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LES TROIS ORDRES OU « CARACTERES

erronées sans doute, mais vraies en ce sens qu'elles correspondent à l'expérience tant sensible qu'intellectuelle ; la toute vraie doctrine, qui contredit l'expérience, c'est la doctrine du vide, implicitement contenue dans les anciens livres, révélée dans les apocalypses du second canon, précisée dans divers traités qui sont inspirés \ Ceci peut s'entendre à l'aide de diverses comparaisons. L'eau du mirage n'existe pas comme eau; elle est dépourvue de toute activité; on ne peut pas la boire; on constate son irréalité dès qu'on s'approche. Tout de même en est-il du moi : comme le reflet du soleil de midi fait qu'on prend du sable pour de l'eau, le jeu complexe des éléments du moi donne l'illusion d'une réalité active et individuelle. — Au contraire, l'eau du puits est vraiment de l'eau; tous les organes des sens sont d'accord pour affirmer son existence ; de même les faits psychologiques sont des données certaines : nous ne pouvons nous soustraire à l'impression que la matière, la

1. Le Petit Véhicule distingue, il est vrai, les deux vérités, samvvtisatya, paramârthasatya ; mais je crois que sa vérité d'apparence est toute fausse et correspond à l'enseignement « intentionnel ». — Les théories de Gamkara sur les trois ordres {pràtibhàsika, vaiyavahârika, pàiamàrthika) sont étroitement apparentées à celles des bouddhistes. Nous ne déciderons pas si les brahmanes ont fait, ici, des emprunts à l'école du Grand Véhicule. Les Gau- «fapâdakârikâs sont inspirées par des textes mâdhyamikas. — Sur les deux vérités, voir nos Nouvelles recherches sur la doctrine de l'acte, J. As. 1903, II, p. 373 et suiv.

lyO SYSTÈMES MÉTAPHYSIQUES

sensation, la douleur, la pensée existent. — Mais de quelle nature est leur existence ? Produits par des causes, les phénomènes sont fabriqués [krtrima, samskrta) ; ils ne sont pas en soi ; comme le reflet ou l'écho, ils sont dépouillés de toute réalité substantielle {svabhdva). Bien plus, cette existence expérimentale que nous leur accordons n'est qu'apparente, illusoire : elle procède de l'infirmité de notre nature ; car, disent nos philosophes, elle ne supporte pas l'examen [vicàràsaha)^ un examen qui tient du pyrrhonisme, de l'hégélianisme ou du kantisme, d'ailleurs très particulier et déconcertant dans ses démarches.

A considérer les données de l'expérience externe ou interne, on voit du premier coup d'œil qu'elles sont antinomiques. — Les écoles établissent par des déductions spécieuses que la forme, c'est-à-dire la matière, le premier élément de notre pseudo-personnalité et l'unique élément du monde extérieur, ni n'existe, ni ne peut exister. Si elle existait, ajoutent les idéalistes, elle ne pourrait être connue. La notion d'étendue est absurde ; l'atome n'est pas indivisible : puisqu'il fait face de six côtés aux atomes voisins, il a six parties; les atomes ne peuvent être ni contigus, ni distants, et le reste. N'examinons pas cette physique très abstraite et disons au plus court que la demi-douzaine de

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théories inventées par les réalistes sont également peu satisfaisantes. — Des raisonnements du même ordre, sur lesquels nous reviendrons, montrent que toutes les notions fournies par l'expérience sont contradictoires : or ce qui est contradictoire est impossible, et ce qui est impossible n'existe pas. Le grand brahmane du moyen âge, Çamkara, a protesté contre cette dialectique : le raisonnement n'a rien à faire là où les organes de connaissance {prainàna) atteignent la réalité ; l'évidence {pratyaksa) prime tous les autres moyens de connaissance. Mais c'est le grand défaut des bouddhistes, le péché originel de leur spéculation, de ne jamais distinguer entre les mots, les concepts et les choses.

Sur ces prémisses reposent des systèmes que M. Waddell a heureusement définis « mysticism of sophistic nihilism^ ». Essayons de les résumer.

Pour les deux écoles, Madhyamikas nihilistes, Vijiiànavadins idéalistes, mi-nihilistes, mi-monistes, la vision comme ce qui est vu, la compréhension comme ce qui est compris, toute chose est semblable à un rêve, à une illusion d'optique, à la création d'un magicien. Cependant, et en attendant que nous soyons parvenus au nirvana^ l'illusion est invincible, car l'illusion ne nous est

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