‹ BouddhismeChapitre 76 sur 192 · SYSTÈMES MÉTAPHYSIQUES · texte numérisé non relu

SYSTÈMES MÉTAPHYSIQUES

naire : comme elle détruit les vues erronées sur le moi et sur la douleur, elle constitue ce qu'on appelle «l'entrée dans le courant» ou conversion. Mais tout progrès ultérieur jusqu'aux sommets de la sainteté (qualité à'arhal) réclame des exercices répétés de méditation, les « absorptions », les « extases », les « concentrations », {samàdhi^ dhyâna, samâpotti), en un mot la discipline stricte et technique qu'on appelle le Yoga ou « ascèse ». Tantôt on s'attache à régler la respiration, système d'hypnose fort ancien dans l'Inde et point bouddhique d'origine; tantôt on contemple de l'eau dans un vase rond, un morceau d'étoffe rouge ou verte, l'infinité de l'espace par un trou percé dans le toit, et la pensée s'absorbe tout entière dans ces divers objets. Ces exercices accroissent la virtuosité du néophyte. Mais sa vraie et meilleure occupation est de conquérir et de traverser huit états successifs de recueillement au cours desquels la pensée se vide peu à peu de son contenu et de ses catégories : désir, péché, distractions, réflexion et discursion, joie, bien-être. Dépassant les notions de l'ordre de la matière, rejetant les notions de contact, négligeant les notions de différence, l'ascète s'absorbe dans la méditation de l'infinité de l'étendue vide, puis dans celle de l'infinité de la connaissance sans contenu, puis dans celle de l'universel néant. 11 arrive enfin dans le domaine

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de l'absence de notion et de non-notion. Alors, soit directement, soit par étapes, le bouddhiste revient, au temps fixé d'avance, à la vie normale. A chacune de ces diverses méditations correspondent des cieux peuplés des dieux qui les ont pratiquées ici-bas alors qu'ils étaient de simples mortels. Il faut tous ces exercices combinés et répétés pour faire un saint.

Les observations qui précèdent indiquent, croyons-nous, les causes multiples qui favorisèrent, au sein des communautés lesplus conservatrices, les progrès ou les déformations spéculatives. Bien que la doctrine bouddhique ait été révélée par un être omniscient, bien qu'elle soit une foi scripturaire reposant sur une tradition unanimement reçue pour authentique, elle place le libre examen et l'intuition au-dessus du témoignage immédiat des livres; d'autre part, cette doctrine est surtout vraie parce qu'elle est efficace contre le désir; enfin, on l'a souvent envisagée comme une préparation aux extases qui ouvrent les portes du nirvana^ extases oîi l'élément rationnel est réduit à un minimum. Subordonnée à la dialectique, aux préoccupations d'ordre moraletmystiqae,riend'étonnantqu'el!e

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se soit radicalement transformée. — D'autant plus quel'attitude duMaître, dansles questions d'ordre spéculatif, ne laisse pas d'être ambiguë. Si solidement raisonné que puisse être son « pragmatisme », il présente, à n'en pas douter, les faiblesses de tout pragmatisme aggravées par le caractère antinomique des deux thèses cardinales, la transmigration et l'impermanence. Nous croyons que la loi du Bouddha fut vraiment ce qu'elle prétend être, une doctrine tout entière parfumée par l'idée de la délivrance, et prohibant l'investigation philosophique. La convenance au but suprême, renoncement ou délivrance, — ' c'est la même chose, — est le principe souverain de l'enseignement de Çâkyamuni. Mais l'exégèse, libre dans ses démarches, ne manquera pas d'altérer l'équilibre de cet enseignement en y introduisant la préoccupation de la vérité en soi. Le bouddhiste se demandera, comme l'orientaliste se le demande, quelle est la pensée de derrière la tête du Maître infaillible. Quand a-t-il parlé suivant l'apparence, quand suivantla réalité ? lorsqu'il nie ou lorsqu'il affirme le moi? D'ailleurs, et ici les bouddhistes et les exégètes modernes sont assurés de connaître son intime conviction, le Bouddha a enseigné le caractère transitoire du moi psychologique et la rétribution des actes dans cette vie ou dans une vie à venir : comment ces théorèmes se doivent-

