle Communauté, et il poursuit en associant tous les esprits au culte bouddhique : « Que tous les esprits réunis ici, terriens ou aériens, honorent avec nous le Bouddha que vénèrent les dieux et les hommes ! qu'ils vénèrent avec nous la Loi et la Communauté ! Bonheur et prospérité ! »

Un autre charme très célèbre, celui du paon, nous intéresse surtout parce qu'il montre l'addition d'une formule bouddhique à une formule solaire :

1. Ralanasutta (Suttanipâta, ii, 1); Milinda, 150 (voir Rhys Davids, I, p. 213, note). — Warreii, p. 321.

SAUVEUARUES 867

« Il se lève, le roi unique et qui regarde, couleur d'or, lumière de la terre. Je te vénère, Etre doré et lumineux! Puissé-je passer cette journée sous ta garde! »

On invoque ensuite les anciens Bouddhas et les qualités des Bouddhas :

« Hommaoe aux sag:es omniscients ! Puissentils me protéger ! Hommage aux Bouddhas et à l'illumination, aux délivrés et à la délivrance! »

Et de même, au crépuscule :

« Il s'en va, le roi unique... Puissé-je passer cette nuit sous ta garde M »

En récitant, matin et soir, cette double invocation, Çakyamuni, alors grand paon doré, échappa pendant plusieurs siècles à tous les dangers. Le paon, comme on sait, est l'ennemi né des serpents ; aussi le « charme du paon » est-il employé comme préservatif et comme curatif de la morsure des serpents.

L'adaptation bouddhique d'un rituel préexistant est encore plus évidente dans une autre forme d'exorcisme, appelée à une très haute fortune : pour combattre ogres, revenants et dragons, il est tout indiqué de s'adresser à leurs rois qui passent pour de bons bouddhistes. Le canon pâli nous a conservé un spécimen,

1. Morajâtaka (Fausboll, II, p. 33; trad. II, p. 23). La deuxième strophe avec des variantes dans Bower-Ms. p. 230 et aussi dans Mahâmâyûrividyâ, voir Watanebe, J. R. A. S. 1907, p. 261 et suivantes.

très orthodoxe d'ailleurs, de ce genre de littérature profane d'origine mais bouddhisée*.

Les quatre souverains des points cardinaux, suivis de la troupe des esprits {yaksas), des musiciens célestes, des génies obscènes et des dragons, se présentent devant le Bouddha. Le souverain du Nord se fait leur porte-parole et tient ce remarquable discours : « Il y a des démons de puissance grande, moyenne ou petite; parmi eux, les uns sont favorables au Bouddha, les autres lui sont hostiles. Et pourquoi cela? Parce que le Bouddha interdit le meurtre, le vol, l'amour défendu, le mensonge et l'alcool. Et cela ne leur plait pas. Or, il y a des disciples du Bouddha qui se livrent à la méditation dans des forêts où résident de puissants démons hostiles à la loi du Bouddha. Veuille donc accepter, ô Seigneur, cette formule de protection pour la sauvegarde des religieux, des nonnes et des laïcs des deux sexes. » Le Bienheureux agrée cette proposition, et le souverain du Nord récite l'exorcisme nommé Atânàtiya du nom de sa capitale; il est formé par une série d'hommages aux six anciens Bouddhas et à Çàkyamuni, suivis d'une description sommaire des êtres « non-humains » (c'est-à-dire divins ou démoniaques) qui résident à chaque point cardinal, et de

1. Atânâtiyasutta, Dïgha, xxxli (Clrimblot, Sept Suttas pâli»). Comparer Mss. Bendall, II, J. R. A. S. 1908, p. 51.

raflirmation que ces déités se joignent de tout cœur au culte du Bouddha. — Tous les fidèles devront apprendre par cœur cette formule de protection : si quelque être démoniaque enfreint les ordres de son roi, comme font les voleurs et les brigands humains, et s'attaque au moine protégé par l'exorcisme, le moine invoquera les rois des démons qui sont rapidement énumérés. L'agresseur sera renié par ses congénères et exécuté de leurs mains.

Les méthodes du Petit Véhicule, — je crois que nous avons rencontré tous les documents typiques, — sont caractérisées, ainsi qu'il convient, par une extrême sobriété ; la prière n'y est pas ardente, car la dévotion est étouffée par le sentiment qu'a le saint de sa dignité personnelle ; les formules sont vierges de toute magie; les dieux du dehors sont très effacés. On sent très bien le travail de retouche et d'adaptation.

