‹ BouddhismeChapitre 40 sur 192 · LE CHEMIN DU MILIEU · texte numérisé non relu

LE CHEMIN DU MILIEU

des intentions. Les brahmanes aussi considèrent la suppression, momentanée ou définitive, de l'activité de la pensée, comme le moyen ou la condition du salut, comme le salut même ou délivrance. Mais seul le Bouddha a vu, et très judicieusement, qu'on ne peut définir la délivrance, assigner au chemin de la délivrance un terme intelligible, sans arroser la liane du désir qu'il faut déraciner. Les saints parviendront à l'ineffable, au nirvana^ sans savoir ce que c'est que le nirvana et précisément parce qu'ils ne le savent pas.

Mais, prenons-y garde, si les deux « théories extrêmes », phénoménalisme et anéantissement, personnalisme et nirvana bienheureux, sont incompatibles avec la fin suprême de la discipline bouddhique, elles n'en sont pas moins l'une et l'autre nécessaires à l'obtention de cette fin et parties essentielles de cette discipline. Bien plus souvent qu'il ne les condamne, le Maître prend plaisir à mettre en valeur les services qu'elles rendent à la « bonne vie », au « bon effort», à la « bonne méditation». Tour à tour, d'après ce principe qu'un Bouddha prêche à chacun ce qui est utile, il est personnaliste {piidga- Z«rac/m) ou phénoménaliste {skandhavàdin). La

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maladie du désir réclame en effet une métiiode « allopathique », l'emploi combiné de ces deux poisons qui sont la croyance au moi et la négation du moi. Le « grand médecin » traite par le personnalisme les malheureux pécheurs qu'attendent les enfers, les simples dont l'ambition ne se peut hausser qu'aux jouissances paradisiaques. Mais ce remède n'a qu'une valeur provisoire : le sentiment de l'universelle impermanence est avant tout nécessaire aux candidats au nirvana. 'Ne pas croire au moi, ou plutôt ne pas s'en préoccuper, c'est le chemin du renoncement et du salut.

De même en ce qui regarde le nirvana^ mais toujours par métaphores, nos textes illustrent les deux manières dont on peut, et dont il ne faut pas le concevoir. Tantôt la notion d'anéantissement domine, par exemple dans les nombreux passages où la délivrance est comparée « à l'épuisement de la lumière d'une lampe qui s'éteint ». Le saint, semblable à une plante dont la semence a péri, ne laisse non plus de trace que l'oiseau dans l'air; ni les dieux ni les hommes ne le verront désormais. Ailleurs et je crois plus fréquemment, le nirvana est conçu comme le bonheur suprême ; l'autre rive, l'île, la destinée supérieure ; l'apaisement, le séjour d'apaisement; le séjour où parvenus (les êtres) ne se désolent plus; le séjour inébranlable ; le

CHEMIN UU MILIEU ij")

séjour OÙ l'on ne meurt ni ne naît, — ubi nullus moritur quia iiullus oritiu'\ — l'immortalité, le séjour d'immortalité. Ce sont là les termes mêmes qui, dans les Upanisads ou le Mahàbhârata, désignent le hrahman et le séjour du brahman^. La psychologie du canon, à compter les textes et à les peser, penche vers le phénoménalisme; l'eschatologie, dans l'ensemble, est étrangère ou hostile à l'idée d'anéantissement; mais, répétons-le, quand le Bouddha est sommé de s'expliquer, de dire s'il existe oui ou non un moi, si le nirvana est existence ou non-existence, non seulement il refuse de révéler la vérité vraie, mais il renvoie dos à dos les partisans des deux « extrêmes » : ni les uns ni les autres n'ont part au nirvana.

Qu'avons-nous besoin de définitions philosophiques? « Aveuglés par le désir, prétendronsnous en savoir plus long que l'Omniscient?» Suivons le chemin qu'il a redécouvert après ses préhistoriques devanciers, les Bouddhas des siècles révolus. Evitons les erreurs qu'il nous signale : la confiance dans les rits et les vœux ascétiques, qui sont nocifs ou inefficaces; la

1. Le Père Dahlmann a collectionné les passages où le nirvÂwa paraît être regardé comme « existence » et « non-existence », dans NirvÂna, Eine Studie zur Vorgeschichte des Buddhismus (1896). — Voir Nettippakarana, p. 55. — Il faut lire la note de M. Senart dans Album Kern; on y verra, par exemple, que la comparaison de la lampe qui s'éteint ne comporte pas la notion d'anéantissement, car elle est employée Mbh., xiv, 542, comme dans l'Upanisad.

(j8 l'enseignement UE ÇARYAMUNI

croyance à ranéanlissement à la mort, mère de tous les crimes; la croyance à l'éternité du moi, inconciliable avec la bonne méditation. On ne peut bien vivre et bien méditer qu'en suivant une via média entre les écueils, entre les « couples d'extrêmes » qui guettent la spéculation, anéantissement, éternité, pliénoménalisme, personnalisme ; ou, pour reproduire une autre métaphore, bien jolie et bien hindoue, la tigresse porte ses petits dans la gueule en rapprochant assez les mâchoires pour qu'ils ne tombent pas, en ne les serrant pas assez pour les blesser : de même le Bouddha nie le moi afin que nous ne tombions pas dans l'hérésie « éternaliste», et il affirme la transmigration de peur que la mortelle hérésie de l'anéantissement ne nous broie sans remède ^ Qui renoncera aux mauvais désirs s'il ne croit pas à une autre vie? qui renoncera à tout désir, s'il croit à la permanence, à la substantialité de son âme? On ne peut être sauvé que par la doctrine du vide, delà non-substance : « Lisez les Discours où elle est enseignée ! » — Mais cette doctrine est semblable à un serpent: le charmeur saisit le serpent suivant les règles et s'enrichit de la gemme précieuse de sa crête ; le maladroit est blessé à mort.

Telle est, pensons-nous, la solution du

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