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ils entendre? Les docteurs auront à prendre parti pour ou contre l'existence d'un « moi » transcendant, et, s'ils la nient, à expliquer la rétribution de l'acte. — Mais, dira-t-on, ne pouvaientils pas s'en tenir à l'empirisme dont le Maître s'était contenté? Ce qui rend vraisemblable, à notre avis, l'authenticité des textes sur lesquels repose notre conception de l'enseignement primitif, transmigration et impermanence couronnées d'agnosticisme métaphysique, c'est le fait que toute école, par la raison même qu'elle est une école, sera incapable de s'enfermer dans cet agnosticisme. Le Maître, par un effort de bon sens et en réaction contre la tendance de son époque, a défini les vérités nécessaires ; il s'est refusé à livrer le « moi », le nirvana et l'acte, à l'examen philosophique, examen incompatible avec le renoncement moral et intellectuel. Mais ses disciples, sans exception, croiront indispensables au salut les théorèmes sur la chose en soi qu'il déclarait incompatibles avec le salut. Cependant, les écoles seront assez ingénieuses pour construire un « chemin du milieu » avec les thèses les plus extrêmes ; malgré leurs témérités doctrinales, elles resteront « orthodoxes », elles offriront d'abord et surtout à leurs adeptes une méthode de nirvana par l'abolition du désir et de la pensée.

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Pudgalavâdins ou Personnalistes

A négliger de nombreuses questions qui sont de grande importance dogmatique et religieuse, — le problème de Timpeccabilité du saint, par exemple, — mais dont l'examen nous entraînerait beaucoup trop loin, tout porte à croire que les anciennes fraternités se divisèrent en deux partis, pudgalavâdins ^ « ceux qui affirment le pudgala», — on peut traduire «personnalistes», bien que le terme pudgala n'en dise pas autant que le terme «personne », — etskandhavâdins, philosophes qui nient le pudgala et expliquent la personnalité humaine par la juxtaposition et la combinaison de divers facteurs appelés skandhas. Nous nous occuj)erons d'abord des premiers.

On est, jusqu'ici, très mal documenté sur leur compte. X part les textes protocanoniques, les Discours qui se prêtent souvent à diverses interprétations, tous les livres qui nous ont été conservés appartiennent, ainsi qu'il a été dit, aux écoles qui font de la négation de l'individu ou de la personne la pierre de touche de l'orthodoxie. C'est même, pour beaucoup d'auteurs bouddhistes ou occidentaux, une question de savoir si les personnalistes sont des boud-

PERSONNALISTES iB^

dhistes. Communément on les regarde comme des « étrangers qui se glissent dans la Communauté », comme des « étrangers du dedans* ». Mais, de fait, les Anciens de langue pâlie et les Modernes de langue sanscrite ~ n'arrêtent pas de polémiser contre ces hérétiques, et nous savons par divers catalogues concordants qu'ils dominèrent dans plusieurs sectes régionales ou autres, issues de la branche des Presbytres^. Il faut donc regarder la théorie du moi comme ancienne et trop importante pour qu'on puisse la passer sous silence, ainsi que c'est l'habitude des historiens.

Le Bouddhisme avec un moi permanent {pudgalavàda) correspond à une conception qui a dû être très répandue. 11 met au premier plan les éléments les plus humains, je dirai même les plus raisonnables de la religion : la loi de la rétribution de l'acte repose sur une base inébranlable. 11 n'est pas d'ailleurs inconciliable avec le « nihilisme » du canon; car la formule « tout est transitoire, tout est vide, rien n'existe en soi », n'accuse le caractère périssable et la

1. Voir Wassilieff, p. 57 (63) et 270 (297); Walleser, Philosophisc/ie Grundlage, p. 136. — Buddhaghosa est moins exclusif, Commentaire du Kathâvatthu, p. 8 : Ke pana puggalavâdino 'ti. Sâsane Vajjiputtakâ c'eva Sammitiyâ ca bahiddhâ ca bahû annatitthiyâ.

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