Buddha (collection Gôschen
38 l'enseignement de çakyamuni
causes», qui est comme la charpente du Bouddhisme scolastique et le plus fertile des thèmes dont se nourrit la littérature canonique ellemême. — Ajoutons que les sources ne nous font connaître de Çakyamuni qu'un type sans physionomie propre : un décalque du dogme. Nouvelle infortune, son système monastique est fait de pièces et de morceaux; il est conçu à l'image de fraternités religieuses plus anciennes. — Tout cela semble fait pour entretenir un scepticisme de bon aloi.
Les exagérations des champions de l'authenticité intégrale ajoutent à notre malaise. 11 ne faut pas parler de Çakyamuni comme on fait de Marc Aurèie ou de Socrate; se demander, à la suite de dix auteurs, s'il est mort d'une indigestion de viande de porc ou de champignons ; se réjouir, avec E. Hardy, qu'ayant vécu quatrevingts ans, il ait eu le temps de remplir la « corbeille des discours » de quelques douzaines d'éditions à peine remaniées d'un seul lieu commun. Surtout, on a grand tort d'expliquer par l'évéhmérisme les traits dont le caractère mythique saute aux yeux : l'arbre de l'illuminationn'estpas un figuier ordinaire ; la tentation de Çakyamuni par Mara est autre chose qu'un drame de conscience; la bosse du crâne et les lumineux poils blancs qui relient les sourcils du « grand mâle » ne reposent pas sur le souvenir de la
AUTHENTICITÉ DU CANON PALI Sq
personnalité physique de Gautama Çâkyamuni^ Toutefois les raisons de douter que nous venons d'énumérer n'ont pas toutes la même valeur, et si le dogme bouddhique de l'authenticité intégrale des Écritures paraît condamné, peut-être laissent-elles place à une hypothèse moins ambitieuse. 11 faut tenir compte en effet de certaines considérations d'ordre général et de plusieurs faits établis.
D'abord, le caractère humain et historique qu'affecte le plus souvent Çâkyamuni dans les livres pâlis, et l'absence de tout concept à proprement parler religieux dans la plus ancienne théorie du salut, donnent à la tradition du Petit Véhicule un aspect très archaïque. Si cette tradition n'avait pas été fixée de bonne heure, elle nous présenterait du Bouddha et du Bouddhisme une image beaucoup plus mythologique et plus dévote.
1. M. A. Barth paraît disposé à admettre l'historicité — au moins au sens large — du récit de la mort de Çâkyamuni :• « La tradition fait mourir cet homme merveilleux d'une indigestion de viande de porc. Si c'est encore là un mythe, on conviendra qu'il est fort étrange. » [Bulletin, 1882, p. 24.) Je veux bien et j'admettrai volontiers qu'il y a ici un souvenir authentique; mais il ne faut pas y regarder de trop près. Mais que l'éclat merveilleux de la face du Bouddha repose sur une particularité physique de Çâkyamuni : « So konnte dies zuniichst auf der Steigerung einer natUrlichen Beschaffenheit heruhen, die in der gelblichen Hautfarbe, der arischen Farbe im Gegensatz zur dunklen Farbe der Çûdra gegeben war » (Windisch, Buddlia's Geburt, p. 177), c'est une explication plus invraisemblable que les exégèses solaires les plus suspectes.
4o l'enseignement de çakyamuni
D'un autre point de vue, il semble au moins probable que les religieux ont dû avoir le souci de conserver la parole de leur maître; qu'ils ont éprouvé le besoin d'assurer, par une régie doctrinale et disciplinaire, leur originalité à l'égard des sectes brahmaniques, visnuites ou jaïnas. Et on ne voit pas comment le premier dépôt de la foi se serait perdu.
Nous nous flattons en effet de connaître l'esprit qui doit avoir régné dans le milieu où les discours du Bouddha, les plus anciensparmi nos textes après les stances et les formules disciplinaires, ont été conservés ou rédigés. M, Barth a dit que « le Bouddhisme a été frappé d'une décrépitude précoce », que, « à l'exception de quelques stances admirables et de légendes d'une pénétrante beauté malgré leur rédaction informe, tout ce qu'il nous a laissé porte la marque de là sénilité 1 ». Sans doute, il est pénible à un professionnel de souscrire à ce jugement. Mais, avouons-le, rien n'égale la faculté de répétition des compilateurs-rédacteurs de nos livres, leur manie de catégories et de distinctions formelles, sinon leur indigence en invention doctrinale. Ces gens-là paraissent avoir hérité d'un certain nombre de notions, ou plutôt de mots, et leur sagesse consiste à varier les combinaisons à l'aide d'une subtile logoma-
i. Religions de l'Inde^ p. 137.
chie. Jamais on n'a rien écrit de moins pensé que certains livres dits de « métaphysique ». Mais cet état d'esprit, qui rend si méritoires les nobles efforts de Mme Rhys Davids, pour ne nommer qu'elle, est éminemment conservateur. Les « discours », pour révéler plus d'imagination que les « métaphysiques », seraient bien pauvres si on n'y rencontrait, comme dit excellemment M. Oldenberg, « certaines paroles frappantes, certaines formules, expression des convictions bouddhiques sur les problèmes les plus importants de la pensée religieuse, et qui se retrouvent sans cesse répétés sous une forme fixée une fois pour toutes*». Ces passages semblent porter comme un cachet d'authenticité : la Communauté les monnaya en billon. Ainsi s'explique l'uniformité fastidieuse des livres. Les mêmes tendances domineront dans les milieux à proprement parler scolastiques, du moins à Ceylan. En somme, la dogmatique de Buddhaghosa, au v" siècle de notre ère (?), malgré l'influence probable des écoles du Nord, n'est que la systématisation, d'ailleurs tendancieuse, des « discours ». Les écoles vivent sur leur fond, sur la parole sacrée qu'aucun bouddhiste ne contestera jamais; elles ont, sur divers points, modifié l'équilibre primitivement établi entre les diverses thèses de l'édifice,