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I()2 SYSTÈMES MÉTAPHYSIQUES

pas étrangère : elle réside, pourrait-on dire, dans les « catégories » même de notre esprit, catégories qui créent leur contenu dans la mesure au moins oîi ce contenu est perçu ; notre pensée est faite de l'idée absurde de moi et de non-moi, de sujet et d'objet. Sans doute, c'est un jeu de montrer que les données expérimentales sont « vides » de toute réalité ; et la raison, illusoire comme tout le reste, peut aisément, éclairée par la révélation, se convaincre de l'universelle inexistence, de sa propre inexistence. Mais, d'abord, elle ne peut faire davantage. L'illusion existe comme telle, quoique démasquée, quoique atteinte dans sa cause ultime ; elle persiste par la force acquise, de même que la roue du potier continue à tourner quand le potier a déjà arrêté de la mouvoir.

Voici, heureusement, une comparaison très nette et qu'il faut prendre à la lettre.

Soit un homme, un moine dans l'espèce, atteint du genre d'ophtalmie ou de « phantasme » appelé tlmira; il aperçoit dans son écuelle à aumônes des cheveux et des mouches ; il s'efforce en vain de les enlever. Passe un voyant qui examine l'écuelle et n'y voit rien, puisqu'elle est vide, puisqu'il est un voyant. — « Que fais-tu là? » demande-t-il. — « J'ôte les cheveux et les mouches. » — « Mais il n'y a dans ton écuelle ni cheveux ni mouches !» — Et le malade continue

TROIS ORDKES « OU CARACTKRES » IqS

à voir des cheveux parce que ses yeux sont troubles ^

Le voyant, exempt de toute « notion d'existence ou de non-existence des cheveux », puisque rien dans l'écuelle ne lui fournit l'idée de cheveux, représente le Bouddha en possession parfaite de la vérité vraie. Le vrai savoir est un non-savoir; la vraie manière de connaître, c'est de ne pas connaître : ni négation, ni affirmation, absence de toute idée. — Et ne dites pas qu'il y a contradiction dans les termes : la connaissance exacte est celle qui est conforme à son objet, comme, par exemple, la connaissance d'une cruche. Or, la nature vraie des choses est de ne pas exister, de ne pas « être produites ». Donc la connaissance exacte est celle qui n'existe pas, qui n'est pas produite.

L'homme aux yeux troubles avant qu'on ne l'ait instruit de la vraie nature des cheveux, tel est l'homme vulgaire qui se meut dans l'ordre de la vérité erronée. H y a plusieurs espèces d'hommes vulgaires. Les déistes, les sectateurs des divers systèmes brahmaniques s'arrêtent, comme nous savons, à des hypothèses qui n'ont aucun point d'appui dans le monde des contingences. Plus sagace, mais incapable de comprendre l'enseignement profond du

1. Madkyamakâvatâra, chap. vi. — Cet exemple est classique dans l'école Mâdhyamika.

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Bouddha, le phénoménaliste du Petit Véhicule a reconnu l'inexistence du moi, de l'agent, du patient ; mais il croit à la réalité des éléments du moi, il croit à l'acte et à la souffrance, et, parle fait, il demeure en grand danger de croire au moi. Aussi longtemps qu'on nourrit la notion de la réalité de la douleur, comment éviter cette hérésie que « la douleur est vraiment ma douleur » ? Aussi longtemps qu'on admet la réalité des éléments du moi, comment se refuser à les considérer dans leur unité ?

L'homme aux yeux troubles, mais que le voyant a instruit, c'est le sage du Grand Véhicule. Sans doute, ce sage « qui ne fait que commencer » [àdikarmika) n'est pas soustrait à l'illusion : il continue à sentir et à connaître. L'idée même qu'il se fait de la réalité est entachée d'erreur, car il ne peut la concevoir que par une négation : « Il n'y a pas de cheveux dans l'écuelle » , se répète le pauvre taimirika ; « la couleur,la sensation, la pensée ne sont qu'illusion », médite le saint. Or la négation des cheveux n'est pas justifiée; on ne doit avoir aucune idée au sujet des cheveux, on ne doit ni les nier, ni les affirmer. La vérité vraie des sages, c'est le silence; la connaissance du Bouddha est une non-connaissance ; la nature vraie des choses corresponde cette non-connaissance : les choses ni n'existent, ni n'existent pas; elles sont vides.

MADHYAMIKAS I qS

— Néanmoins la notion d'inexistence, si inexacte soit-elle puisqu'elle repose sur l'idée d'existence, est par définition destructrice de cette idée; et quand l'idée d'existence sera détruite, l'idée d'inexistence disparaîtra à son tour. La pensée ne pouvant plus ni affirmer, ni nier, qui sont ses deux modes d'action, s'apaisera pour jamais*.

Les deux écoles du Grand Véhicule sont d'accord sur ces deux points que l'expérience est illusion et que la méditation de l'inexistence est destructrice de l'illusion, mais elles édifient deux théories distinctes et, à certains points de vue. contraires^.

Les nihilistes purs sont connus sous le noble nom de Màdhyamikas,les « docteurs du milieu». Toutes les sectes bouddhiques peuvent prétendre à ce titre, mais il est devenu, ou peu s'en faut, la propriété des disciples directs de Nàgàrjuna, des interprètes etsectateurs du « Traité du

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