SYSTÈMES MÉTAPHYSIQUES
car elle n'arrêterait pas de renaître; elle ne naît pas d'autriii, car rien n'est autrui à l'égard de ce qui n'existe pas; elle ne naît pas de soimême et d'autrui ; elle ne naît pas sans cause : donc l'idée de « production » [utpàda) est contradictoire <.
Mais, dans cette extrémité, les Màdhyamikas sont des réalistes. Pour travailler utilement au salut, c'est-à-dire à l'abolition de l'illusoire pensée, il faut, d'une part, reconnaître le vide absolu, le caractère irréel de l'expérience, et, d'autre part, accepter l'expérience telle quelle dans son ensemble. Au point de vue critique, l'apparence est étrangère à toute relation avec la réalité; au point de vue empirique [avicàratas^ vyavahàratas)^ elle est toute vraie : elle existe, non de droit, mais de fait, sinon en soi, du moins par soi, et évolue conformément à des lois
caractère n'est pas antérieur à la chose caractérisée : « avant d'être caractérisée, la chose n'existe pas, par conséquent le non caractérisé ne peut recevoir un caractère ; quant au caractérisé, il est déjà caractérisé et n'a que faire d'un second caractère identique au premier ».
1. Ce raisonnement dit « à quatre branches « et qu'on appelle prasanga (réduction à l'absurde, d'où le nom de Prâsangikas donné à une branche des Màdhyamikas) est de Nâgârjuna. La question est de savoir s'il s'applique au monde de la contingence (samvrtisatya) : c'est l'avis de Buddhapfilita et de Candrakirti; ou s'il est vrai seulement au point de vue de la vérité absolue : c'est l'opinion de Bhâvaviveka. Les premiers nient, non seulement la réalité, mais encore l'existence phénoménale des phénomènes : rien n'arrive; naturellement, ils ne sont pas toujours d'accord avec eux-mêmes, et bien souvent leur « vide « se réduit à la négation de la chose en soi (st'ab/mt'a) ,
MADHYAMIKAS IQQ
immuables. Les choses vides engendrent des choses vides; le culte d'un Bouddha illusoire confère un mérite illusoire ; le meurtre d'un fantôme mûrit en douleurs imaginaires dans des enfers magiques. La pensée, illusoire, voit un monde illusoire, s'attache à des biens inexistants, désire, pèche, soufTre, est susceptible de se purifier et de s'apaiser définitivement. — Si l'apparence était autre chose qu'une magie, elle serait indestructible : la théorie des Anciens, l'hypothèse d'une série composée de membres réels, ne peut satisfaire le bouddhiste orthodoxe, car elle suppose l'anéantissement, la disparition sans reste {niranvayavinâça) du dernier terme de la série, de la dernière pensée qui précède le nirvana : notion peu philosophique et formellement condamnée par le Bouddha. Mais, par bonheur, l'apparence n'est qu'illusion, et on ne peut parler, au point de vue critique, ni de l'origine, ni du prolongement, ni de la fin de l'illusion puisqu'elle est un pur vide, semblable à la fille d'une femme stérile. Par le fait, le nirvana est actuellement, éternellement réalisé dans son néant absolu ^ ou sa
1. Comme l'observe très judicieusement M. Oldenberg (Irad., p. 212), cette conclusion outrancière est implicitement enseignée dans le vieux canon. — D'après Kathâvatthu, xix, 2, les hérétiques (Andhakas) soutiennent que les choses (sawskâras) sont vides « comme le nirvana » et non pas seulement par l'absence de « moi ».
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transcendance : il est offusqué {sâmvrta) par l'ignorance {cividyà^ samvrti) qui crée la connaissance et le « connaissable », comme l'ophtalmie met des cheveux dans l'écuelle et l'idée de cheveux dans l'esprit du taimirika. Mais ce voile du connaissable [jheycwarand) peut se déchirer. Si le processus de l'illusion a' pour loi ce principe que « les choses vides engendrent des choses vides », il paraît certain, — c'est du moins notre espérance, — que les choses vides, une fois reconnues pour vides, cessent d'être fécondes; le stock des imaginations s'épuise et rien ne le renouvelle plus.
Les idéalistes ^, partisans de l'existence de la seule pensée {yijhànavàdins^ cittamàtravâdins)^ se réclament aussi de la théorie du vide {çûnyatà) ; mais ils comprennent différemment la« vacuité ». Ils n'admettent pas que l'illusion existe par elle-même et en elle-même, sans support aucun : à leur avis elle suppose une pensée illusionnée. De même, «vacuité» suppose
1. Sources : Bodhicaryâvatâra, ix, 15 et suiv. ; Madhyaniakâ- Tatâra, ch. vi ; Lankâvatâra; Mahâyânaçraddhotpâda ; Sûlrâlamkâra; Bodliisattvabhûmi ; Sarvadarçanasamgraha et WassilielT.