Il en va autrement, sous ce triple aspect, dans le Grand Véhicule.

Nous possédons toute une bibliothèque d'hymnes, d'oraisons jaculatoires, de litanies en l'honneur des Bouddhas, des Bodhisattvas et des Taras, divinités attentives. Avalokita surtout est invoqué avec confiance; bien plus, il suffît de penser à lui pour échapper à tous les périls :

« Quand un homme est entouré d'esprits mauvais, de dragons, de géants célestes {asuras)^ de revenants et d'ogres, qu'il pense à Avalokita : pas un poil de son corps ne tombera. Formules d'incantation, herbes magiques, revenants et vampires retournent d'où ils viennent dès qu'on pense à Avalokita. »

La dévotion est si sincère et les Bodhisattvas sont si bons et si vertueux qu'on se demande où la magie et la démonologie pourront trouver place. Mais, prenons-y garde, les cercles du Grand Véhicule sont divers, et d'ailleurs un bouddhiste peut être l'homme de plusieurs méthodes et de plusieurs dieux.

Excepté chez nous, la magie se lie étroitement à la piété, car il faut prier suivant les rites et le dieu tend à disparaître derrière les mots prononcés ou écrits, auxquels on reconnaît une valeur intrinsèque. — La lecture des textes sacrés, chez les bouddhistes, est souverainement efficace, non seulement comme « protection », mais encore comme moyen de purification morale. L'archaïque abracadabra, syllabes dépourvues ou vidées de sens, les si>àkà, hiun, phat et autres « flèches spirituelles » qui doivent blesser d'amour le cœur du dieu, mais qui valent par elles-mêmes et sont autant de « cuirasses » [kavaca)^ encadrent les invocations bouddhiques. Peu à peu se fait pressentir la

DHARANIS

méthode tibétaine des « moulins à prières » remplis de formules ou de textes métaphysiques. Le Petit Véhicule avait évité ce genre de folie. Il s'était aussi, et à plus forte raison, gardé d'agréer en guise de talismans les mots magiques en cours chez les payens et comportant quelque représentation religieuse ou mythologique. Par exemple, dans l'Atânatiyasutta que nous résumions à l'instant, les seuls acteurs sont des divinités mâles, et elles se contentent de promettre leurs services aux fidèles qui se réclameront du Bouddha. Pas un mot n'est dit de la manière dont il faut les invoquer : il n'est pas douteux cependant que, dans la pratique, leur intervention ne fut subordonnée à l'emploi des formules; mais à celles-ci l'Eglise pâlie refuse l'estampille orthodoxe. Au contraire, dans le Lotus de la Bonne Loi, — où Avalokita est si dignement loué, — des divinités féminines du caractère le plus suspect révèlent comme dhâranïs des fragments de litanies; avec l'ordinaire abracadabra du genre, nous y reconnaissons quelques-uns des mille noms de la déesse qu'on appelle au plus court et au plus juste la « Grande Déesse », Mahâdevï, l'horrible et redoutée épouse de Çiva, le « Grand Dieu ». — Cette déesse est étrangère au panthéon du Lotus, de même que son culte est antipathique à l'inspiration du Grand Véhicule ; mais sans doute croyait-

3'J2 UOUIJDIIISME KT IIINDOUISMK

on utile de l'invoquer. On accepta les oraisons jaculatoires tout en répudiant les rituels dont elles sont extraites ^

L'histoire des dieux dûment patronnés par le Grand Véhicule présente les mêmes accidents.

De tout temps les dieux honnêtes, ceux qui approuvent le pentalogue et renoncent au meurtre, au vol et à l'alcool, sont les amis du Bouddha et de ses disciples : tels ils nous sont apparus dans les documents pâlis. Dans le Grand Véhicule, leurs attaches avec le Bouddhisme deviennent plus étroites ; ils se font ermites et pénitents-; ils tendent à devenir des saints, éprendre rang parmi les célestes candidats à la dignité de Bouddha'^.

Le premier, sinon en date du moins en importance, parmi les dieux que la Communauté s'est annexée à titre de « protecteur » ou de saint, c'est Vajrin ouVajrapani, le dieu «foudroyant», le dieu « qui tient un foudre en main^ ». Ses ori-

1 . Parmi les formules et les cérémonies les plus anciennement promues à la dignité d'orthodoxes, il faut noter celles du Suvarnaprabhâsa (trad. chinoise en 397-439). Les déesses Çrî, Sarasvatï, Mahâdevî, y jouent un rôle important.

2. Kern, De Légende van Kiiiijarak<una, p. 11 (Académie d'Amsterdam, 1901), traduit dans Indian Antii/uart/, par Miss L. A. Thomas.

3. Dans le Karunâpuiidanka. p. 27, Vai<;ravana, roi des Yaksas, et tous ses sujets sont des Bodliisattvas. — L'iiistoire de la conversion de Hâritï, déesse de la petite vérole, tueuse d'enfants, est fort intéressante.

h. Sur Vajrapâni, Schicfner, Schlagintweit, Gruenwedel, Foucher;

VAJRAPANI S'jS

gines sont obscures; constatons que son foudre en fait un doublet d'Indra, que son armée démoniaque rappelle fort celle de Rudra-Çiva% qu'il est d'ailleurs apparenté à Kuvera, dieu des richesses. En tout cas, c'est un personnage depuis longtemps orthodoxe. L'iconographie, en quelque mesure confirmée par la tradition pâlie, le représente comme le garde du corps de Çâkyamuni.

Tantôt «jeune garçon imberbe», tantôt «figure barbue d'homme déjà mûr », toujours de petite taille, il convertit les gens en tenant son foudre, une masse de fer rouge, au-dessus de leur tête ; il dompte les dragons et tranche les montagnes; il amène les méchants démons, Namuci- Mâra en tête, en présence du Maître; il assiste au nirvana avec les démonstrations de la plus vive douleur. — Le Grand Véhicule en fait un Bodhisattva glorieux et serein, terreur des démons, bienfaisant visiteur des enfers-. Un bas-relief d'EUora met en pleine lumière sa prééminence : Vajrapâni dépasse de toute la tête quatre autres Bodhisattvas au-dessus desquels trônent les cinq Bouddhas de cette période cosmique; sa

Senart, Vajrapîxni dans les sculptures du Gand/iûra (XI Y" Congrès des Orientalistes), à qui je fais de multiples emprunts, et C. M. Pleyte, VajrapîniL als û/iarmapCxIa, Bijdragen... van Nederlandsch-lndie 1902.

1. Vajrin est expressément glosé par Rudra dans le commentaire ('u Paficakrauia.

"2. Voir ci-ilessus, p. 321.

haute taille a empêché l'artiste de le placer sous le méditatif Çâkyamuni dont il est la providence incarnée et armée du foudre ^ — D'un constant accord, les textes lui attribuent cependant une origine démoniaque. Le Lalitavistara croit qu'il appartient à la race des Yaksas, dii minores dont quelques-uns sont vicieux, et à la caste des Guhyakas, génies des cavernes'-. Le Bodhisattvabhiimi se souvient qu'il est un Yaksa de noble caste, de grand corps et de grande force. Dans des ouvrages beaucoup plus modernes, Vajrapàni dispose de formules magiques par millions ; mais il se plaint du mépris de certains moines^, et, d'après la biographie tibétaine du Bouddha, Çiva, le grand dieu hindou, partageait ce sentiment des orthodoxes. Mal, d'ailleurs, lui en advint. Un jour que Vajrapâni convoquait tous les dieux sur l'ordre du Bouddha, Çiva lui répondit : « Gomment pourrais-je t'obéir, car tu n'es

1. Telle est, je crois, l'interprétation la plus plausible du relief publié par Gruen-wedel, Buddh. Runst-, p. 170, d'après A. S. W. I., t. V, plate XX. I. — Vajrapâni, de nain, est passé géant, comme nous l'apprend le Bodhisattvabhiimi : les prédicateurs doivent, pour détourner les hommes du péché, « créer par la magie soit Vajrapâni, soit un autre Yaksa de grande taille », l'a/rapîinim anyatamanx va udCiravarnam mahCikCiyam mahîxbalain yaksam. . . Dans Hiuentsang, Vajrapâni se divise en huit Vajrapânis.

2. Le texte (p. 75 = Lefman, p. 66 r= Rgya-cher-rol-pa, p. 72) n'est pas clair ; on a littéralement : « Les vingt-huit grands Yaksasrois et la famille de Yakças, nommée souveraine des Guhyakas, d'où Vajrapâni a son origine. »

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