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un contenant sans contenu. Ce contenant, c'est la pensée vide, sans caractères, exempte de la triade : objet, sujet et acte de connaissance. — Les plus anciens textes laissent entendre que Çâkyamuni fut un « idéaliste » ; les apocalypses modernes sont formelles et le raisonnement les confirme.
Le monde extérieur n'existe pas, non seulement au point de vue métaphysique, mais encore au point de vue dit de l'apparence ou de l'expérience. L'eau du mirage et l'eau du puits sont au même titre des illusions ; la seule différence est que la vue seule est intéressée dans le premier cas; que, dans le second, on croit voir, toucher, goûter et digérer ; mais, en fait, cette différence procède de causes psychologiques. — Existe seule la pensée se connaissant ellemême, connaissant ses représentations, c'està-dire les formes qu'elle affecte. Le rêve fournit un exemple très satisfaisant.
Les représentations se lient dans une chaîne ininterrompue; les notions et volitions contenues dans des états d'esprit antérieurs en engendrent de nouveaux; elles forment comme un magasin {àlayavijhâna)o\\ l'avenir s'élabore mystérieusement. Nous retrouvons ici, avec des nuances, la vieille doctrine de la « causation » et de la série intellectuelle d'une des écoles du Petit Véhicule.
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Il y a donc, à côté des purs « imaginés » {parikalpita), par exemple l'objet conçu comme extérieur ou encore le moi personnel, un ordre de choses dites « causées » {parntanlrd)\ ces choses, qui sont les phénomènes intellectuels, existent vraiment, mais non pas en vérité absolue. — En effet, l'image intellectuelle n'est qu'une forme de la pensée ; l'acte par lequel on prend connaissance de cette forme est, lui aussi, pensée. Ces trois données, objet de la connaissance, sujet de la connaissance, acte de connaissance ou connaissance particulière, ne sont qu'une seule et même chose, la pensée triphasée. Mais l'objet est inexistant comme tel, de même le sujet, de même l'acte. Tout cela n'est donc qu'une magie. La réalité àevmève{parinispanna) est pensée vide, « être sans plus » {saninâtra^ vastumàtra). Cependant, c'est une question discutée dans l'école de savoir si le jeu de l'intellect [manas)^ le flux des connaissances en évolution {pravrttivijhànâni) ou des connaissances particulières {prativikalpavijnànànï) laisse intacte et translucide l'intelligence vide, comme un bruit répercuté sur la paroi de rochers ou une image réfléchie dans le miroir laissent le rocher ou le miroir dans leur état premier; — ou bien si l'intelligence est souillée par les images; si, au souffle de « l'ignorance, » l'intelligence fournit des images particulières comme
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l'océan se ride sous le vent. On peut enfin considérer la pensée dans son processus individuel, série et réservoir d'images, — conception orthodoxe ; ou dans son essence, être pur, transcendant et universel, — conception moniste et brahmanique. De la pensée ou intelligenceréceptacle [dlayavijnâna) procède l'intellect; de l'intellect, l'intellect souillé [klistamanas) ; de l'intellect souillé, les connaissances particulières; ces connaissances particulières laissent des « traces », des virtualités, dans l'intelligenceréceptacle qui les supporte ou les contient, et elles alimentent ainsi l'intellect souillé. — L'école se divise donc en branches multiples dont la plupart sont encore très imparfaitement connues ^
Cependant tout le monde est d'accord, senible-t-il, sur la triple méditation qui purifie la pensée ou dissipe le voile qui l'obscurcit. Il faut reconnaître l'inexistence des « choses imaginées » {parikalpita) : le moi permanent, l'objet extérieur, etc. ; reconnaître l'existence de ce qui existe absolument : la pensée sans caractères; s'abstenir de toute intention, de tout désir (pranidhàna) relatif à cette entité transcendante.
1. Wassilieff a de longues explications sur ces subdivisions de l'école ; mais il est, par malheur, à peu près inintelligible. Sur la transition du Grand Véhicule au monisme Tédantique, voir par exemple Suzuki, Outlines of Mahâyâna et J. R. A. S., 1908, p. 885; ci-dessous, pp. 282 et 391.
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Telle est, pour les idéalistes, la méthode de délivrance; elle se complique de notions et d'aspirations religieuses très concrètes et très ferventes, sur lesquelles nous donnerons plus loin les éclaircissements nécessaires^
1. Il ne faut demander ni aux bouddhistes ni à Cainkara quelle est l'origine de l'illusion. Leur réponse, que l'illusion d'aujourd'hui procède de l'illusion d'hier et ainsi de suite à l'infini, nous paraîtra peu satisfaisante. Elle repose sur la croyance à l'éternité de la transmigration. — Nous ne comprenons pas comment les choses ont pu commencer, mais nous voyons très bien qu'elles ne peuvent exister depuis toujours. Les bouddhistes et les hindous pensent tout juste le contraire : les créatures n'ont pas pu commencer d'exister.